‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 16 sur 167 · NATURE DE DIEU · texte numérisé non relu

NATURE DE DIEU

Nous avons vu que Dieu est : il nous reste à examiner Iqu'il est. Elude importante et plus diiïicile que la preiriiùre;

(1) ISAlnme, les Oubliettes. Charpentier. Voir dans le même livre tes pièce.e intitulées : la Honte, le Remords de l'Assassin. Voir aus.si, dans la Lé^e/ide des siècles, la belle et célèbre .piùce de V. Mu^o sur Gain.

4^ APOLOGISTESLAÏQUES

nous n'en voulons que cette preuve : autant les peuples se sont trouvés unis lorsqu'il s'est agi de proclamer l'existence de la divinité, autant ils ont émis, sur sa nature, des idées différentes, contradictoires, et souvent grossières.

Nous allons énumérer les traits principaux qui doivent caractériser le vrai Dieu dans notre intelligence.

Tout d'abord, Dieu e?>l personnel. Les panthéistes voient, dans la nature entière, une émanation et comme une elllorescence de la substance divine; dès lors, plus de distinction entre la créature et le créateur : le iini et l'infini, les êtres qui se succèdent et celui que nous appelons l'Immuable, ne sont que les deux faces d'une même existence.

On a reproché à quelques poètes du siècle d'avoir donné dans cette erreur. « M. de Laprade a été très sensible à cette accusation, car elle offensait ses plus chères croyances (i) ». Mais c'est surtout contre Lamartine qu'elle a été portée. Le poète s'en est détendu à diverses reprises ;

Parce que le poète voit Dieu partout, on a cru qu'il le voyait en tout (2).

Peut-être, dit-il ailleurs, quelques expressions métaphoriques et inexactes de mes ouvrages ont-elles donné lieu à cette méprise sur mes opinions religieuses : j'en serais prol'ondémeut affligé. La langue vague et indéterminée de la poésie se prête mal à la rigueur des termes que doit préciser la métapliysique. Si mes vers laissent du doute, je m'explique en prose.

Je crois en un Dieu possédant la suprême individualité,

(i) F. Coppée, Discours de réception à V Académie française, 18 décembre 1884.

(2) Jocelyn, avertissement, post-scriptum. Hachette, Jouvet.

comme y croit la nature qui n'a été créée que poui' réfléchir cette iuJividiuîiité divine, et qui ue subsiste que de sa providence (i)

Bien plus, c'est Lamartine lui-mènic qui va juger le panthéisme et le qualifier sévèrement.

C'est une théorie illoj^ique, un pur sophisme :

Le panthéisme dont on m'accuse comme philosophe et comme poète, le panthéisme que j'ai toujours méprisé comme une inconséquence et comme un blasphème, ressemble tout à lait au raisonnement de riiommc qui dirait : « Je vois une midtilude innombrable de rayons, donc il n'y a pas de soleil (2). »

C'est le règne de la confusion que ce système.

Qui, en détruisant l'individualité suprême de Dieu et l'individualité de l'homme, anéantirait à la fois l'homme et Dieu, et ferait ainsi je ne sais quelle chose semblable au chaos avant que la lumière y brillât et que le Verbe en eût séparé les éléments (3).

C'est enfin un athéisme, plus subtil que l'autre, sans doute, mais aussi réel et plus nuisible encore. Les pantliéistes, en effet,

Reconnaissent bien en Dieu h. viîrce latente de tous les phénomènes visibles ou invisibles, mais ils n'y reconnaissent pas riudividualité et la suprême intelligehce, c'est-à-dire ce qui constitue Yêti^e, refusant ainsi à l'Etre des êtres ce qu'ils sont forcés d'accorder au dernier insecte de la nature (4).

{i) LaChulc d'un ange. Avertissement des nouvelles éditions. Hachette, Jouvet.

(2) Le Conseiller du peuple, IX'= conseil, § 11.

(3) La Chute d'un ange. Avertissement des nouvelles éditions. Hachette, Jouvet.

(4) CoUis familier de littérature, XXXIX, xxii.

APOLOGISTES LAÏQUES t

5o APOLOGISTES LAÏQUES

• Ce serait pis que l'athéisme, car ce serait nier Dieu en le proclamant ; deux non-sens au lieu dun (i).

Seconde note essentielle de Dieu : il est un. « Je ne puis avoir aucune idée de deux êtres infiniment parfaits, car l'un partageant la même puissance infinie avec l'autre, partagerait aussi l'infinie perfection, et par conséquent chacun d'eux serait moins puissant et moins parfait que s'il était seul (2). »

On sait comment ce principe a été méconnu par l'antiquité païenne. Pour ne parler que des Romains, ils honoraient un peuple de dieux où la qualité n'était pas en rai> port avec la quantité. Ecoutez ce dialogue entre un duumvir romain, Afranius, et un rabbin juif, Elymas :

ELYMAS

Parmi ces dieux impurs que le païen adore,

En effet, ces deux-là (3) sont les meilleui's encore;

Quant aux autres...

AFRAXIUS

Crois-tu que je l'ignore? Non; Je t'abandonne Mars, Vénus même, Junon, Et Minerve siu'tout! D y voir clair je me pique. Je suis un philosophe et non un fanatique. Cependant tous ces dieux, hîiineux, méchants, jaloux, Fins comme des i^enards, voleurs comme des loups, Ont une qualité qui remplace les autres : Leurs énormes défauts rendent petits les nôtres.

(i) La Chute d'un ange, .avertissement des nouvelles éditions. Hachette, Jouvet.

(2) Fénelon.

(3) Sylvain et Bacchus.

Je m'admire en voyant ce qu'ils sont ; c'est pourquoi Jaime beaucoup mes dieux, qui valent moins que moi.

H. DE BORNIER (i).

Et quelle vertu peut-on demander aux hommes, quand leurs dieux donnent l'exemple de tous les vices? Voilà pourtjuoi, même au milieu du polythéisme, des philosophes honnêtes avaient rejeté la pluralité des dieux. C'est le motif pour lequel Socrate fut condamné à boire la ciguë, et ce n'est pas sans raison que le poète met sur les lèvres du saw mourant cette définition du vrai Dieu:

Contemporain des jours et de l'éternité! Grand comiuf l'iulini, seul comme l'unité! Impossible à nommer, à nos sens impalpable! Son premier attribut, c'est d'être inconcevable ! Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd'hui, Descendons, remontons, nous arrivons à lui! Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance ! Tout ce que nous pensons est sa sublime essence! Force, amour, vérité, créateur de tout bien, C'esL le dieu de vos dieuxl c'est le seul! c'est le mien!

Lamvrtine (2).

Dieu, unique par sa nature, subsiste en trois personnes, et c'est le mystère de la sainte Trinité. Il importe de définir exactement ce dogme, et, par une exception voulue, nous en empruntons l'exposé, non à un laïque, mais h un évéque.

La foi catholique enseigne a aDora qu'il y a en Dieti une essence unique, infinie, éternelle, abîme de lumière et de toutes perfections.

(1) V Apôtre, I, III. Dentu,

(2) La Mort de Socrate. Hachette, Jouvet.

ICIIo enseigne ensuite que, dans celte essence unique, il y a trois personnes distinctes, chacune d'elles ayant conscience d'ellemême, se connaissant et connaissant les deux autres, se sachant profondément, absolument, infiniment distincte d'elles ; en sorte qu'elles forment ensemble, au sein de l'essence infinie, une vraie société.

Elle enseigne enfin que ces trois Personnes, quoique infiniment distinctes entre elles, n'ont qu'une seule substance à elles trois, que la plénitude de l'essence divine est en chacune d'elles, et qu'ainsi elles sont un Dieu unique (1).

Tel est, dans son essence même, le Dieu que nous devons adorer, prosternés.

Sur les marches du trône, où dé la Trinité

Brille au plus haut des cieux la triple majesté... (2).

Nombre mystérieux, profonde trinité, Triangle composé d'une triple unité.

Lamartine (3).

Des objections que l'incrédulité a amassées contre ce dogme, la plupart sont communes à tous les mystères et nous aurons à les réfuter plus loin \4) : mais il en est une qui trouve ici sa place : on prétend que l'Eglise impose à notre foi un dogme contradictoire, l'unité étant incompatible avec la trinité : « en deux mots, s'il n'y a qu'Un, il n'y a pas Trois ; s'il y a Trois, il n'y a pas qu'Un. »

L'ignorance ou l'inattention les plus inexcusables, lorsqu'on

(1) Mgr Bougaud, le Christianisme et les temps présents, t. ni, 2^ partie, I, I. Poussielgue. Comparez ces passages du Dante : « Cet un et deux et trois qui vil loiijoiirs et règne toujours en trois et deux et un, trois fois était chanté par chacun des esprits. » « Je crois en trois personnes éternelles, et je les crois une essence tellement une et tellement triple, qu'elles comportent à la fois sunt et est. » Le Paradis, chants xiv et xxiv. Nous citons Dante d'après la traduction A. Brizeux, Charpentier.

(2) Ldmiivi.ïne,Noin>elles méditations poétiques, l'Ange. Hachette, Jouvet.

(3) La Mort de Socrate. Hachette, Jouvet.

(4) "Voir plus bas, chapitre HI, article ni : Le Miracle et le mystère.

se pose comme controversiste, ont fait les frais de cette argumentation.

Pour la dissiper, rappelons ce seul mot du Catéchisme du Concile de Trente : « Les pasteurs feront entendre aux fidèles qu'ils doivent retenir soigneusement les mots d'essence et de personne consacrés à l'expression propre de ce mystère, et se souvenir que l'unité est dans Vcssence, et la distinction dans les personnes... »

Ainsi tombe l'objection de l'incrédule, et il ne reste plus qu'un mystère, et non une absurdité.

A. Nicolas (1).

Et si ce mystère est contraire à la raison, comment se fait-il que les plus grands philosophes soient arrivés, à force de génie, jusqu'à en soupçonner l'existence? a Ce mystère de la sainte Trinité qu'on regarde comme le plus incompréhensible de tous, dit d'Aguesseau (2), est néanmoins celui dont il semble que la plus sublime et la plus raisonnable philosophie de l'antiquité, celle de Platon, semble avoir le plus approché. Il n'y a qu'un pas à faire pour arriver jusqu'au dogme. »

Enfin, dans la nature, ne retrouve-t-on point partout des images et comme des empreintes de ce mystère : l'unité dans la trinité?

Les formes, les couleurs, les sons, les nombres même, Tout me cachait mon Dieu ! tout était son emblème !

LaiMartine (3).

Dieu est infiniment parfait ^ c'est-à-dire, dit le catéchisme, « qu'il possède toutes les perfections et que ces perfections n'ont pas de bornes. » Tout ce qui est défaut, nous devons

(1) Etudes philosophiques sur le christianisme, II, xi. Vaton.

(2) Œuvres, t. xvi, 144 : Lettres sur divers sujets.

(3) La Mort de Socrate. Hachette, Jouvet.

.)i APOLOGISTES LAÏQUES

l'écarter de lui ; tout ce qui est qualité, il faut le lui attribuer, et comme « il est infiniment tout ce qu'il est (1), » il faut le lui attribuer daos un degré infini.

Par cette perfection absolue Dieu dépasse infiniment l'homme, et notre intelligence ne peut se faire une idée exacte de sa grandeur. Ecoutons encore ici le vieil ouvrier que nous avons déjà deux fois rencontré sur notre route ('i). Le poète lui a demandé quelle idée il se faisait de Dieu; voici sa réponse :

Ah ! Monsieur, j'y pense, j'y pense, j'y pense depuis que je suis au monde, et je n'ai pas pu me satisfaire encore de la moindre petite ombre d'idée. INIon faible esprit a beau s'élargir dans ma tête comme pour briser les murailles de mon front, pour déborder de sa prison et pour s'étendre à la mesure des mondes tout entiers, c'est toujours comme rien devant tout. Ça ne mesure pas seulement un grain de poussière de sa grandeur, une minute de sa durée, une goutte d'eau de la mer de ses perfections ; ça pèse comme cent mille montagnes de ce granit sur l'aile d'un de ces moucherons ; ça donne le vertige à l'àme d'un pauvre homme : ça le donnerait aux âmes réunies de toutes les créatures qui ont jamais vécu, qui vivent ou qui vivront dans l'Hcrnité.

11 n'y faut pas penser seulement, à s'en faire une idée, monsieur. Une idée de Dieu : mais si on l'avait, on serait Dieu luimême. Une image, je ne dis pas ; je m'en fais bien quelquefois des milliers d'images, tantôt l'une, tantôt l'autre, qui me contentent un petit moment et qui me soulagent l'esprit, comme une planche qui soulage un instant l'homme sur un océan ; mais ça ne soutient pas longtemps, ça s'enfonce sous vous comme tout le reste, et votre esprit se noie éternellement dans cette contemplation.

Lamartine (3).

(i) Fénelon.

(2)" Voir plus haut, pages 20 et 45.

(3) Le Tailleur de pierres de Saint-Point, iv. Hachette, Jouvet.

Nommons quelques-unes des infinies perfections de Dieu.

Tout d'abord, Dieu est infini m simplicité : en d'autres termes c'est un ptir esprit, qui ne peut être vu de nos jeux ûi touché de nos mains.

Quand l'astre à l'horizon retire sa splendeur,

L'immensilé de l'ombre atteste sa grandeur.

A cette obscurité notre foi se mesure

Plus l'objet est divin, plus l'image est obscure...

Je renonce à chercher des yeux, des mains, des bras,

Et je dis : c'est bien toi, car je ne te vois pas.

Lamartine.

Dieu est éternel, c'est-à-dire infini dans la durée.

Avant la créature était le créateur;

Le temps sans fin était avant le temps qui passe.

Page 1