VÉRON
Bonheur. — C'est comme le Juif errant, une foule de gens croient l'avoir vu passer, personne n'a pu l'arrêter (3).
Cette énumération prouve deux choses : les ressources de l'esprit humain, et l'absence du bonheur ici-bas. Aussi, quel triste objet que la vie, et quelle persistante unanimité lorsq il s'agit de l'apprécier à sa juste valeur ! Contentonsnous ici de deux ou trois citations :
On entre, on crie, Et c'est la vie !
On bâille, on sort, Et c'est la mort !
Ausone de Chancel.
•. Cette terre, si justement appelée le bas monde.
Jules Sandeau (4)-
Fantasio. — Tiens, Spark, il me prend des envies de m'asseoir sur un parapet, de regarder couler la rivière, et de me metti'e à compter un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, et ainsi de suite jusqu'au jour de ma mort.
Alfred de Musset (5).
(i) «Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans ri. » La Bruyère, Caractères, iv.
{2) Heures grises, p. 96, 4i, 283. OUendorff. (3) Carnaval du dictionnaire. C. Lévy.
^4) Mad/:moiselie de la Seiglière, I, ix. C. Lévy. [b) Fantasio, I, 11. Œuvres, Charpentier.
128 APOLOGISTES LAÏQUKS
Un vagissement, une larme, un ennui, une douleur, un mécompte, une'infinnité, un soupir, un râle... et l'on a vécu.
J. Roux (i).
Enfin, comme dernière assurance contre la possibilité du bonheur en ce monde, la mort est là, dont la pensée suffirait à empoisonner les joies que nous pourrions goûter icibas. Toujours nous entendons le marche ! marche ! de Bossuet, et nous courons, sans pouvoir nous arrêter, au précipice où nous savons que tout va s'engloutir.
Qu'ai-je fait? Qu ai-je appris? — Le temps est si rapide! L'enfant marche joyeux, sans songer au chemin; Il le croit infini, n'en voyant pas la fin. Tout à coup il rencontre une source limpide. Il s'arrête, il se penche, il y voit un vieillard
Alfred de Musset (2).
Le livre de la vie est le livre suprême
Qu'on ne peut ni fermer ni rouvrir à son choix ;
Le passage attachant ne s'y lit pas deux fois,
Mais le feuillet fatal se tourne de lui-même :
On voudrait revenir à la page où l'on aime.
Et la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts.
Lamartine (3).
En un mot, de quelque côté que nous nous tournions, nous rencontrons la douleur :
La douleur nous précède et nous enfante au jour; La douleur à la mort nous enfante à son tour.
(t) Nouvelles petisées,Yl, xii. Lemerre. Voir plus haut, p. laG, note 2. Cf. Shakspeare: « La vie n'est qu'une ombre qui marche ; elle ressemble à un comédien qui se pavane et sagite sur le théâtre une heure ; après quoi il n'en est plus question. » Macbeth, V, v.
(;>) Les Vr^ux stériles. Œuvres, Charpentier.
(3) Vers 'iitr un album, à la suite des Harmonies poétiques,
(^) Harmonies poétiques, IV, xi. Hachette, JOuvet.
Et ici encore revient la même question, avec la même réponse :
Comment l'aptitude de l'homme à la douleur, comment ses sueurs qui fécondent un sillon terrible, comment les larmes, les chagrins, les malheurs du juste, comment les triomphes et les succès impunis du méchant, comment, dis-je, sans une chute première, tout cela pourrait-il s'expliquer ?
Chateaubriand (1).
Non, l'édifice que nous avons sous les yeux n'est pas celui que Dieu avait d'abord construit :
C'est un T^^lais écroulé et rebâti avec ses ruines : on y voit des parties siiUinaes et des parties hideuses, de magnifiques péristyles qui n'aboutissent à rien, de hauts portiques et des voûtes abaissées, de fortes lumières et de profondes ténèbres : en un mot, la confusion, le désordre de toutes parts.
Chateaubriand (2),
Concluons avec Barbey d'Aurevilly :
La chute se voit partout, dans l'univers et dans les âmes, comme la lézarde d'un volcan (3).
Et avec Victor Hugo :
Regardez la vie, elle est ainsi faite, qu'on y sent partout de la punition (4).
Devant tant de témoignages, devant des faits si évidents, l'incrédulité ne désarme pas encore, et elle attaque l'iiérédité du péché originel : « Pourquoi, dit-elle, les fils ont-ils
(i) Génie du christianisme, I, i, iv.
(a) Op. cit. I, III, ii.
i^) Philosophes et écrivains religieux, Salut- BoQnetj
(4) Les Misérables. l\, vu, i. Hetzel.
APOLOGISTES LAÏQUES m
l3o APOLOGISTES LAÏQUES
été punis de la faute de leur père? N'y a-t-il pas là quelque chose qui répugne à la justice de Dieu ? »
Quatre observations justifieront aisément le plan divin.
I" Cette loi d'hérédité, Dieu l'avait instituée en vue du bonheur de l'homme. Adam avait toutes les facilités pour sortir victorieux de l'épreuve, et sa \actoire devait béné. ficier à tous ses desceudants. « Si l'homme qui portait en lui l'espèce humaine sortait victorieux de l'épreuve, l'espèce était sauvée. Et, comme Dieu avait fait l'épreuve très facile, il y avait mille chances d'un salut universel (i). »
2° A supposer qu'Adam fût intidèle et que le monde tombât, Dieu se réservait le droit de le reprendre en sousœuvre et de donner à chacun la possibilité de réparer, pour son propre compte, la chute originelle.
■'3" Les biens dont Adam nous a privés par sa faute n'étaient pas dus à la nature humaine, et Dieu n'était obligé de les donner à aucun homme , pas même à Adam. Il n'a donc commis aucune injustice en les retirant au premier homme et en ne les accordant pas à ses descendants. Si cette privation affecte en notre àme le caractère d'un péché, c'est qu'elle est en nous « la pmatiofi violente, par voie de déchéance, des dons admirables doot Dieu avait comblé notre nature humaine (o). » La foi ne nous oblige pas à \b'\v autre chose dans le péché originel.
4° On se plaint de la loi d'hérédité lorsqu'il est question de la chute originelle, et on lui obéit lorsqu'il s'agit du transfert des biens, de l'honneur, et même de linlamie des ancêtres ! Tant cette loi est inscrite dans les entrailles mêmes de l'humanité !
On demande quelquefois, sans trop y songer, povirquoi la
(i) Mgr Bougaud, le Christianisme et les temps présents, t. ni, II, vu, iv. Poussielgup.
(a) Mgr Bougaud, op. cit. t. m, II, vu, vi.
LA CRKATIOX ET LA CRÏÔATURE l3l
honlc d'iiu crime ou d'un supplice doit retomber sur la postérité du coupable ; et ceux qui font cette question se vantent ensxiite du mérite de leurs aïeux : c'est une conti'adiction manifeste.;.
Il n'y a, sur lo déshonneur héréditaire, d'autre incrédule que celui qxii en souffre: or ce jugement est évidemment nul. A ceux qui. pour le seul plaisir de montrer de l'esprit et de contredire les idées reçues, parlent, ou même font des livres contre ce qu'ils appellent le hasard ou le préjugé de la naissance, proposez, s'ils ont un nom ou seulement de l'honneur, de s'associer par le mariage une famille llétrie dans les temps anciens , et vous verrez ce qu'ils vous répondront... Les arguments que la raison fournit contre cette théorie ressemblent à celui de Zenon contre la possibilité du mouvement : on ne sait que répondre, mais on marche
Joseph de Maistre (i).
Pour tout homme sensé, ces réflexions jettent une lumière suffisante sur le mystère de la ch"ute originelle. Au jsurplus, rappelons-nous que, si « les règles de la justice humaine nous peuvent aider à entrer dans les profondeurs de la justice divine, dont elles sont une ombre, elles ne peuvent pas nous découvrir le fond de cet abîme. Croyons que la justice aussi bien que la miséricorde de Dieu ne veulent pas être mesurées sur celles des hommes, et qu'elles ont toutes deux des effets bien plus étendus et bien plus intimes (2). »
Nous ne pouvons terminer cet article sans nous arrêter à une dernière objection, que l'incrédulité moderne a élevée contre le dogme du péché originel : c'est le polygénisme.
Le dogme de la chute suppose nécessairement que la race humaine tout entière descend d'Adam et d'Eve, « Or,
(1) Soirées de Saint-Pétersbourg, x.
(2) Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, II, i
r32 APOLOGISTES LAÏQUES
disent (Certains savants, comment pourrions-nous admettre ([ue des hommes aussi différents que ceux qui peuplent les diverses parties du monde, descendent d'un seul et même couple ? » Notons en passant que les mêmes savants sont généralement transformistes, et proclament que l'éléphant, l'homme et l'abricotier sont émanés du même germe : ce qui nous parait plus ditïicilc que de faire descendre ^.u même couple le Chinois, le nègre et l'Européen.
D'ailleurs, la vraie science n'hésite pas à proclamer que les races humaines ont une commune origine ; et voici, en résumé, comment elle le prouve :
1° La fécondité, nous l'avons déjà vu (i), n'existe pas d'espèce à espèce. Or, elle existe entre les différentes races humaines, où elle est même plus développée qu'entre individus de même race. La conclusion est facile à tirer, c'est que
Les races humaines sont des formes d'une seule espèce, s§ reproduisant par la génération et se propageant; ce ne soiit point les espèces d'un genre; s'il en était ainsi, leurs métis, eii s'unissant ensemble, seraient stériles.
John MULLER (2).
C'est ce qu'affirmait déjà ButTon : « Puisque tous les hommes peuvent communiquer et produire ensemble, les hommes viennent de la même souche et sont de la même famille (3). »
-^P L'unité de l'espèce humaine est encore prouvée par la constitution identique du corps dans les différentes races^
^i) Voir plus haut, p. 89-91.
(2) Manuel de physiologie, 4« éd., t. ir, p. 773. Coblentz,
(5) Discours sur les variétés de l'espèce humaine.
identité contre laquelle ne prouvent rien les quelques variations dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure.
3° Au-dessus de l'identité du corps brille l'identité de l'âme : partout, dans toutes les races, nous rencontrons l'âme humaine avec les différences qui la distinguent de la bête, avec les mêmes passions, avec la même puissance d'abstraction que seule elle possède, enfin, avec une même faculté qu'on rencontre chez toutes les races humaines et qu'on ne trouve que chez elles : la religiosité, c'est-à-dire le pouvoir et le besoin de croire à un Etre supérieur et de lui rendre hommage. Ecoutons un témoin peu suspect :
L'assertion d'après laquelle il y aurait des peuples ou des tribus sans religion repose soit sur des observations inexactes, soit sur une confusion d'idées. On n'a jamais rencontré de tribu ou de nation qui ne crût à des êtres supérieurs, et les voyageurs qui ont avancé cette opinion ont été plus tard contredits par les faits.
TiELE (1).
Qu'objecte-t-'6h à dès raisons aussi sérieuses ? deux <iifïîcultés dont il nous reste à dire un mot pour en môiitrep l'inanité, en nous appuyant sur des témoins compétents.
1° Tout d'abord, on tire argument des différences phy siques qu'il est facile de constater entre les races humaines. Et pour mieux les faire ressortir, ou met en présence deux individus des plus dissemblables, deux extrêmes, et l'on s'écrie : « Comment voulez-vous qu'il y ait entre ces deux êtres si différents une parenté quelconque? » Ce raison-
(i) Manuel de l'histoire des religions , trad. Vernes, p. 8.
•t3j APOT.COISTKS T.AÏQrES
nemoiit n'est qu'un escamotage. On oublie, ou l'on veut faii-e oublier ([u'entre ces extrêmes il y a des intermédiaires qui l'cndent insensible le passage de l'un à l'autre, et dont la seule vue prouve que toutes ces variétés ont dû avoir une souche commune.
Si vous mettez l'un ù côté de l'autre le bleu le plus clair et le bleu le plus foucé, vous avez un contraste de couleurs assez grauil ; mais si vous rangez par ordre toutes les nuances dont le bleu est susceptible, le contraste disparait et la transition des nuances les plus claires aux plus foncées devient presque insensible... Ces nuances existent entre les différentes races; elles ne manquent dans aucun groupe.
Reuscu (i).
Tant qu'on s'en est tenu aux variétés extrêmes, on pouvait être porté à voii' dans les diverses races autant d'espèces humaines différentes. Mais les nombreux intermédiaires, au point de vue de la peau, de la couleur et de la structure du crâne, qu'ont fait découvrir dans ces derniers temps les rapides progrès de la géographie, témoignent hautement pour l'unité de l'espèce humaine.
De Humboldt (2).
Mais comment ces variations , si graduées qu'elles soient ont-elles pu se produire? Elles ont pris naissance sousl'inlluence du juilieu, c'estnà-dire du climat, du genre de vie, et elles se sont perpétuées et accentuées par l'hérédité. Des observations faites sur les races animales, puisqu'il s'agit de constitution physique, ont établi que ces variétés n'avaient réellement pas d'autre origine, et ls\. de Quatrefages en cite un exemple frappant tiré de l'espèce canine. Que de variétés difïérentes dans cette espèce unique ! Et quelle en est la cause? pas d'autre que l'intluence du milieu, rendue stable par l'hérédité.
(i) La Bible et la nature, p. Got.
(2) Cosmos, I, p. 079.
LA CRKATTOX KT LA CRv'atITRB i35
L'homme est all^ vivre sous le cercle polaire, le chien la suivi et s'est revêtu de la ibuirure épaisse des spitz; rhomuie a sragnéles régions intertropical^s avec son compagnon, éc^celui-ci a perdu tous ses poils, devenant le chien de Guinée, improprement appelé chien turc. Et ce n'est pas seulement le dehors qui a changé. Le squelette a été atteint et la tête osseuse comme le reste. Sans j^imais s'être occupé d'anatomie, qui donc eonfondi'ait le crâne du bouledogue avec celui du lévrier?... On doit être fort au-dessous de la vérité en estimant à trois cents seulement le nombre d^s races canines.
A. DE QUATREFAGES (l).
Mais serrons de plus près la question et citons des exemples relatife à l'homme lui-même, et cela, sur les deuxpoints où, dit-on, la différence entre races est plus accentuée, la couleur de la peau et la forme du crâne.
I" JLa couleur de la peau n'est pas la même chez tous les hommes, chacun le sait. Mais c est si peu l'indice d'une origine différente et de la pluralité des espèces, que les savants n'en font point grand cas lorsqu'il s'agit de classifier les races.
La couleur de la peau, dit M. de Quatrefages, n'a pas grande valeur, lorsqu'il s'agit de caractériser les groupes fondamentaux de l'humanité (2)
Et un autre savant nous en donne la raison :
La coloration dans les l'aces fournit d'excellents caractères, mais ne saurait être prise comme point de départ d'une classifi-
(i) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, art. Bacef (a) Histoire générale des races humaines, p . 209
cation... Les colorations iaune, rouge et noire sont reliées par trop d'intermédiaires et ne sont pas assez caractéristiques.