IV. On dit enfin : « Mais à quoi servent-ils
Nous pourrions tout d'abord montrer à ([uoi ils ont
servi dans le passé, et dire, par exemple, avec Octave
Feuillet :
Tu en diras ce qu'il te plaira, j'aime les moines... J'aime et je vénère cette ancienne société monastique, telle que je me la figure, recrutei' parmi les races malheureuses et vaincues, conservant seule, au milieu d'un monde barbare, le sentiment et le goût des jouissances de l'esprit, ouvrant un refuge," et le seul refuge possibledans une telle époque, à toute intelligence qui laissait voir, fût-ce sous le sayon de l'esclave, quelque étincelle de génie. Combien de poètes, de savants, d artistes, d'inventeurs anonymes ont dû bénir, pendant dix siècles, ce droit d'asile respecté, qui les avait arrachés aux misères poignantes et à la vie bestiale de la glèbe ! L'abbaye aimait à découvrir ces pauvres penseurs plébéiens et à seconder le développement de leurs aptitudes diverses ; elle leur assurait le pain de chaque jour et le doux bienfait du loisir, elle shonorait et se parait de leurs talents. Quoique leur cercle fût étroit, ils y exerçaient, du moins, librement, les facultés qu'ils tenaient de Dieu : ils vivaient heureux, quoiqu'ils dussent mourir ignorés
Octave Feuillet (2).
Mais laissons là le passé : parcourons , dans le présent,
(i) Rolla, IV. Œuvres, Charpentier, {-if La Petite comtesse, i. Lévy.
les diverses occupations des re.igieux, et nous ne tarderons pas à reconnaître combien ils sont utiles.
* « 1° Il est d'abord des ordres contoinplit'is, dans lesquels
le religieux, entièrement séparé du monde, peut l'oublier tout à fait. Celui qui a eu le courage de ce sac Ifice a commencé par être utile à lui-même, et qui peut 1 li dénier ce droit ?
Heureux qui, s'écartact des sentiers d'ici-bas, A l'ombre du désert allant cacher ses pas. D'un monde dédaigné secouant la poussière, Efface, encor vivant, ses traces sur la terre, Et, dans la solitude eaiîn enseveli.
Se nourrit d'espérance et s'abreuve d'oubli ! Oui, dans cet air du ciel, les soins lourds de la vie, Le mépris des mortels, leur haine ou leur envie, N'accompagnent plus l'homme et ne surnagent pas ; Gomme un vil plomb, d'eux-même ils retombent en bas.
Donc, cent Nonnes, chantant les pieuses lo." anges, Vivent là, sous la règle austère du Garmel, Aussi pures que les nouveaux-nés dans leurs langes. Loin de l'orage humain, loin du monde charnel. Coulant leurs chastes jours dont le terme est si proche. Elles ont l'avant-goût du repos éternel.
Leconte de Lisle (2).
D'ailleurs, ce n'est pas seulement à elles-mêmes qu'ont pensé ces âmes : elles ont quitté le monde afin de mieux prier pour lui.
Il n'y a p^s d'oeuvre plus sublime peut-être que celles que font ces âiiie-i. '-.c ■ vs ajoutons : il n'y a peut-être pas de travail plus utiit.
Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais....
{i) Nouvelles méditations poétiques, la Solitude. Hachette, Jouvet. (2) Poèmes tragiques, le Lévrier de Iklagnus. Lemerre.
Ôafi APOLOGISTES LAÏQUES
Quanta nous..., nous n'avons jamais pu considérer, sans tme espèce de terreui* religieuse et tendre, sans une sorte de piété pleine d'envie, Ces créatures dévouées, tremblantes et couliautes, ces âmes humbles et augustes qui osent vivre au bord même du mystère, attendant, entre le monde cpii est fermé et le ciel qui n'est pas ouvert, touimées vers la clarté qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de penser qu'elles savent où elle est, c"est-à-dire soulevées à de certaines heui'es par les souilles prol'ouds de l'éternité.