‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 40 sur 167 · P. TOPINARD · texte numérisé non relu

P. TOPINARD

Et d'ailleurs, cette différence de couleurs, si important; , si essentielle, à ce que l'on affirme, devrait tout au moins accompagner l'individu dès son premier instant. En est-il ainsi? Nullement, et c'est un fait trop peu connu, bien qu'important pour le sujet qui nous occupe :

Le nègre nouveau-né ne présente pas la couleur de ses parents ; il est d'un rouge mêlé de bistre et moins vif que celui du nouveau-né d'Europe. Cette couleur primitive est cependant plus ou moins foncée selon les régions du corps. Du rougeâtre elle passe bientôt au gris d'ardoise, et elle correspond enfin à la couleur des parents, plus ou moins promptement, selon le milieu dans lequel le négrillon grandit. Dans le Soudan la métamorphose, c'est-à-dire le développement du pigment, est ordinairement achevée au terme d'une année; en Egypte, au bout de trois ans seulement-

Prunï;r-Bey (2).

i^ couleur n'est donc pas un élément constitutionnel de l'honmie; c'est une chose accidentelle, qui tend à se moditier; même chez un individu pris isolément, sous l'influence du milieu :

Lorsque je vins à Ghadames, dit Richardson. j'avais un teint rose; maintenant je suis devenu jaune comme ces hommes au milieu desquels j'habite.

i ' •• RiCHARDSOX (3).

En Egypte, les Européens prennent une teinte brune: elle est bronzée en Abyssinie, et presque rouge cuivre en Guinée.

Pruner-Bey (4),

(i) V Anthropologie, p. 36o, Reinwald.

(2) Mémoire sur les nègres, p. 327.

iZ) Voyage au grand désert du Saharah, i p. 9M.

(4) Maladies de l'Orient, p. 83.

Sôits l'action de l'iiérédité, ces variations de couleur se sont à lii longue alïermies et accentuées; et ici il fautadmiicr une de ces harmonies providentielles que Ton constate sJ souvent dans la nature, œuvre d'un Dieu infiniment sage, et qui sait créer des ressources pour chaque besoia :

Il résulte de rexamen de rorganisation du nègre, qu'elle doit être admirablement adaptée à la position géographique qu'il occupe. La couche foncée de son enveloppe externe e^ son ■caractère velouté, comparables aux corps noircis et anguleux, favorisent puissannnent le rayonnement de la chaleur, et servent en consécpience comme réfrigérants. L'expérience a prouvé de même qu'un enduit noir garantit la figure de l'action du reflet solaire dans rascension des montagnes couvertiçs de neige. Le développement considérable de l'appareil glandulgiro de la peau forme un filtre parfait pour favoriser les secrétitjiis, pour humecter et rafraîchir la peau, et pour lui fournir un enduit protecteur par sa sécrétion onctueuse. L'épaisseut* df la peau enfin, dans toutes ses couches, diminue de beaucoup l'impression du froid des nuits, surtout quand on considère Te costume originaire de la race nigritique, la nudité. Lés mêmes considérations sont valables pour l'enveloppe interne. '

Pruxer-Bey (i). i

En résumé, la différence de couleur n'indique pas chez les humains une différence d'origine ; ce n'est qu'une question de plus ou de moins : c'est le développement plus ou moins grand pris, sous l'influence du climat et l'action de l'hérédité, par le pigment qui existe dans tout corps humain, au moins à l'état rudimentaire (2.) De sorte que nous pouvons conclure avec Lepsius:

La couleur des nègres est l'œuvre du soleil (3) ;

fi) Mémoire sur les nègres, p. 534.

(^) « Les grains de beauté ne sont autre chose que des points où les cellules du corps muqueux sont colorées comme 'îhez le nègre. » De Ouatref^es, Unité de l'espèce humaine. Hachette.

(5; Richard Lepsius, cité par Vigoureux, les Livres saints et la critiquef 5*= éd., t. IV, p. 53. Roger et Chernoviz.

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Et résumer toute cette question par le mot poétique de Bu(r<oru: « L'homme blanc en Europe, noir en.. Afrique, jaune en Asie, et rouge en Amérique, n'est que le même homme teint de la couleur du climat (i). »

2" hsi/oi'me du crâne, l'angle facial, le volume du cerveau, diffèrent aussi dans les diverses races, et de là encore on a voulu conclure à une divervsité d'origine. Et pourtant, ces variétés sont purement accidentelles : comme celle dont nous nous occupions tout à l'heure, elles sont nées sous l'influence du milieu et se sont transmises et accrues par l'hérédité. En voici un exemple :

Il y a deux siècles, une politique barbai^e chassa un gi*and nombre d'Irlandais des comtés d'Antrim et de Down, et les confina sur les côtes de la mer où ils ont vécu depuis lors dans un état misérable. Aujourd'hui ils offrent dans leur visage certains traits très repoussants; leurs mâchoires sont saillantes et laissent béante une bouche énorme ; ils ont le nez écrasé et des pommettes élevées, leurs jambes sont arcpiées et leur, .taille extrêmement petite.

Prichard (2).

Autre remarque dont nous avons déjà signalé l'importance : comme les différences de couleur, les variations du crâne ne naissent pas avec l'individu, ou du moins elles ne se développent qu'un certain temps après sa naissance :

L'enfant nègre naît sans prognathisme, avec un ensemble de traits qui est déjà plus ou moins caractéristique pour les parties molles, mais qui se dessine encore à peine sur le crâne... Le ;;eiine nègre présente toujours un extérieur avenant jusqu'à lépoque de la puberté... C'est alors que la grande révolution dans les formes et les proportions du squelette commence à

(i) Cité par le môme, Manuel biblique, t. i, n° 5o5. Ibid. {'i) Histoire naturelle du genre humain, t. 11, p. Syô.

LA. CRÉATION ET LA CRÉATURE l3g

marcher l'apidemout. Ce travail, avec ses conséquences, suit une niarclie inverse pour ce qui regarde le crâne cérébral et celui de' la face. Les mâchoires surtout prennent le dessus sans une compensation suffisante du coté du cerveau.

Pruner-Bey (i).

Quant au volume et au poids du cerveau, on a beau multii)lier ies expériences et les comparaisons, on est toujours forcé de conclure avec un grand savant :

Il faut en prendre son parti : la grandeur du cerveau ne donne pas la grandeur de l'intelligence.

P. Flourexs (2).

IL- Arrêtons-nous à une dernière difficulté. Elle est tirée de la diversité des langues parlées sur la terre. La science n'a pu encore établir la filiation, l'arbre généalogique de ces nombreux idiomes, et les incrédules de s'écrier aussitôt : « Vous le voyez bien, il a dû exister plusieurs langues primordiales, et par suite il a dû y avoir plusieurs apparitions de l'humanité : donc Adam et Eve ne sont pas les ancêtres de tous les hommes. »

Conclusion beaucoup trop précipitée ! C'est M. Renan lui-même qui se charge de le dire aux incrédules :

De ce fait, que les langues actuellement parlées sur la surface du globe se divisent en familles absolument irréductibles, sommes-nous autorisés à tirer quelcpies conséquences ethnographiques; il dire, par exemple, i[ue lospèce humaine est apparue sur des points différents, qu'il y a eu une ou plusieurs apparitions de l'espèce humaine? Voilà la question sur laquelle j'appelle votre attention : eh bien! assm'ément, il faut répondre

(i) MévMire sur les nègres, p. ôo.^-.^aS.

(2) De la phrénologie et des études vraies sur le cerveau, p. 142. Garnier.

non à cette question. De la division des langues en famille, il ne faut rien conclure pour la division primitive de respècc humaine. L'espèce humaine provient -elle d'une même apparition ou de plusieurs apparitions ? Je n'ai pas à m'occuper de cette question, elle n'est nullement philologique. Ce que je veux vous prouver, au contraire, c'est que la philologie n'apprend rien là-dessus.

E. Renan (1).

En veut-on une preuve entre autres? C'est une remarque que nous avons déjà faite au sujet des différences de couleur. Si la diversité des langues prouvait la diversité d'origine, la classification des langues devrait servir de base à celle des races. Or, de fait, en est-il ainsi ? nullement :

Il se tromperait, celui qui croirait qu'à une affinité linguistique correspond toujours une affinité ethnogénique . C'est un fait connu qu'un peuple peut changer de langue sans altérer son sang, d'où il résulte que le tableau des langues actuellement parlées ne co'ïncidera jamais avec le tableau des races ou sous-races humaines... Une langue peut être ou n'être pas un caractère de races.

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