MOLESCHOTT
(i) De la vie et de VinfelUgenee, 2« éd., p. ao. Gamieri (.2) Circulation de la vie, t. i, p. j5.
Devant oes constatations, la conclusion que nous avons indiquée s'impose :
Toute la matière, tout l'organisuie matériel, tout l'être paraît et dispai^aU, se fait et se défait, et une seule chose reste, c'est-àdire celle qui fait et défait, celle qui produit et détruit, c'est-àdire la force qui vit au milieu de la matière et la gouverne.
Flourexs (i).
n nous faut faire un pas de plus. Les animaux, eux aussi, possèdent un principe distinct de la matière, « qui vit au milieu d'elle et la gouverne. » Mais ce qui fait la supériorité de notre àme, c'est qu'elle est une substance capable de subsister seule, de survivre au corps, et qu'elle est douée d'intelligence et de liberté ; en un mot, l'àme humaine' est spirituelle.
Comnieut le piouve-t-on ?
P Par le sens intime. Les arguments ne peuvent rien contre l'évidente conviction que nous portons en nous. « L'esprit, dit Lacordaire 2), s'affirme lui-même avec une présence si vive, que le raisonnement et les analogies périssent devant la splendeur de cette affirmation. Mon esprit, c'est moi ; j'en sens la vérité... Rien ne combat contre la présence réelle des choses. »
Aussi n'est-il pas besoin de grands eflForts de raisonnement pour repousser des affirmations comme celles-ci : « La pensée est une sécrétion du cerveau (3\ » « Le cerveau secrète la pensée comme le foie secrète la bile (4). » « L'j
(1) De la vie et de l'intelligence, 2^ éd. p. 21. Garnier.
(2) 48« Conférence de Notre-Dame. Poussielgue.
(3) Cabanis.
(4) Cari Vogt.
principe de la pensée est le phosphore (1). » Il semble qu'on se trouve en présence de pkiisanteries, et l'on est tenté d'y répondre sur le même ton. C'est ainsi que dans son charmant livre : Tristesses et sourires, Gustave Droz discute avec les matérialistes. A d'autres sujets il réserve ses tristesses : ici il n'emploie guère que le sourire, un sourire où la pitié le dispute à l'ironie. Citons quelques traits du spirituel persifflage de sa Baronne.
Ferou {c'est nn docteur matérialiste) m'a positivement fait comprendre que si j'avais le malheur de ne pas avoir un pouce opposable aux autres doigts de ma main, je serais... — estropiée? — non pas; je serais simplement une guenon de grande taille. Encore une conséquence de la prise de la Bastille, probablement.
Quant à présent, en dépit de mon pouce, je ne suis qu'un vulgaire mammifère bimane. La science ne peut pas plus pour moi.
J'en prendrais mon parti, si Ferou n'était mammifère et bimane, lui aussi, tout comme moi. Embranchement des cuistres, il est vrai, dont je ne suis pas.
... Ferou, d'ailleurs, n'est pas un méchant homme : il a bon cœur et il faut lui en tenir compte, quoique cela tienne, assure-t-il, à un goût qu'il a pour les matières azotées.
... Lorsqu'en sa présence je fais appel à la Providence — je n'y manque pas, naturellement — il reste assez calme. Je vois seulement à la gravité compatissante de son regard qu'il cherche dans sa tète à quel endroit il faudrait appliquer le sinapisme pour me dégager de ces idées-là.
Je le répète, il est bon... grâce aux matières azotées.
Je dis à Ferou, qui me soutenait sa llièse de l'homme-singe : — A ce compte, docteur, vous raisoimeriez comme une bête? J'étais logique ; il s'en alla furieux.
Gustave Droz (2).
(1) Moleschott.
(2) Tristesses et sourires, ni et xx. Ollendorfî.
LA CRKATIOy ET LA CRKATURE 3
II" L'étude dos opéialioiis do YCunc nous fait aussi connaître sa nature : il suffît de remonter de l'effet à la cause. Or, quelles sont les opérations de l'ànie? Les idées générales, les jugeinetils par lesquels nous associons des idées, les raisonnomonts par lesquels nous associons des jugements, telles sont
Les plus bi'illantes manifestations de cette âme que les sens nient quelquefois parce qu'ils ne peuvent la voir, mais qui ne serait plus elle si elle était visible, et qui, faite à l'image de Dieu, comme lui se révèle par ses actes et non par sa substance.
R. TOPFFER (i).
Jetons donc un coup d'œil sur les actes de l'àme humaine, et nous verrons qu'il n'est pas possible de l'assimiler à celle des animaux.
L'homme ne se contente pas d'être plus délicatement impressionnable que les autres êtres ; il ne se contente pas d'être le premier des animaux par l'intensité de ses peines et de ses joies
Il est plus grand que cela.
Non seulement il peut être ému, mais il peut aussi évoquer l'image de ses émotions, se détacher d'elles pour les dominer et les mieux juger ; il peut les dépouiller de toutes les pai'ticularités qui les rattachaient à lui, en extraire l'essence impersonnelle, en déduire la synthèse, les réduire à l'idée pure, et de cette façon être à la fois en lui et hors de lui.
L'homme peut penser enfin.
Alors, il voit s'ouvrir l'immensité d'un monde sans limites ; sa personnalité sépure et s'élève ; il a conscience d'une parenté divine qui l'ennoblit, l'attire, et, dans l'humilité de son impuissance, il sent qu'il est fils du Dieu qui peut tout.
Et quand il serait vrai que nos relations avec le monde extérieur sont, en eliet, l'origine de toutes nos pensées, que les phé-
(i) Réflexions et menus propos^ IV, xxvui. Hachette.
Il4 APOLOGISTES LAÏQUES
nomèiie's de notre vie morale ont pour cause unique nos propres sensations, et qu'en partant du premier frisson de l'animal, de la vibration moléculaire, on peut arriver, par des transitions successives et complaisantes, à l'idée la plus abstraite ; qu'importerait tout cela ?
Quand il serait vrai que les sensations sont aussi nécessaires à l'idée que le grain de blé l'est à la farine ; qu'importe encore ? Il n'est pas non plus de farine sans moulin, et c'est le moulin qui nous intéresse (i).
... Quelle est cette puissance irrésistible qui nous pousse à sortir ainsi de nous-mêmes, à convertir les phénomènes pliysi- <£ues et moraux qui constituent notre individualité en idées impersonnelles ? Qui nous pousse à combiner entre elles ces idées, à en tirer des conséquences plus impersonnelles encore ? Quel est le but de cette vie idéale qui nous absorbe ; pourquoi ces épurations successions ; pourquoi ces recherches involontaires, ces désirs irrésistibles qui, dans les sciences, en morale, eu religion, partout enfin, font frissonner l'humanité ? Que ne restons-nous calmes et repus dans le chaos des sensations et des émotions animales ?
Gustave Daoz (2).
Et ces actes, ces efforts, ces recherches, ces aspirations, tout cela serait l'œuvre d'une àme animale et à peine distincte de la matière! Vraiment c'est le lieu, pour tout homme de bon sens, de dire avec les Goncourt :
Si je me mets à penser que mes idées sont le choc de sensations, et que tou.t ce qu'il y a de surnaturel et de spirituel en moi, ce sont mes sens qui battent le briquet, — aussitôt je suis spiritualiste.
E. et J. de Goncourt (fi)
(i) « C'est comme si l'on disait : On n'entre chez le roi qu'introduit par le grand chambellan ; le grand chambellan ne vous reçoit qu'annoncé par l'huissier ; l'huissier ne vous accueille que si le concierge vous a laissé francliir le seuil ; donc le roi n'est qu'une variété de l'espèce concierge.; Mgr d'Hulst, Mélanges philosophiques ^ p. i5i. Poussielgue.
(2) Tristesses et sourires, xx. Ollendorff.
(3) Journal, octobre i858. Charpentier.
LA CRÉATION ET LA CRÉATURE Il5
C'est dans Feniant surtout qu'il est intéressant d'épier les premiers essais de l'unie raisonnable, d'assister aux premiers elForls de l'intelligence pour s'élever jusqu'à l'idée, de la voir prendre son essor vers un but où 1 animai le plus parlait n'a jamais aspiré :
Notre première vie est toute de sensation ; l'enfant vit dans ses sens et ne vit que là. Il voit, il entend, il flaire, et surtout il goûte et il touche, et comme ce qu'il touche lui résiste, il croit à la réalité des choses. Mais il est dans sa nature de ne pouvoir s'aflirmer qu'en niant ce qui n'est pas lui. Après avoir été dupe des apparences, à mesure que sa force grandit, il l'emploie à détruire pour le seul plaisir de détruire, et le touche-à-tout se transforme eu brise-tout. Les animaux supérieurs en font autan c. L'insecte ne détruit que poiu' se repaître, mais le chat se fait un jeu de réduire en lambeaux un chilTon d'étofle ou de papier, et le singe s'amuse à casser des verres ou des bâtons. L'enfant a plus de raisonnement que le singe et le chat, et quand il a mis un bâton -en morceaux, il s'aperçoit bientôt que ces morceaux de bâtons sont encore des bâtons. 11 en conclut que les choBes sont plus mystérieuses qu'il ne le croyait, quelles ont une essence, un dedans, des dessous ; il veut savoir ce qui se passe dans ces dessous, et désormais, c'est pour découvrir les dedans que le petit garçon crève son tambour, que la petite fille éventre sa poupée. L'enfant se prépare ainsi à son métier d'être pensant. Nous parlons parce que nous pensons, et nous ne pouvons penser qu'en parlant, et chaque mot que prononce l'enfant est une hécatombe de choses particulières. Lorsqu'il a cueilli un narcisse des prés et qu'il lui applique le nom de fleur, qui est applicable à des millions d'autres fleurs et d'autres narcisses, il le range dans un genre, il exprime son essence, il le réduit à l'état d'ombre ou d'abstraction, et la fleur cpi'il nomme n'est pas celle qu'il a cueillie, elle n'a ni couleur ni parfum.
Victor Cheubuliez (i).
(i) La Vocation du comte Ghislain, v. Hachette.
Il6 APOLOGISTES LAIC^UES
III. N'est-ce pas encore une preuve de la spiritualité de l'àme et de sa ressemblance avec Dieu, que ce conilit perpétuel qui règne entre elle et le corps? celui-ci demandant toujours à rester terre à terre, plongé dans la fange ; cellelà, au contraire, disant toujours Excel.sior; tous deux, en un mot, se souvenant de leur origine, l'un de la terre et l'autre du ciel. On connaît le vers de Racine, éloquemmcnt souligné par Louis XIV : « Je sens deux hommes en moi. » Qui de nous ne pourrait dire comme le grand roi : « Oh ! comme je connais bien ces deux hommes-là ! » Ecoutez les grands poètes de ce siècle :
L'âme et le corps, hélas ! ils iront deux à deux.
Tant que le monde ira, — pas à pas, — côte à côte, —
Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs,
L'un disant : « Tu fais mal ! » et l'autre : « C'est ta faute ! »
Ah ! misérable hôtesse, et plus misérable hôte !
Alfred de Musset (i)»
Deux êtres sont en nous : l'un ailé, l'autre immonde ; L'un luontant vers Dieu ; l'autre, ondjre et tache du monde,
Se ruant dans d'infâmes lits ; Et, pendant que le corps, marchant sur des semelles. Vil, abject, boit l'opprobre et la lie aux gamelles.
L'âme boit la rosée aux lys.
Victor Hugo (2).
Un dernier trait de cette essentielle différence entre le corps et l'àme, c'est que l'une devient plus vivante à mesure que l'autre s'en va plus près de la mort : à mesure que le corps descend, l'àme monte, et ce phénomène se remarque d'autant plus que l'homme est vraiment homme. C'est au moment où le corps se dissout déjà, où il ne sait ^u'étaler son impuissance, que l'àme se révèle dans toute
{i)Namoima, I, xlix. Œuvres. Charpentier.
(2) Légende des siècles, Tout le passé et tout l'avenir. Hetzel.
sa grandeur par des paroles comme celle de Herder mourant, disant à son lîls : « Sucfgère-moi quelque grande pensée : cela seul me donne un peu de force, » — ou encore comriic celle de Suarez : « Je ne savais pas qu'il fut si doux de mourir. » Ah ! sans doute, le corps chancelle et faiblit sous le poids des années,
Mais, au rebours du corps qui se gâte et décroît, L'âme grandit, toujours plus l'obuste et plus belle ; Tant qu'à la fin, rompant son fourreau trop étroit, Elle quitte en un coin ce hideux rien qui vaille, El va là-haut chercher une robe à sa taille.
Joséphin Soulary (i).
Et c'est là l'œuvre de l'homme ici-bas : savoir, dans ce conflit entre deux éléments si disparates, prendre parti pour.l'àme, la défendre, la purifier sans cesse, et la rendre digne des destinées que Dieu lui réserve :
L'œuvre du genre humain, c'est de délivrer l'âme ; C'est de la dégager du triste épithalame
Que lui chante le corps impur ; C'est de la rendre, chaste, à la clarté première : Car Dieu rêveur a fait l'âme pour la lumière
Comme il fit l'aile pour l'azur.
Victor Hugo (2)
^11. — Origine de l'hoinme.
Nous l'avons vu plus haut (3), l'homme a été créé : que l'on soit ou non transformiste, on ne j)eut échapper à ce
(i) Œuvres, t. I, xcii. Lemerre.
(2) Lo':o cit. Voir, dans Victor Hugo apologiste, p. loc., un apologue du poète sur le conflit dont nous venons de parler entre l'àrne et le corps. [rt] Voir plus haut, p. 80.
Il8 APOLOGISTES LAÏQUES
fait, l'intervention de Dieu dans l'apparition de riiomme ici-has.
Comment s'est produite cette intervention divine ? quelle forme a-t-elle revêtue? Depuis bien des siècles la Bible nous en a fait le récit. Elle nous montre
La naissance du premier homme, son ennui solitaire dans l'isolement de son être, qui n'est qu'un morne ennui sans l'amour ; l'éclosion nocturne de la femme, cpii sort, comme le plus beau des rêves, du cœur de l'homme ; les amours de ces deux créatures complétées l'une par l'autre dans ce premier couple dont les fils et les filles seront le genre humain ; leurs délices dans un jardin à demi céleste ; leur pastorale enchantée sous les bocages de l'Eden ; leur fraternité avec tous les animaux...; leur liberté encore exempte de chute ; leur tentatjon... de trop savoir le secret de la science divine, secret réserve seul au Créateur, inhérent à sa divinité ; leur faute, de curiosité légère chez la femme, de complaisance amoureuse chez l'époux ; l.^ur tristesse après le péché, premier réveil de la conscience, cette révélation par sentiment du bien et du mal ; leur citation au tribunal divin ; les excuses de l'homme pour rejeter lâchement le crime sur sa complice ; le silence (?) de la femme, qui s'avoue coupable par les premières larmes versées dans le monde ; leur expulsion ; leur pèlerinage sur la terre devenue rebelle ; la naissance de leurs enfants dans la douleur...
Lamartine (i).
Somme toute, cette histoire est celle du péché originel, et si elle est violemment attaquée de nos jours, c'est précisément à cause de ce dogme, qu'elle renferme, qu'elle suppose, qu'elle explique par le détail. Or, les incrédules rejettent le dogme de la chute. Mais, qu'ils le veuillent on non, ils ne pourront pas le détruire : s'il en est peu qui soit plus explicitement énoncés dans les documents de la foi, il n'en est guère, non plus, qui soit plus formellement at-
(i) Cours familier de littérature, YllI, vu
testés par la raison : nous allons le lire, écrit en toutes lettres'sur le front de l'homme.
I" Une des preuves les plus souvent citées et les plus inattaquables en faveur du péché originel, c'est le contraste de la grandeur et de la petitesse de l'homme.
Oui, l'homme est grand, et ils ont raison ceux qui l'exalteni .
.L'homme est le prêtre de la création... Il cherche Dieu daiis la nature comme le grand et éternel secret des mondes ; il croit, il adore, il prie. Yoilà les trois fonctions principales qui se rapportent H Téternité ; toutes les autres fonctions sont secondaires, et ne se rapportent qu'au temps.
Ces trois fonctions de riiomme prêtre de la création lui ont été forcément et glorieusement imposées par sa nature. Il ne dépend pas de lui de les abdiquer.
Os homini sublime dédit, cœlumque tiieri
Jussit !
Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime
pittorcsqucment et physiquement cette vérité : De quelque côté
que Qous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte
vers le ciel.
Lamartine (i).
Et sans l'homme, dit à son tour Victor Hugo, sans l'homme
Les horizons sont morts ; Qu'est la création sans cette initiale ? Seul sur la terre il a la lueur faciale ; Seul il parle ; et sans lui tout est décapité (2).
fi) Cours familier de littérature, III, 11.
(2) v'rHugo, JJr/ende des sweles, t. m, le Satyre. HetzeT.
120 APOI-OGISTES LAÏQUES
Chose étrange ! ce sont les mêmes qui ont ainsi exalté l'homme, qui vont maintenant le déprimer. C'est le même poète qui s'écrie ;
Hélas ! que fait l'homme ici-bas ?
Un peu de bruit dans beaucoup d'ombre (i).
C'est Lamartine, lui aussi, qui, après avoir célébré la grandeur de l'homme, va chanter sa petitesse :
Oh! que suis-je, Seigneur, devant les cieux et toi?
De ton immensité le poids pèse sur moi.
Il m'égale au néant, il m'ellace, il m'accable,
Et je m'estime moins qu'un de ces grains de sable;
Car ce sable roulé par les flots inconstants,
S'il a moins d'étendue, hélas ! a plus de temps ;
Il remplira toujours son vide dans l'espace
Lorsque je n'aurai plus ni nom, ni temps, ni place.
Lamartine (2).
A côté de cette petitesse physique, la petitesse morale. « Je vois le bien, je l'approuve, disait le poète latin, et c'est au mal que je vais. » C'est ce penchant au mal que l'Eglise appelle concupiscence. Qui peut le nier? qui n'a pu le le constater, même chez l'enfant , cette esquisse de l'homme?
La plus grossière des nourrices, comme la plus perspicace des mères, peut voir à chaque instant que la propension au mal est prédominante chez le jeune enfant. Les grands penseurs qui ont observé personnellement l'enfance, sont arrivés à la même conclusion. Enfin tous les maîtres qui ont formé des hommes
(i) V.- Hugo, les Rayons et les ombres, i\. Hetzel.
{i)Harmonies poétiques, II, iv. Hachette, Jouvet. — Comparez La Bruyère : « Qui peut avec les plus rares talents, et le plus excellent mérite, n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse, en mourant, un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pour le remplacer ? » Caractères, ir.
éminents n'ont réussi qu'en réprimant, avec une constante sollicitude, les inclinations vicieuses de leurs élèves. .»
Le Play (i).
Et dira-t-on que cela tient à rinsuffisantc formation de l'intelligence , et que la moralité croitra en même temps que la raison ? Hélas ! ne sait-on pas qu'il en est parfois tout autrement? Chez l'homme.
Un choc perpétuel existe entre son entendement et son désir, entre sa raison et son cœur. Quand il atteint au plus haut degré de civilisation, il est au dernier échelon de la morale... Son cœur profite aux dépens de sa tête , et sa tête aux dépens de son cœur.
Chateaubriand (a)»
C'est en présence de ces penchants pervers qu'un mis&iï-
thrope laissait échapper cette exclamation pittoresque :
Quand vous aurez beaucoup étudié les hommes, vous aurez
une grande estime pour les chiens.
Ch. Narrey (3).
En résumé, l'homme est aussi grand que petit, aussi bon qne méchant, aussi puissant que faible, aussi digne d'être exalté que rabaissé. Pascal, qui a fait de ces contrastes un tableau resté célèbre, conclut ainsi son examen : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ! dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur! gloire et rebut de l'univers ! qui démêlera cet embrouillement ? »
Qui démêlera cet embrouillement ? Les philosophes anciens l'avaient déjà démêlé', et, aidés d'ailleurs dans leurs
(i) Le Programme des unions, p. 57, Tours, Mamf»,
(2) Génie du christianisme, I, m, ii.
(5) L'Education d'Achille, p. 55. C. Lévy.
laa APOLOGISTES LAÏQUES
recherches par les vestip:es de la révélation primitive, ils avaient trouvé la clé du mystère et le nœud de l'énigme.
V. Ces erreurs, dit Gicéron, et ces calamités de la vie humaine ont fait dire aux anciens prêtres ou devins chargés d'expliquer aux initiés les mystères, que nous n'étions nés dans cet état de misère que pour expier quelque grand crime commis dans une vie supérieure ; — et il me semble qu'ils ont vu quelque chose de la vérité à cet égard (i). »
Ce n'est pas seulement quelque chose de la çérité, c'est la vérité tout entière qu'a vue Platon, lorsqu'il. a dit : « La nature et les facultés de l'homme ont été changées et corrompues dans son chef dès sa naissance (2). » Et tous ceux qui, depuis, ont entrepris l'étude de l'homme ont été amenés à la même conclusion. Ils n'ont pu admettre que ce mélange de bien et de mal, de grandeur et de bassesse ait pu sortir tel quel des mains du Créateur : :
Jamais rhomme n'a pu reconnaître et déplorer ce triste état sans confesser par là même le dogme lamentable du péché originel ; car il ne peut être méchant sans être mauvais, ni mauvais sans être dégradé, ni dégradé sans être puni, ni puni sans être coupable.
Joseph de Maistre (3).
Ainsi, par la seule chaîne du raisonnement..., le péché originel est retrouvé, puisque Ihomnie, tel que nous le voyons, n'est vraisemblablement pas l'homme primitif. Il contredit la nature : déréglé cpiand tout est réglé, double cpiand tout est simple, mystérieux, changeant, inexplicable, il est visiblement dans l'état d'une chose qu'un accident a bouleversée.
Chateaubriand (4).
(i) Cicérou, Fvagmentum Hortensii.
(2) Platon, Timée. ,
(3) Soirées de St-P^tershourg, 11. Voir tout cet ouvrage, passim.
(4) Génie du christianisme, l, i, iv, et I, m, ii.
T.A CRKATION ET LA CRKATUUE 123
2" Autre indice d'une chute originelle : l'homme est icibas un. être malheureux. On pourrait résumer cet argument i dans le syllogisme suivant :
« Dieu, qui est bon, ne pouvait créer l'homme que pour le bonheur; or, l'homme actuel n'a pas le bonheur; donc l'homme actuel n'est plus l'homme tel que Dieu l'avait créé. » /
Des deux assertions dont nous avons tiré la conclusion, la première est métaphysiquement indéniable. Dieu ne peut être que bon, et le bon ne peut faire le mal.
La seconde assertion n'est-elle pas, elle aussi, évidente? Il est peu de vérités plus connues que celle-là. Philosophes, poètes, romanciers, il n'est pas un écrivain qui n'ait tenu à déclarer pour son compte qu'il n'avait pas trouvé le bonheur sur la terre ; et comme cette vérité se trouve partout et est devenue banale, il est curieux de voira quelle, variété d'images, de comparaisons, de métaphores on a eu recours, pour rajeunir, parer, embellir cette triste affirmation : « Le bonheur n'est pas de ce monde. » Il y aurait, là encore, la matière d'un Dictionnaire, dont nous allons citer quelques extraits :
De Blocqueville :
Lacceptation du malheur est peut-être moins douloureuse encore que la recherche du bonheur (i).
Victor Cherbuliez :
Le bonheur (des riches) n'est le plus souvent qu'un malheur gras et bien vêtu (2) .
(i) ^^oses de Noél, p. î>53. OUendorff. Si nous n'étions pas restreints au xix" siècle, ce serait ici le lieu de citer Bossuet : « Les jours heureux, ce sont comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance ; vous diriez que cela occupe.de la place ; amas,«ez-ies, il n'y en a pas pour emplir la main. »
(2) Olivier Maugant, xvi. Hachette, Jouvet.
12^ APOT.OOISTES LAÏQUES
Daniel Darc :
Le bonheur est comme notre ombre : il nous accompagne sans , cesse. Etendons-nous la main?... Elle ne prend que le vide.
En résumé, le bonlieur, c'est peut-être bien de n'être pas absolument malheureux et de s'en contenter (i)?
Comtesse Diane :
On est gai et ce n'est pas vi*ai, on est triste et c'est vrai (2).
Gustave Droz :
Ce n'est qu'en ramassant soigneusement les miettes du bonheur que l'on arrive à être heureux (3).
Gœthe :
FAUST, deçant sa bibliothèque
Trouverai-je ici ce qui me manque ? Irai-je parcourir ces milliers de volumes pour y lire que partout les hommes se sont tourmentés sur leur sort, et que çà et là un heureux a paru (4) ?
Eugénie de Guérin :
A en croire les ingénieuses fables de l'Orient , une larme devient une perle en tombant dans la mer. Oh ! si toutes allaient là, la mer ne roulerait que des perles (5),
Maurice de Guérin :
Le bonheur, c'est la pluie fine et douce qui pénètre l'âme, . mais qui en jaillit après en sources de larmes (6).
Victor Hugo :
Où Dieu trouve-t-il tout ce noir qu'il met Dans les cœurs brisés et les nuits tombées (7)?
(i) Sagesse de poche, p. i45 et iSo. OllendorfT,
(2) Maximes de la vie, p. 48- Ollendorff.
(3) T^i^tesses et sourires, xiii. Ollendorff.
(4) Faust, i'" partie, se. i. Traduction Blaze de Bury. Charpentier.
(5) Journal, p. 097. Lecoffre.
(6) Journal, p. Ga. Lecoffre.
(7) L'Ali d'être grand-père, III, 11. Hetzel.
Lamartine :
Ce qu'on appelle nos beanx jours N'est qu'un éclair brillant dans nue nuit d'orage (i).
Joseph DE Maistre ;
Le bonheur est comme l'oiseau vert, qui se laisse approcher, et puis qui fait un petit saut (li).
Charles Narrey :
J'étais heureux alors... ou je serai heureux demain..
Voilà ce qu'on dit toujours.
Je suis heureux !
Voilà ce qu'on ne dit jamais (3)
Frédéric Plessis :
L'homme aurait le vertige à voir dès sa jeunesse La somme des douleurs qu'il lui faudra subir: Chacun mesurant mal sa force et sa faiblesse, Xul ne sait ce qu'il peut endurer sans mourir (4)
QUATRELLES :
On se rappelle presque tous ses plaisirs avec tristesse et presque toutes ses tristesses avec plaisir.
(i) Méditations poétiques , la Retraite. Hachette, Jouvet.
(2) Lettres, xxxvi.
(5) L'Education d'Achille, p. 120. G. Lévy. Rapprocher ce mot de Madame de Maintenou. Etant parvenue à épouser Louis XIV, elle fut heureuse de son exaltation, mais, dit-elle elle-même, « cette ivresse ne dura que trois semaines. » Bientôt elle sent le vide de l'appareil pompeux qui l'entoure, et elle écrit à d'.\ubigné son frère : » Je ne puis plus y tenir, je voudrais être morte. » Ce qui lui attira cette plaisante réponse ; K Voudriez-vQus donc épouser le Père éternel? »
(4) La Lampe d'argile, X, xi, le Vrai péril. Lemerre. Comparez le mot de Shakspeare : « La douleur croit avoir fini, qu'elle n'a pas encore commence. » Richard H, 1, u.
loC» APOLOGISTES LAÏQUES
Jean Richepin :
La vie est une fête imbécile et banale Où les masques dansants ont lair de condamnés, Où des larmes de deuil coulent sur des taux-nez, Où les moins soucieux et les plus joyeux drilles S'arrêtent pour bâiller au milieu des quadi'illes (i).
RiVAROL :
Ma vie est un drame si ennuyeux, que je soutiens toujours que c'est Mercier qui la fait.
Joseph Roux (2) :
Toujours le malheur i^end malheureux; rarement le bonheur rend heui'eux (3).
Pressez toute chose, un gémissement en sortira (4).
Jules Sandeau :
On se surprend à regretter les mauvais jours, quand on sait ce que valent les bons (5).
Madame Swtetchixe :
Si jamais jallume ma lanterne comme Diogène , je vous réponds que ce sera pour rencontrer un heureux (6).
(1) Les Blasphèmes, la Vie. Dreyfous.
(2) Ce n'est pas un laïque, mais qu'importe pour la thèse que nous exposons on ce moment ?
[i'youvelles pensées, M, 11. Lemerre. Comparez Milton : « L'ange cessa' apercevant Adam sous le poids d'une joie si vive, qu'elle ressemblait à la douleur. » Le Paradis perdu, xii.
(4) Pensées, p. 121. Lemerre.
(5) La Roche aux mouettes, p. 14. Hetzel.
(6) Lettres, p. 33. Perrin.
LA CRÉATION ET LA CUKATUUB laj
Valyère :
Il faut se faire un bonheur avec tous les malheurs qu'on n'a pas (i).
Plus on s'amuse, plus on s'ennuie.
Si vous ne souffrez pas trop, ne courez plus après le bonheur: vous l'avez (2).