V. Hugo
Rien de ce qu'il a ne lui suffit; il veut aller plus loin, il regarde plus haut; toujours
. . Quelque chose manque à notre obscur désir : Môme au sommet des monts où notre orgueil s'arrête, Nous sp-uçiirons tout bas, et nous levons la tête Vers un but qu'on ne peut saisir.
Eugène Manuel (4)»
(i) Méditations poétiques, l'Homme. Hachette^ Jouvet*
(2) Catéchisme.
(3) L'Homme qui rit, II, 11, ix. Hetgel.
4) Pagres intimes, in, Asceasion. C. Lévy.
j^ APOLOGISTES LAÏQUES
;M. Maxime Du Camp a expiimc dans une heureuse image c t immense désir de l'iiomme :
Il y a longtemps, par une nuit claire et bleue des pays tropicaux, pendant que les dix-sept étoiles de la Gi'oix du Sud éclataient à l'horizon austral, je dressai l'oreille à un bruit imperceptible qui passait sur le désert. Cétait plus cpi'un soupir, c'était moins qu'un sanglot. Nétait-ce pas que le vent qui murmurait en frôlant les sables ? Le Nubien qui me servait de guide iuc dit alors : « Ecoute le désert ! entcnds-tu comme il pleure ? Il se lamente, parce qu'il voudrait-ètre une prairie ! »
Cette plainte de la solitude et de l'aridité, ma mémoire me l'a répétée bien souvent. Tous, en effet, nous portons en nousmêmes un désert qui voudrait être une prairie.
Maxime du Camp (i)
Ainsi, l'homme veut toujours s'élever plus haut : plus liant, d'abord, dans lu science, voulant connaître les choses et leur pourquoi, voulant tout savoir :
Tout vouloir, tout savoir, tout sonder tour à tour, C'est la seule façon de composer un jour Qui suffise au regard de l'àme.
V Hugo (2).
Plus haut, aussi, dans le bonheur. Il nous faut une joie sans nuage et sans terme et nous levons bon gré mal gré les yeux vers le ciel, où la foi nous dit que règne ce bonheur;
Je traîne l'incurable envie De quelque paradis lointain.
Sully-Prudhomme (3)
(i) Mponse au discours de réception de M. SuUy-Prudhomine 9> ^'•ép**démie française, 25 mars 1882.
(i>' Les quatre vents de l'esprit, 111, wix. Hetzel. \ôj Les Solitudes, le Signe. Lemerre.
LA CRÉATION ET LA CRÉATURE l4^
Le mal du pays prend tout ànie qui se met à penser au ciel.
Eugénie de Guérin (i)
Bref, c'est l'infini qu'il faut à l'homme, rinfini|en tout, l'infini même ici-bas, l'infini à adorer en attendant qu'il puisse le posséder :
Plus grand que son destin, plus grand que la nature.
Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas,
Son âme a des destins que nul œil ne mesure,
Et des regards portant plus loin que le trépas !
Il lui faut l'espérance, et l'empire et la gloire,
L'avenir à son nom, à sa foi des autels,
Des dieux à supplier, des vérités à croire,
Des cieux et des enfers, et des jours immortels !
Que prouve cette soif de l'inlini en l'homme? Que l'infini lui sera donné. En effet, Dieu est vj^ai : il n'a jamais trompé l'instînct d'un moucheron, comment pourrait-il tromper linstinct qu'il a mis dans l'homme?
Pour nous en convaincre davantage, réfléchissons à ce fait que, seul sur la terre, l'homme éprouve ce besoin de l'au-delà, de l'infini.
Que le bonheur de l'homme est un problème étrange I
Toute bête, pourvu qu'elle s'accouple et mange
Et laisse entrer le jour dans ses yeux grands ouvert.,,
Est contente. Elle fait aux aliments offerts
Le même accueil joyeux cpi'aux pâtures conquises
Et ne tend au bonheur que par des convoitises.
Mais l'homme ne jouit longtemps et sans remords
Que des biens chèrement payés par ses efforts,
(1) Journal, p. 5i. Lecoffre.
(2) Harîfionies poétiques, II, x. Hachette, Jouvet.
APOLOGISTES LAÏQUES lo
Et ses vœux, désertant la terre qu'ils dédaignent, Aspirent où jamais les appétits natteignent, Où son âme franchit les limites de l'air, Au ciel inhabitable à ses poumons de chair.
Sully-Prudhomme (1).
Quel est le premier résultat de cette prérogative réservée à l'homme, de cette aspiration à l'inâni que seul il conçoit et exprime? C'est que, tandis que les animaux jouissent sur terre de tout le bonheur dont leur âme sensitive est capable, l'homme, moins heureux sous ce rapport que les êtres inférieurs, ne connaît pas sur terre le bonheur complet :
Savez-vous, disait Lamennais, pourquoi l'homme est la plus souffrante des créatures ? C'est qu'il a un pied dans le fini et l'autre dans l'infini, et qu'il est écartelé, non pas à quatre chevaux, mais à deux mondes (2).
Mais l'homme aura sa revanche : une autre vie lui est réservée, il le sait, et cette pensée le soutient. Sans elle, son sort serait plus misérable que celui de tous les animaux; il ne connaîtrait mieux les choses que pour en souffrir davantage, il n'aurait la notion de la mort que pour empoisonner ses joies, il n'aurait le désir d'une autre vie, d'une fin sans terme, que pour en être à tout jamais privé! Il ne serait le premier que pour être le plus misérable ! Gela n'est pas possible, parce que cela n'est pas compatible avec la sagesse et la véracité de Dieu :
L'animal vit et meurt, mais il ne sait ni qu'il vit ni qu'il doit mourir.
L'homme sait, au contraire, qu'il passe, et cette notion de la mort fait sa grandeur. Pourquoi le Créateur l'aurait-il mis dans
(1) Le Bonheur, III, x. Lemerre.
(2) Cité par Maurice.de Guérin, Journal, p. 39. Lecoffre.
LA CRÉATION ET LA CRÉATURE l/J^
la confidence de sa propre lin, si la tombe était le dernier mot de sa destinée ? Il ne lui en aurait donné la connaissance que pour en faire une longue mort à Tavance.
Le plus beau don de sa munificence serait alors un bourreau intime, destiné à nous relire sans cesse notre arrêt jusqu'au jour de l'exécution, pour nous en verser lentement, goutte à goutte, toute riiorreur. Il nous aurait accordé davantage, et, par je ne sais quelle ironie, il nous punirait davantage à l'aide même de son bienfait. L'esprit, à ce compte, reflet vivant de sa divinité, serait uniquement un raffinement de supplice.
Cela n'est pas, et cela ne peut pas être : Dieu a mis la mort devant nous, comme une vigie sévère, pour nous rappeler, chaque jour, à notre destinée. Si l'homme n'avait pas la prescience de la tombe, il glisserait sur le temps et jetterait sa vie au vent, sans travailler un instant à faire provision d'éternité. Mais la fosse est là toujours béante sous son pied ; il la voit et il ne veut pas mourir. Il songe alors que sa vie est quelque chose de plus que le moment présent et quelque chose au-delà, et il fait eiibrt pour échapper à la dispersion de son être et pour rentrer dans la vérité de sa destinée.
Or, comme la morale est la loi de notre destinée, la mort est une réminiscence de la morale continuellement présente à l'humanité. Aussi chaque coup de balancier dans le monde frappe la note d'un trépas. Heureux qui sait l'entendre, celui-là met sa tête à l'abri. O mort ! que veux-tu ? lui dira-t-il toujours dans la paix de sa conscience, et que peux-tu me prendre? Je n'ai amassé que l'immortel dans monàme, le vrai ou le bien ; couché un instant sous ta main, je te brave : au delà de ton heure, je me sens déjà debout.
Eugène Pelletan (i)
A la lumière de ces belles vérités, comme tout change! L'homme reprend sa place, la première. Il comprend qu'il n'est ici-bas que pour une chose, se préparer; qu'il est dans la voie et non pas au terme, et (ju'il lui faut marcher vers sa lin, vers l'infini, vers Dieu. O homme! que tous les êtres
(i) Cité dans le Correspondant, lo juillet i88.".
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qui t'entourent cherchent leur bonheur ici-bas, c'est leur aliaire, ils n'ont pas d'autre vie que celle-ci; niais
Ton destin, à toi, C'est de penser ! c'est d'être un mage et d'être un roi ; C'est d'être un alchimiste alimentant la flamme Sous ce sombre alambic que tu nommes ton âme, Et de faire passer par ce creuset de feu La nature et le monde, et d'en extraire Dieu !
Victor Hugo fi).
Sans doute, dans le plan divin^ cette préparation à l'autre vie ne devait pas nécessairement jeter l'amertume sur la vie de ce monde. Mais la chute de l'homme a faussé le plan de Dieu, et la douleur a fait son entrée sur la terre. Toutefois, ici encore, nous allons admirer la bonté divine. La douleur est un châtiment : Dieu va en faire autre chose ; il va l'ennoblir, l'élever et en faire un admirable instruïnent de préparation à cette autre vie où elle n'aura plus de place.
C'est la douleur qui, en multipliant ses coups, nous rappelle à chaque instant que cette vie n'est qu'une épreuve et qu'il en est une autre réservée à la sanction :
Cette fatale nuit, que le malheur amène, Fait voir plus clairement la destinée humaine, Et montre à ses deux bouts, écrits en traits de feu, Ces mots : Ame immortelle ! éternité de Dieu !
Victor Hugo (a).
Dans tous les maux il y a toujours quelque bien, et une grande douleur, quoi qu'on en dise, est un grand repos. Quelle que soit la nouvelle qu'ils apportent, lorsque les envoyés de Dieu nous frappent sur l'épaule, ils font toujours cette bonne
(i) Les Bayons et les ombres, XLIV, i. HetzeL (a) Les Feuilles d'Automne, xn. Hetzel.
LA CRÉATION ET LA CRÉATURE t49
œuvre de nous réveiller Je la vie, et là où ils parlent tout se lait. Les douleurs passag^ères blasphèment et accusent le ciel; les grandes douleurs n'accusent ni ne blasphèiiicnt, elles écoutent.
Alfred de Musset (i).
C'est la douleur qui, non contente de nous montrer le chemin, nous aide à le parcourir. Elle nous rend moins légers, plus réfléchis, plus sérieux, plus hommes. « La douleur est une culture (2)», disait Shakspeare, et nous voyons la même vérité exprimée par les poètes du siècle :
La douleur élargit les âmes qu'elle fend
Emile Augier (3).
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert. C'est une dure loi, mais une loi suprême, Vieille comme le monde et la fatalité.
Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême, Et qu'à ce triste prix tout doit être acheté. Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ; Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin des pleurs.
Alfred de Musset (4).
C'est ^la douleur enfin qui nous épure, qui lime les aspérités de notre àme, qui la rend peu à peu plus nette et plus brillante, plus digne du ciel et de l'approche de Dieu.
Un romancier contemporain a décrit en détail cette action bienfaisante de la souffrance. Une jeune fdle, usée par la maladie, va mourir, et elle essaie de consoler son père, à l'avance, de la mort qui va bientôt la saisir et la séparer de lui :
(i) La Confession d'un enfant du siècle, III, ir. Charpentier. Il va sans dire que les petites douleurs n'ont pas plus que les grandes le droit de blasphémer, et que toutes peuvent et doivent servir au chrétien.
[■a) Cité par Barbey d'Aurevilly, Philosophes et écrivains religieux, Saint- Bonnet.
(5) Paul Forestier, acte i, fin. C. Lévy.
(/|) La Nuit d'octobre. Œuvres, Charpentier.
l5o APOLOGISTES LAÏQUES
«, Pauvre père!... Moi, vois, je me résigne... Non, il ne faut pas en, vouloir tant cpie cela à la soull'rance... Elle nous a été donnée pour cjuelque chose, on ne nous fait pas seulement ouffrir pour souUrir. »
Et d'une voix entrecoupée, et reprenant à tout moment haleine, elle se mit à lui parler de tous les bons côtés de la souffrance, de la source de tendresse quelle ouvre en nous, des délicatesses de cœur et des douceurs de caractère qu'elle donne à ceux qui acceptent ses amertumes et ne se laissent point aigrir par elle. Elle lui parla de toutes les misères et de toutes les bassesses qui s'en vont de nous lorsque nous souffrons, des instincts d'ironie qu'on perd, du méchant rire qu'on dépouille, du plaisir qu'on ne prend plus aux petites peines des autres, de lindulgence qui vient pourtoutle monde. . . « L'esprit, si tu savais comme cela me semble bete maintenant, » lui dit-elle. Et M. Mauperin l'entendit remercier dans la souffrance une épreuve d'élection. Elle parlait de cet égoïsme et de toute cette matière dont nous enveloppe la santé, de cet endurcissement que fait le bien-être du corps, et elle disait comme dans la maladie il v a dégagement et délivrance, légèreté intérieure, aspiration de nous-mêmes hors de nous. Elle parla encore de la souffrance comme du mal qui nous enlève l'orgueil, qui nous rappelle notre infirmité, qui nous fait humains, qui nous mêle à tous ceux qui souffrent, qui nous enfonce la charité dans la chair.
De Go^sCOURT (i >
Heureux ceux qui songent à ces bienfaits de lu douleur Forcés de la subir comme tous les hommes, ils trouvent du moins, dans ces pensées, un motif de patience et usaQ force de plus contre l'adversité.
Prouvons-le par quelques exemples. jVous avonsmultiplié les témoignages des humains sur les persécutions de la douleur : on ne s'étonnera pas que nous en dations jplusiem^s sur ses consolations.
(i) Henée Mauperin, lx. Charpentier,
Heureux mille fois ceux quelle torture; Car de ce travail lame sort plus pure, Car les dieux se l'ont à coups de marteau !
Joseph AuTRAN (1).
En l'éprouvant toujours, Dieu semble dire à l'homme : « Fais passer ton esprit à travers le malheur ; Comme le grain du crible, il sortira meilleur ! »
Victor Hugo (2).
L'homme est fier, à bon droit, de sa raison superbe; Qu'il soit fier de ses maux dont le ciel est Tenjeu! En vain il porte en lui quelques rayons du Verbe, C'est par la croix surtout qu'il ressemble à son Dieu.
Victor de Lapràde (3).
Tu fais l'homme, ô Douleur ! oui, l'homme tout entier, Comme le creuset l'or, et la flamme l'acier. Comme le grès noirci des débris qu'il enlève, En déchirant le fer, fait un trancliant au glaive ; Qui ne t'a pas connu, ne sait rien d'ici-bas ; n foule mollement la terre, il n'y vit pas ; Comme sur un nuage il flotte sur la vie ; Rien n'y marque pour lui la roule en vain suivie ; La sueur de son front n'y mouille pas sa main ; Son pied n'y heurte pas les cailloux du chemin ; 11 n'y sait pas, à l'heure où faiblissent ses armes, Retremper ses vertus aux flots brûlants des larmes, •H n'y sait point combattre avec son propre cœur Ce combat douloureux dont gémit le vainqueur, Elever vers le ciel un cri qui le supplie, S'affermir par l'effort sur son genou qui plie.
(1) Sonnets capricieux, la Douleur. C. Lévy.
(2) Les Rayons et les ombres, XLIV, iv. Ilctzel.
(3) Les Symphonies. Lemerre.
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El dans ses désespoirs, dont Dieu seul est témoin, S appuyer sur l'obstacle et s'élancer plus loin !
Résumons-nous. L'homme a une âme, créée par Dieu et faite pour lui. En vain le péché a passé dans le monde : après comme avant, l'homme se sent appelé en haut; mais désormais il ne peut faire la route qu'avec une compagne , la douleur, chargée d'un double rôle : expiation du passé et préparation de l'avenir.
(i) Harmonies poétiques, II, vu. Hachette, Jouvet. Voir dans les œuvres de Mgr Gerbet, son admirable Credo de la Douleur.