LE POSITIVISME
Au moment même où nous allons aborder les grandes questions religieuses, nous avons à combattre un premier adversaire. Le positivisme se dresse devant nous et nous dit : « Qu'allez- vous faire? Etudier Dieu, l'âme; la vie future, 'la responsabilité? Mais vous n'en avez ni le besoin ni même le droit. Soyez positifs! Contentez-vous d'examiner les faits qui se passent sous vos yeux: étiquetez-les, classez-les, dressez-en une liste aussi complète et aussi simple que possible. Mais n'aUez pas plus loin. Uau-delà^ s'il y en a un, ne nous appartient pas ; nous n'avons point à nous en occuper, puisqu'il ne peut être vu de nos yeux ni touché de nos mains. »
Ainsi le positivisme consiste, non pas précisément à nier l'existence de Dieu, l'immortalité de l'àme et toutes les grandes vérités,' mais à refuser même de les examiner, de les discuter. C'est la question préalable opposée à toute
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recherche de cette nature. Or, c'est précisément cette étude que nous voulons faire. Il nous faut donc, tout d'abord, établir que nous en avons le droit ; que la recherche des causes, l'examen des grandes questions philosophiques et religieuses est un besoin de l'homme, et que sa raison n'est pas incapable d'aborder ces problèmes. Cela fait, nous pourrons laisser de côté cette « philosophie de contremaîtres» (i) et entrer dans le temple dont le positivisme voudrait ifous fermer la porte.
Le 5 juin 1878, le plus illustre champion du positivisme, M. Littré, était reçu à l'Académie française, et M. de Champagny lui souhaitait la bienvenue. Mais, en faisant accueil au littérateur, l'historien des Césars voulut séparer nettement sa cause de celle du philosophe, et il le fit dans les termes suivants :
Laissez-moi vous le dire, Monsieur. Ce n'est pas seulement ici un académicien qui répond à un académicien ; c'est -fine ùme sincère qui parle à une âme sincère ; elle a besoin de s'expliquer et elle est sûre qu'elle n'offense pas. Vous avez cru que la science, c'est-à-dire la science des faits, la science des choses visibles, devait suffire à l'humanité; vous avez interdit à l'homme d'aller au-delà. Ce travail naturel et logique qui des choses visibles s'élève aux choses invisibles et qui est le labeur propre et la plus haute mission de notre raison, avec un stoïcisme impitoyable, vous avez cru devoir le supprimer; vous avez mis en interdit ii.itelligence humaine. Mais, soyez-en sûr, Monsieiu*, pour le bonheur de l'humanité , vous ne la déferez point ni ne la referez. L'humanité restera avec ses instinct qui ont besoin de la terre, mais qui ont beso;n aussi d'autre chose que de la terre. La science strictement boinéeit l'élément ma
(i) Georges Duruy: voir plus loin, p. 2t.
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itériel, cette science toute sèche qui étudie les faits sans remontier à •lucAUse suprèiue, ne sullira jamais à contenter riiununiité (i). Il ifaut à l'homme un autre exercice et une autre satisfaction pour sa raison, d'autres consolations pour sa vie, d'autres espérances pour ses douleurs . dautres Heurs pour honorer le tombeau de ses pères, dautres chants pour chanter sur le berceau de ses petits-enfants.
jNI. de Champagny confirme ce qu'il vient de dire par des arguments ad hominem. 11 montre Auguste Comte, le fondateur du positivisme, se faisant grand-prêtre, célébrant un enlte, et passant des journées à lire V Imitation de Jésus- Christ. llmet aux prises iNI. Littré, philosophe positiviste, avec M. Littré, poète plein d'aspirations vers le mystère des choses. Enfin, il conclut en ces termes :
iry a quelque chose, et quelque chose de perceptible, au-delà de la science purement matérielle. Ce n'est pas un Père de l'Eglise ni un philosophe que je vais vous citer ; ce n'est, rassurez-vous, ni un théologien ni un métaphysicien ; ni saint Augustin ni Platon. C'est tout simplement l'homme du peuple, le comédien, mais aussi le grand penseiu", Shakspeare. Vous vous rappelez ce mot : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que ne peut en rêver votre philosophie, » et à plus forte raison votre biologie et votre physiologie. L'imagination, la raison même, ne sont pas si courtes que la science. Cette vérité impalpable qui ne se révèle pas dans le laboratoire du chimiste, cette inconnue qui disparaît au fond des alambics et se cache hors de la portée des télescopes, cette x qu'aucune recherche expérimentale ne parviendra à dégager ; nous, plébéiens de la science, nous la connaissons et nous l'appelons Dieu !
Plébéiens de la science! Mais pourquoi prononcer ce mot? Est-ce qne, parmi ces intelligences que l'on juge inférieures, il ne faut pas oompter les plus illustres savants des siècles passés,
^i) «On ne réduit pas la raison au silence. Quand on luiinteruit de phi losopher, elle philosophe sous des noms supposés. J'en atteste le positivisme, qui a introduit une métaphy?:ique nouvelle sous couleur d'exclure •toute metapiiysique. » Mgr d'Hulst Mélanges philosophiques, p. 94. Poussielgue.
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Newton, Euler, Leibnitz, Descartes, Pascal, Linné ; et les plus illustres aussi de notre siècle, Cuvier, Ampère, Biot,-BIainville, Flourens, Récamier, et tant d'autres qui sont encore au milieu de nous et dont les noms que je ne dois pas prononcer retentissent encore sous ces voûtes? Non, ce n'est pas un modeste écrivain comme moi, c'est toute la science d'autrefois et la science d'aujourd'hui, qui, par ses noms les plus glorieux, proteste contre la science d'Auguste Comte.
F. DE Champagny (1).
Neuf ans plus tard, le positivisme eut encore les honneurs de l'Académie française. M. Littré était mort, et son remplaçant, M. Pasteur, tout en prononçant son éloge, eut à cœur, lui aussi, de répudier ses doctrines.
Je me demande au nom de quelle découverte nouvelle, philosophique ou scientifique, on peut arracher de l'âme humaine ces hautes préoccupations. Elles me paraissent d'essence éternelle, parce que le mystère qui enveloppe l'univers et dont elles sont une émanation est lui-même éternel de sa nature.
On raconte que l'illustre physicien anglais Faraday, dans les les leçons qu'il faisait à l'Institution royale de Londres, ne prononçait jamais le nom de Dieu, quoiqu'il fût profondément religieux. Un jour, par exception, ce nom lui échappa, et tout à coup se manifesta un mouvement d'approbation sympathique . Faraday s'en apercevant, interrompit sa leçon par ses paroles : « Je viens de vous surprendre en prononçant ici le nom de Dieu. Si cela ne m'est pas encore arrivé, c'est que je suis, dans ses leçons, un représentant de la science expérimentale. Mais la notion et le respect de Dieu arrivent à mon esprit par des voies aussi sûres que celles qui nous conduisent à des vérités de l'ordre physique. »
Pasteur (2).
(1) Réponse au discours de réception de M. Littré à l'Académie française, 5 juin 1873.
(2j Discours de réception à l'Académie française, 27 avril 1882.
Après la prose, la poésie, et celle d'un poète-philosophe (ju'oii ne taxera point de partialité en laveur de la religion : S uUy-Prudhoninie.
Un positiviste vient d'exposer son système ; il a parlé, Cn terminant, de la semence de l'àme, cachée dans la cellule primitive, et qui deviendra
Chez les bêtes vague étincelle.
Puis flambeau sous le froat humain.
Faustus répond :
Mais d'où vient cette flamme? Il est un Dieu peut-être.
Peut-être une âme aussi :
Pour renoncer sans honte à les jamais connaître,
Qu'avez-vous éclairci ?
Vous avez seulement diminué le nombre
Des noms donnés aux faits : Comme eux, leurs propres lois dont la cause est dans l'ombre
Ne sont que des efl'ets ; Sans rien avoir trouvé de la raison du monde.
L'homme se dit savant Quand il tàte combien l'ignorance est profonde
En sondant plus avant ; Mais c'est en vain qu'à fuir ce qui le fuit lui-mêi. ..
Il croit se résigner ; Il cherche malgré lui cette cause suprême
Qu'il ne peut dédaigner (i) !
C'est elle qui l'attire à travers les fantômes
Que ses prunelles font :
Vous-mêmes, en parlant de forces et d'atomes,
Vous parlez d'elle au fond.
Vous assignez un cours au flot des phénomènes.
Mais le lit fait défaut ;
(i) « L'homme qui un moment s'est assis pour réfléchir sur sa destinée porte au cœur uue flèche qu'il nu s'arrache plus. » Renau, Discours de réception à l'Académie fnmovise, 5 avril 187g.
tS APOLOGISTES LAÏQUES
Vous épiez leur suite, et cest perdre vos peines : Les deux bouts sont plus haut.
Sully-Prldhomme (11
Le positivisme est plus funeste, à certains égards, que le matérialisme ou l'athéisme déclaré. Il y a du moins, dans ces derniers systèmes, une affirmation, une négation, quelque chose de catégorique. Le positivisme, c'est le refus de tout examen, c'est l'œil fermé volontairement à la lumière.
Nous allons trouver ces réflexions sous la plume d'un romancier contemporain. — Un fiancé a eu un entretien avec son futur beau-père, et celui-ci a saisi l'occasion pour faire une profession de foi positiviste :
« Je suis, m'a dit avec fierté le père de Claire, au cours de notre
conversation de l'autre jour, je suis positiviste !
— Oui, ai-je répondu, c'est-à-dire que vous attendez, pour vous permettre de croire à Dieu et àVàme, qu'une communication ait été faite à l'Académie des Sciences sur ces objets... »
Le positivisme, en effet, convient bien aux esprits étroits et rectilignes 'que déforme, sous couleur de les former, la culture polytechnicienne. Qu'on soit matérialiste ou athée, j'y consens. 11 y a dans le matérialisme comme dans l'athéisme quelque chose de sombre mais de hardi, une sorte de poésie noire, de l'idéalisme à rebours, si l'on peut dire, un acte de foi de l'esprit en quelque chose qu'il ignore, c'est vrai, mais au moins un effort pour secouer le poids de l'inconnaissable qui l'oppresse , pour affirmer et pour croire, cette affirmation fùt-elle aussi peu fondée en raison que les autres et cette croyance fùt-elle désespérante. Mais positiviste ! J'ai horreur, moi, de cette pédante et .égoïste doctrine, de cette philosophie de contremaîtres, qui se désintéresse lâchement de tous les nobles problèmes, et dçjit la circon-
(1) Le Bonheur, II, vu. Paris, Lemerre.
spection ne plaît si fort à tant de bourgeois frottés d'un peu de •science,- que parce qu elle llatte linstiuct de platitude qui est en eux.
Georges Duruy (i).
Conclusion :
Ce n'est pas vrai qu'on pioisse vivre Sans jamais regarder là-haut.
Le besoin de savoir enivre.
Et je saurai. Car il le faut
Jean Righepin (a)
(i) L'Unisson, p. 5o. Hachette,
(2) Les Blasphèmes : Prière de l'athée. Dreyfous,"
ARTICLE PREMIER