L ORDRE
Les sacrements dont nous avons parlé jusqu'ici sont destinés à tous les chrétiens, et chacun doit individuellement y recourir. Il en est deux autres qui ont plutôt un caractère social. L'Eglise, comme toute société, se compose de gouyernants et de gouvernés. Pour ceux-ci, l'état ordinaire est la vie de famille, dont la porte est ouverte par le sacrement de Mariage. Quant aux ministres de l'Eglise, ils reçoivent leurs pouvoirs dans un autre sacrement, dont nous avons à parler maintenant : le sacrement de l'Ordre.
Se promenant un jour dans la cour de l'Institut avec un savant professeur de philosophie, M. Cousin vit passer un jeune prêtre; s'arrêtant tout à coup, il le suivit des yeux et s'écria :
« Nous avons, toute notre vie, professé la philosophie et tâché de démontrer qu'il y a une âme ; pendant ce temps, que fait ce jeune prêtre et où va-t-il? Il va combattre le vice dans l'âme d'un méchant, la tentation dans l'âme d'une jeune fille, le désespoir dans l'âme d'un malheureux... Et nous voudrions jeter ces gens-là à l'eau ? Il vaudrait mieux qu'on nous y précipitât nous-mêmes avec une pierre au cou. Ayons Ihonnêleté de reconnaître ce qu'ils font pour les âmes, pendant que nous tentons de reconnaître l'existence de l'âme ! »
De Falloux (1).
(1) LEvêque d'Orléans, p. 123. Perrin.
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11 était impossible de mieux attester la supériorité et l'excellence de la mission sacerdotale : sauver lés âmes, négliger tout ce qui passe pour ne songer qu'à ce qui demeure, et sacrifier jusqu'au bout ses forces, son int lligence, sa vie tout entière à ce bel et grand œuvre : telle est la fonction du prêtre.
Jeunes prêtres , qui venez d'être consacrés , vous qui avez maintenant... la grâce du sacerdoce, descendez du sanctuaire, tout revêtus de l'armure céleste... Marchez..., allez de l'avant, la monde est à vous !...
Allez où les hommes languissent, assis, assoupis à l'ombre de la mort, et réveillez-les !
Allez où l'impiété leur jette le poison de ses doctrines, et éclairez-les !
Allez où la tiédeur les gagne, et réchauffez-les !
Allez, allez où ils souffrent, où ils pleurent, et consolez-les !
Allez!...
Vicomte Waish (1).
C'est bien en parlant du sacerdoce qu'on peut citer le jeu
de mots latin : honor, onus, honorable et onéreux. Si Dieu
donne beaucoup au prêtre, il lui demande beaucoup en
échange.
... Songez donc qu'à moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doit guère se rencontrer, tout prêtre... a accompli, le jour où il s'est couché tout de son long au pied de l'évêque qui le consacrait, la plus entière immolation de soi qui se puisse imaginer; qu'il s'est élevé, à cette heure-là, au plus haut degré de dignité morale, et qu'il a été promptement un héros, ne fût-ce qu'un instant. Et qu'on ne dise pas : « Cela n'est rien, c'est très facile; ils font cela pour être mieux l'écompensés au ciel. » Car l'espoir d'un petit surcroît de félicité dans la béatitude absolue... ne saurait provoquer un tel effort; ou bien, si je ne m'étonne plus du sacrifice, ce qui m"é tonnera, ce sera la profondeur et
(1) Tableau poétique des sacrements, l'Ordre.
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rintensitôduseatiiueut, amour ou f )i, qui le rend facile ; etceln revieiidi'iiuu uiCmuc. Des liom nés qui ont été uu jour capable» soit de cet elFort, soit de cet élan, eu restent pour totljours respectables ( t sacrés. Et pensez un peu^ti ce que c'est que la continence absolue, 'a nécessité do promener partout sa robe noire, le renoncement k toutes les curiosités de l'esprit, l'idée que l'on porte un signe indélébile et qu'on ne s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait fi'oid. Non, non, ceux qui raépiusent ou raillent les prêtres ne les comprennent point.
Jules Lemaitre (i).
Un poète, à soa tour, met ce langage sur les lèvres d'un prêtre ;
O Christ ! vous attachez la couronne d'épines
Siir nos fronts dévoués aux sanglantes sueurs;
Nous marchons, ici-bàs, guidés par les lueurs
Qui rayonnent des trous de vos tempes divines...
... Le prêtre devant vous marchera pauvre et seul;
Il a quitté son champ, il meurt à sa famille,
Nul doux regard d'enfant à son foyer ne brille,
Sa robe de candeur lui fait comme un linceul...
... D'effrayantes clartés tu nous as fait largesse;
Le simple se dérobe à ce devoir fatal ;
Nous n'avons pas le droit, nous, d'ignorer le mal.
Qu'il est dur k porter, le poids de la sagesse !...
... No is subissons l'outrage â votre exemple, ô Maître!
Nous bénissons la foule avec des yeux sereins,
Au fardeau de la croix nous présentons nos reins...
Mon Dieu, soyez loué par les douleurs du prêtre !...
Victor de Laprade (2).
Sans doute, Dieu donne des grâces en rapport avec les
sacrifices qu'il exige. Mais, pour être en droit de les espérer,
il laut ne pas s'ingérer de soi-même dans le sacerdoce et n'y
entrer que sur l'appel de Dieu. Certaines défections n'ont
(ï) Les Contcmporai77s. 1. 11, p. 5o5. Lecène et Oudinu (2) Pdùmes évangéliques, \\u. Lemerre.
l'ordre 5h
eu d'autre cause originaire que le manque de vocation. Dans une lettre adressée au Souverain Pontife après sa conversion, Talleyrand disait :
Le respect que je dois à ceux de qui j'ai reçu le jour ne me défend pas de dire que toute ma jeunesse a été conduite vers une profession pour laqixelle je n'étais pas né.
Talleyraxd (i).
L'appel ne suffit pas: il faut une préparation suftisîuite, et elle se fait au séminaire, où pendant plusieurs années l'aspirant se recueille
En Dieu seul, pour Dieu seul, et sous son seul regard. Qu'il est doux dans son Dieu de renfermer son cœur, Gomme un parfum dans l'or pour en garder l'odeur, D'avoir son but si haut et sa route tracée. Et de vivre six ans d'une mèmei^ensée !
Lamartine (2).
C'est après cette préparation que l'on peut atfronter, et encore avec crainte et tremblement, les lourdes fonctions du sacerdoce, qu'il nous reste à énumérer brièvement.
L La principale fonction du prêtre, c'est d'offrir à Dieu le divin sacrifice. On a défini le prêtre « un homme qui dit la messe, » et cela en eff'et suffit à expliquer son existence. Quand un prêtre fervent dit sa première messe, Il pâlit ; sa main tremble en répandant le vin Dont sa timide voix va faire un sang divin.
Paul BOURGET (3).
Et cette fonction sainte, il va désormais s'en acquitter ous les jours : entouré de chrétiens fervents, venus pour tdemander à Dieu le salut d'une àme, la guérison d'un être
(i) Lettre du 10 mars i858.
{i)Jocdyn, i" janvier et i5 février 1793. Hachette, Jouvet.
(5) La Yk inquiète, Sincérité. Lemerre.
:héri, et tant d'autres grâces, il sera l'intermédiaire entre Dieu et les hommes. Oh ! qu'il est doux de penser
Que tous ces poids du cœur que cette heure soulève, Sur ses propres soupirs au ciel on les élève ; Qu'à chacun à leur place on rapporte un saint don, Grâce, miséricorde, amour, paix ou pardon ; Que l'on est l'encensoir où tout cet encens brûle, Et la corbeille pleine où le pain qui circule, Symbole familier du céleste aliment.
Va nourrir tout ce peuple avec un pur froment !
Lamartine (1).
II. Une autre occupation de prêtre, c'est la prière, et la prière publique : c'est-à-dire la prière pour ceux qui oublient de prier, ou qui n'ont que trop peu de temps à consacrer à cette obligation.
Le prêtre s'acquitte de cette fonction en récitant le Bréviaire.
Au premier abord, cette pieuse servitude du Bréviaire paraît indigne d'une haute intelligence. En l'imposant comme compagne au sacerdoce, l'Eglise a fait preuve, comme en toutes choses, d'une profonde connaissance du cœur humain et de la vie intérieure. Elle maintient l'âme du prêtre dans un contact journalier avec les livres saints, tout en le protégeant contre ses propres pensées par ce paisible recueillement et cette douce quiétude qu'assure le retour régulier des mêmes exercices.
Armand de Pontmabtin (2).
III. Le prêtre doit aux tidèles l'enseignement religieux, et c'est là un de ses plus importants devoirs, en même temps qu'une de ses plus hautes dignités :
De toutes les places où un mortel peut monter sur la terre, la plus haute... est incontestablement une chaire sacrée.
Lamartine (3).
(1) Jocelyn^ 5 mai 1798. Hachette, Jouvet.
(2) Cité pa^ Mgr Ricard, Lamennais, vu. Pion et Nourrit.
(3) Cours familier de littérature, VIII,~'^xix.
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Là, le prêtre se trouve en possession d'un sujet plus inépuisable que la nature : les mystères de la religion et les secrets plus incompréhensibles peut-être encore du cœur humain.
Quels trésors I quelles misères ! quelles petitesses ! quelles grandeurs ! quels sujets I Soit qu'armé de la parole de Dieu, il commande aux orgueilleux l'humilité, aux haineux le pardcu des injures, aux égoïstes l'amour de leurs frères; soit qu'il traîne les âmes épouvantées au bord des abîmes sans rivage et sans fond de l'éternité, qu'il les y suspende et qu'il les y plonge; soit qu'il les ramène de la nuit des tombeaux, qu'il les ravisse sur les ailes de son éloquence et qu'il leur ouvre les portes éternelles du li mament ; soit qu'il torture les consciences mauvaises et qu'il les pique avec la pointe du remords ; soit qu'il dise aux malheureux : Espérez I et aux petits enfants : Aiipez- Yous les uns les autres I
de CORMENIN (i).
Le sujet est assez vaste et assez haut pour que le prêtre s'en dontente, et ne fasse pas d'incursion sur le terrain de la politique pure. Qu'importent à l'Eglise les formes de gouvernement ?
Le ciel n'est ouvert ni fermé à aucun drapeau. Il est fermé au péché, il est ouvert au repentir.
Louis Veuillot (2)
Et puis, en parlant politique, on mécontente nécessairement quelqu'un, sans peut-être satisfaire personne : ces sortes"^ de question passionnent tellement les esprits et obscurcissent si fort les choses les plus claires (3) !
Il va sans dire, toutefois, que lorsque les hommes politi-
(1) Le livre des orateurs, 1, iv. Pagnerre.
(2) Le lendemain de la victoire. Œuvres, Palmé.
j^) « Un accident de voiture, non plus qu'un livre ou un discours même non politique, ne saurait être mentionné en des termes identiques ou similaires lorsqu'il s'agit d'un adversaire et lorsqu'il s'agit d'un ami : un cheval républicain ne se couronne pas comme un cheval conservateur; — les fanatiques prétendent même qu'il ne se couronne point. ^ — » H. Uabusson, un Homme d'aujourd'hui, vi[. C. Lévy
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ques font incursion sur le domaine religieux et empiètent sur la liberté des âmes, le droit et le devoir du prêtre sont tout tracés : il doit défendre les consciences contre quiconque les menace.
« Un prêtre, dit Tabbé Roux, ne doit pas parler politique en chaire... — Oui... Seulement il ne faut pas tout entacher de politique, ô vous ; sinon rien ne restera à dire (i).»
IV. Ce n'est pas seulement la parole du prêtre qui doit être une prédication, c'est aussi son exemple. Voilà pour- (juoi il porte un costume particulier qui le désigne à tous.
Un prêtre me disait : C'est parce que la doctrine du Christ est destinée à survivre à toutes les doctrines de ce monde, que nous portons un vêtement noir. En même temps que nous prions pour relever les âmes tombées et apaiser les intelligences révoltées, nous revêtons publiquement le sigue de l'expiation; nous portons le deuil des rêves évanouis, des illusions perdues, des théories qui passent, des folies qui bouleversent. C'est pour cela que les utopistes, les philosophes, les académiciens, race superbe en apparence, au fond su])erstitieuse, perdent la tête à la vue d'un pauvre prêtre ; car il leur rappelle, comme un mysérieux fantôme, la vanité de leurs pensées.
J. Delaroa (2).
V. « Pour un ministère de choix, il faut un état de choix (3). » C'est à cause de la dignité de sa mission que le célibat a été imposé au prêtre. Ne fallait-il pas
Garder sainte la main qui touche le calice ?
\' . de Lapbade (4).
Tous les hommes qui ont voulu toucher par la pensée aux choses élevées, soit en religion, soit en philosophie, se sont abstenus en quelque sorte de tout contact humain. Les premiers
(i) Pensées. Lemerre.
{^j^atenôtres dhm surnuméraire^ p. 89. OllendorfT.
(3) P. Monsabré, Conférences de JSotre-Dame, i^tiy, YI, U
(4) Poèmes évangéliques, xvii. Lemerre.
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chrétiens avaient cette vertu en si haute estime, qnïls pensaient qu'aur^uue autre ne pouvait ni g^ermer ni atteindre son plus haut degié de perfection dans une ùme d'où celle-là était absente. Ne me doxîîaudez pas coiument cel;i est possible : pour le comprendre, il faut admettre que, lorsque le sanctuaire est préparé. Dieu ne dédaigne pas d'y descendre.
Albert de la Ferronnays (i).
D'autres raisons encore justifient le célibat ecclésias. tique. Indiquons-les rapidement.
1° Destiné à prêcher la vertu, le prêtre doit tout d'abord en donner l'exemple. « Divin capitaine de l'armée chrétienne, dans la lutte qu'elle soutient contre les passions de la chair ."^ïl est d'autant plus propre à régler le combat qu'il peut montrer ses victoires ; et le triomphe absolu de l'esprit dans son corps parle plus éloquemment que tous les discours (2). »
2° Le prêtre est l'homme de tous : le serait-il vraiment, s'il était tout d'abord et intimement l'homme de quelquesuns ? Les allections terrestres ne nuiraient- elles pas à sa charité ?
Ce virginal hymen du prêtre et de l'Eglise n'est-il pas quelque peu troublé par un hymen moins pur ? Se souviendra-t-il du peuple qu'il a adopté selon l'esprit, celui à qui la nature donne des enfants selon la chair ? La paternité mystique tiendra-t-elle conifc 1. autre ? Le prêtre pourra se priver pour donner aux pauvres, mais il ne piuvera pas ses enfants,
MiCHELET (3).
Mais vous dites peut-être : « Il vit seul, et son àine,
« Dans cet isolement sèche et se rétrécit ;
« 11 n"a plus de famille, et hon cœur se durcit, il
Dites plutôt qu'à l'homme il étend si famille :
Les pauvres sont, pour lui, more, enfants, femme et fille.
(i) Cit ■ par .M™'= Cva.y en, Récit d'une ^œur, t. i, p. 175. Perrin. (2} P Moiisabi'é, Conférences de N'dr:-l)ame, 1887, VI, 11. (3) Cite par Si"^" Graven, Hécit d'une ù'j.ur, t. i, p. 256, Perrin.
5i6 APOLOGISTES LAÏQUES
Le Christ met dans son cœur son immense amitié ; Tout ce qui souffre et pleure est à lui par pitié.
3" L'énervement que le mariage mettrait dans la charité du prêtre, il le mettrait également dans toutes ses autres vertus : en résumé, il serait moins fcrt devant tous ses devoirs. C'est un fait qui a été souvent affirmé. Victor Hugo constate que « rien ne déferait le prêtre » comme le mariage (2). Michelet de son côté a dit ;
Il y a dans le plu > saint mariage, il y a dans la femme et dans la famille q; elque chose de mol et d'énervant qui brise le fer et fléchit l'acier. Le plus ferme cœur y perd quelque chose de soi. C'était plus qu'un homme, ce n'est plus qu'un homme.
MlCIlELET i3l.
Les douloureux et, surtout, les solitaires, sont les" seuls véritables vaillants : de là procède la loi du célibat pour le
prêtre.
De Blocqueville(4).
Ne pouvons-nous pas conclure avec Lacordaire : « C'est parce que nous possédons celte vertu que nous sommes forts, et ils savent bien ce qu'ils font, ceux qui attaquent le célibat ecclésiastique, cette auréole du sacerdoce chrétien. Les sectes hérétiques l'ont aboli parmi elles ; c'est le thermomètre de l'hérésie : à chaque degré de l'erreur correspond un degré, sinon de mépris, du moins de diminution de cette céleste vertu (5). »
En résumé, le célibat ecclésiastique est la dignité, la force, la sauvegarde et l'honneur du prêtre :
La chasteté lui permet de voir couler le torrent de toutes les fanges sans s'y mêler, et il attend sur le rivage, car il sait blan
(1) Jocelyn, 1^ époque, 18 mai 1786. Hachette, Jouvet.
(2) Les travailleurs de la mer, III, ni, ii. Hetzel.
(3) Cité par M'ne Graven, Récit d'une sœur, t. i, p. 256. Perria,
(4) Roses de Noël, p. 240. OllendorlT.
(5) Conférences de Notre-Dame, 2^ conf. Poussielgue.
l'ordre 5t7
qu'à lui seul est réservé l'hoaueur de devenir la ressource dernière, la suprême consolation de l'humanité.
Ferdinand Fabre (i).