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II. — Objections contre l'indissolubilité

On peut réduire à trois les arguments opposés à, la loi dont nous venons d'établir l;i nécessité, c La loi d'indissolubilité outrage, dit-on, la liberté humaine ; — en second lieu, elle tend à fruster le mariage de sa fin principale, les enfants ; — enfin, elle est cause que des êtres qui ont cherché dans le mariage le bonheur et ne l'ont pas trouvé, sont obligés de renoncer pour jamais à ce bonheur, auquel ils avaient pourtant droit. »

Reprenons ces trois arguments pour les réfuter un à un.

1* La première difficulté mérite à peine qu'on s'y arrête. Elle Consiste à prétendre que l'homme n'a pas" le droit

(1) Sénat, 19 juin 1884.

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d'aliéner à jamais sa liberté, ot qu<^ par suite il est injuste « de le lier jusqu'à sa mort à un autre être, de Vensaquer dans le mariag-e (1). »

A celci nous répondons : oui, la liberté est un bien ; mais précisément elle n'tst un bien que si je puis en disposer, en faire l'usage qui me plaît, quand même cet usage consisterait à l'iiliéner.

Et d'ailleurs, quel acte de notre vie n'a pas son retentissement jusqu'à la mort? « Quel est le passé qui n'engage pas l'avenir? Quel tst dans la vie bumaine le moment qui soit vraiment révocable? On se persuade qu'on échappe à ce qui est derrière soi ; mais libre qu'on est de s'en repentir, on n'est pas libre des devoir=; qui en découlent, et le repentir même les consacre (2). »

2° On en tire un autre argument des unions restées stériles et l'en n us dit : t Pourquoi obliger, par la loi d'indissolubilité, ces êtres qui espéraient des enfants et qui ne les ont pas à en rester éternellement privés? Pourquoi ne pas leur laisser la chance d'une secoiide union plus féconde que la première i

On peut f.ire à cette difficulté deux réponses péremptoires.

Tout d'abord, la loi revêt un caractère général : elle est faite pour le bien du plus grand nombre. Du moraent qu'elle atteint ce but, elle doit être respectée. Sans doute, « dans les applications d'une loi générale, il peut y avoir des individus en souffrance, » mais ce n'est pas un motif pour l'abroj^er. « Admettez en principe qu'on peut et qu'on doit supprinr r une loi parce qu'elle devient gênante dans

(1) Guy de Manpassant. Figaro.

(2) Lacordairt-, Mémoire pour le rétablissement... des frères prêcheurs, I. Poussielgue.

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quelques-unes de ses applications particulières, vous rendrez impossible tout ordre et toute moralité (i). »

C'est ce que faisait ressortir devant le Sénat M. Henri Brisson, alors président du conseil des ministres.

Le rapport de M. AUou, disait-il, contient un passage d'une haute sagesse. Le voici :

« II nous a paru cependant que dans ces circonstances, comme dans bien d'autres, il fallait se résigner au sacrifice des intérêts individuels en présence d'un grand intérêt social supérieur. »

Messieurs, c'est exactement ce que je vous dis moi-même. Je vous le dis à propos d'une autre espèce, voilà tout ; je vous le dis à propos de toutes les espèces. Ce qui m'apparaît, ce^'t que, si je mets en balance, d'une part, ces quelques cas, même très intéressants, qui se présentent de loin en loin devant la jurisprudence, et, de l'autre, la généralité, la grandeur de l'institution que vous ébranlez, suivant moi, eh bien, je crois que cet intérêt social supérieur, dont parle si excellemment l'honorable M. Allou dans le passage de son rapport que je viens de citer, s'élève, en effet, si fort au-dessus de la considération de ces quelques cas particuliers, que je vous demande;' comme M. Allou lui-même, de la sacrifier. Ne pensez- vous pas, ^messieurs, qu'en sondant continuellement certaines plaies, on les avive au lieu de les guérir, et que l'on exaspère certaines misères morales, à force de les traduire devant le public,

beaucoup plus qu'on ne les soulage ?

Henri Brisson (2).

Autre réponse : quand on signale un mal et qu'on propose un remède, encore faut-il s'assurer que le remède guérit le mal. C'est ce qu'on ne fait point dans le cas qui nous occupe. Et en effet, le divorce une fois prononcé, obligera-ton les époux divorcés à se remarier chacun de leur côté? On n'y a même point songé. Mais en admettant qu'ils se

(1) P. Monsabré, Conférences de Notre-Dame, 1887, III, i. *{2) Sénat, 30 juin 1885.

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remarient, qiii vous garantit que la seconde union ne serpas aussi iiil'éconde que la première ? D'autant plus que, l'absence d'enfants étant un motif de divorce, les libertins engagés dnns le mariage auront soin de ne pas se fermer cette porte de sortie : -

Non, le divorce n'est pas favorable au développement de la population, bien au contraire. Et, en eiTet, lorsque l'idée et le désir des ruptures faciles aura pénétré dans les masses autant que vous le souhaitez, et que la perspective du divorce sera devenue le principal attrait du mariage, comme &u temps de Sénèque, les enfants seront considérés comme un obstacle : on ne tiendra plus à en avoir.

De LORGERIL fi).

3° Nous voici arrivés à la dernière difficulté. Les parti, sans du divorce mettent sous nos yeux quelques cas navrants, par exemple celui d'une jeune fille mariée par erreur à un bandit; ils nous montrent ensuite tous ces ménages rendus malheureux par le mauvais caractère de l'un ou de l'autre des époux, parfois de tous deux; — et ils nous disent : « Pourquoi ne pas rompre ces unions manquées, et ne pas laisser à ces forçats du mariage la possibilité d'une rencontre plus heureuse? »

Nous ne méconnaissons pas la gravité de cet argument, et nous n'ignorons pas l'impression qu'il exerce sur les esprits peu réfléchis. Il importe de s'y arrêter et de montrer en quoi il pèche et pourquoi il ne peut être admis plus que

les autres.

Tout d'abord, il nous faut écarter ces quelques cas devenus historiques, et où une épouse innocente se trouvait devenue, par le mariage, la victime d'un homme à l'honneur perdu. Ces cas sont rares, grâce à Dieu, et ils le

1) Sénat, 5o mai 1884.

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seront de plus en plus, car la publicité devient de jour en jour la loi. du monde.

Or, jîour ces exceptions, si douloureuses soient-elles, nous ne pouvons que répéter ce que nous disions tqut à l'heure : la loi est faite pour le bien de la masse. L'indissolubilité est-elle utile à la masse? Oui, et nous croyons l'avoir surabondamment établi. Dès lors, si quelques individus doivent soutiï'ir, de temps en temps, du contre-coup de la loi, nous ne pouvons que saluer tristement et passer outre. Si nous rencontrions un mécanicien tué sur sa machine dans la rencontre de deux trains, nous nous découvririons respectueusement, mais nous ne demanderions pas la suppression des chemins de fer. Plaignez ces victimes rares et honorables, mais ne les dispensez point de faire leur devoir. « C'est l'heure pour eux d'accomplir un grand acte d'abnégation et de dévouement, comme c'est l'heure pour le soldat de mourir sous les balles de l'ennemi, quand il y va du salut de son pays. Ne leur refusez pas cet honneur, n'entamez pas, par des licences sacrilèges, la grande loi du sacrifice, dont dépend la gloire et l'existence même des sociétés (i). »

En dehors de ces cas aussi rares que douloureux, que reste-t-il comme argument aux partisans du divorce? Des unions, plus nombreuses celles-là, où les époux sont aigris l'un contre l'autre, où règne ce que le Code Napoléon appelait l'incompatibilité d'humeur.

Nou« ne nions pas le mal, mais nous demandons : à qui la faute? Est-ce à la loi d'indissolubilité? Non. La faute retombe sur. les époux et souvent aussi sur leurs parents. Ilsi se so:-t précipités dans ce mariage avec une impétuosité

(i) p. Monsabré» Conférences de JSotre-Dwme, 1887, III, i i

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folle, en se mettant tous un bandeau sur les yeux pour être sûrs (le ne pas voir, et ils se plaii>:nent de s'être trompés! Encore une l'ois, à qui la laute ?

La faute, nous l'avons dit, elle a pour auteurs les époux, et pour eomplices les parents.

Emile Auirier met en scène un jeune homme parlant de son beau-père, qui lui a accordé sa lille en mariage après lui avoir refusé un prêt d'argent :

Je ne lui offrais pas assez de garanties pour qu'il fit de moi

son emprunteur ; je lui en offrais assez pour quil lit de moi son

gendre.

Emile Augier (i)

C'est là, bien souvent, la conduite des parents, et le soin qu'ils mettent à trou^•er un époux digne de leur lille :

Alors qu'il est si difficile d'assortir deux chevaux pour un attelage, on vous assortit deux êtres à l'aveuglette, au petit bonheur, pour le plus grand malheur de l'un et de l'autre.

Guy de Maupassant (2).

Il est massif et blond, elle est agile et brune ; Elle arrive de l'Inde, il est d'un port flamand. Elle a l'esprit très vif, lu l'àme très commune, Elle tient de l'oiseau, lui du cheval normand.

Les parents jugent donc l'alliance opportune :

Il faut les rapprocher; mais par quel bout, comment?

Elle a de la fortune, il a de la fortune,

Et c'est là, mes amis, qu'est le rapprochement!

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