CHAPITRE Yï
L'étude que nous venons de faire sur le sacerdoce en appelle une autre sur la vie religieuse. Il est des hommes et des femmes qui quittent le monde pour se retirer dans la solitude, vivre sous le regard de Dieu et dans la compagnie d'àmes d'élite, et suivre ainsi vers le ciel un chemin plus âpre mais plus sur. Ce sont les religieux. Il importe d'en parler aujourd'hui surtout qu'ils sont plus violemment attaqués, et d'aborder de front les reproches qu'on leur jette à la face.
I. On leur fait tout d'abord un crime d'habiter en commun, et, il n'y a pas si longtemps, on a employé la force à les disperser. Commettaient-ils donc un forfait?
Des hommes se réunissent et habitent en commun. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'association.
Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte. v.
Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et de venir, qui implique le droit de rester chez soi.
Victor Hugo (i).
S'il est des lieux pour la santé des corps, ah I permettez à la religion d'en avoir aussi pour la santé de l'àme !
Chateaubriand.
(i) Les Misérables, II, vir, io. HetzeU
522 APOLOGISTES LA.ÏQUE8
c( Accordons à la vertu, disait Lacordaire, le droit d'asile que le crime avait autrefois (i). »
II. On reproche encore aux religieux le ccïihat qu'ils gardent. Mais en fait-on un crime à ceux qui restent sans se marier dans le monde? « Le célibat comme la pauvreté ne sont pas de la création du moine : ils existaient tous deux avant lui, et il n'a fait que les élever à la dignité d'une vertu. Le soldat, le domestique, l'ouvrier nécessiteux, la fille sans dot, sont condamnés au célibat. Mais quoi! nous renvoyons nos ser,viteurs lorsqu'ils se marient, et nous chassons les moines parce qu'ils ne se marient pas ! (2) »
Ce n-est d'ailleurs là qu'un argument ad hominem. Xous avons vu, en paiiant du sacrement de l'ordre, quelles étaient la grandeur et l'utilité du célibat religieux : nous n'avons plus à y revenir.
III. Autre grief : « Pourquoi laissent-ils ainsi leurs parents, leurs amis, le monde? qu'ils y vivent comme ils voudront, mais quel besoin ont-ils de le quitter? »
A cela nous répondrons : Le monde, pour une âme pure et qui veut le rester, ofTre-t-il une atmosphère respirable?
Je sais trop à quoi m'en tenir sur la société actuelle pour ne pas comprendre qu'une natui^e délicate et fine puisse en avoir le dégoût instinctif, et s'en, aller droit à Dieu sans passer par tout ce que nous voyons.
Alexandre Dumas fils (3).
Il y a très peu de temps, une femme de lettres ayant publié des articles élogieux sur Léon XIII, ses coreligionnaires
(i) Lacordaire, Mémoire pour le rétablissement en France <k l'ordre des frères, prêcheurs, i, Poussielgue.
(2) Lacordaire, ibid., 1. Poussielgue.
(3) Denise, I, iv. C. Lévy.
politique la raillèrent et lui demandèrent plaisamment si elle ne song* ^ait pas à se faire religieuse. Voici quelle fut sa réponse :
Quant à entrer en religion, je ne m'en sens pas encore digne.
Mais je ne réponds de rien, tout est possible... étant donné que
c'est le seul endroit où l'on soit à l'écart de l'humanité et à l'abri
des imbéciles.
Séverine (i).
Mais allons plus loin. Si une jeune lille quitte sa famille pour se retirer au cloître, est-ce par indifférence pour elle? On sait bien que non. C'est pour lui être plus utile p ir la prière et les bonnes œuvres qu'elle ne lui serait agréable par sa société.
Je n'ai pas voulu fuir un travail, un souci ; Je vis de votre vie, ô mes sœurs, ô ma mère ! N'accusez pas mon cœur d'ingratitude amère ; Il faut vous aimer bien pour vous quitter ainsi.
Je veux plus que ma part des deuils de ma famille. Si Dieu sur notre toit tient des maux suspendus. Je veux les emporter, c'est à moi qu'ils sont dus ; Que Dieu vous les épargne en frappant votre fille. Au prix de la douleur tout bien est acheté. Dans les cloîtres obscurs où vos combats nous suivent, Nous mourons longuement afin que d'autres vivent ; Dieu vous paye en vertus notre virginité.
Victor de Laprade (2).
Enfin il y a un mot qui explique tout : l'amour de Dieu. C'est cet amour qui attire les âmes, c'est lui qui au fond des couvents fait trouver le bonheur :
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,
C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer !...
(1) Nous ne savons dans quel journal a paru cette réponse à M. Tony Révillon'. Elle a été reproduite par diverses feuilles, notamment par la Semaine religieuse de Sens, 17 septembre 1892.
(2) Poèmes évangéliques, xvii. Lemerre.
5î2| APOLOGISTES LAÏQUES
.. Oni, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices Yojs buviez à pleins cœurs, moines mystérieux I La tête du Sauveur errait sur vos cilices Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux, Et, quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment ! oh ! vous étiez heureux !
A. de Musset (i).