I. Et tout d'abord, à supposer que la raison puisse à elle
(i) RoUa, IV. Œuvres, Charpentier.
seule trouver la vérité, est-ce que cela suffirait? La connaissance de Dieu n'est pas le seul élément de la religion : il faut encore honorer Dieu, faire le bien et éviter le mal. Or la raison ne suffit pas à nous imposer la morale : « Le plus grand philosophe de l'antiquité, dit Voltaire, n'a jamais chargé les mœurs de ses voisins, de ceux qui habitaient la même rue que lui. »
Ce n'est pas non plus la raison qui déterminera nos devoirs envers Dieu, (pii créera une religion. Religion naturelle ! chimère que cela, et assemblage de mots qui jurent de se trouver accouplés :
Une religion sans suniatiu'el, — cela me fait penser à une annonce que j'ai lue, ces années-ci, dans les grands journaux : vin sans raisin.
De Goxcourt i).
L'essai en a été fait d'ailleurs, et il a été assez malheureux pour qu'on y renonce :
Au dix-kuitième siècle, la religion naturelle était fort à la mode. Cette chimère s'est évanouie au premier souffle de l'expérience. La religion naturelle, telle au moins quon l'entendait au dix-huitième siècle, a un malheur suprême, c'est qu'elle n'existe pas : c'est un être d'imagination et de fantaisie... Quand un éloquent écrivain du siècle dernier prétendit écrii^e le symbole de la religion naturelle sous linspiration de sa seule conscience, il l'écrivait, en effet, sous la dictée d'une philosophie préparée par le Chi'istianisme. Ce n'est pas l'homme de la nature qui parle dans la Profession de foi du çicaire saçojyar'd, cest un prêtre devenu philosophe. L'homme de la nature est encore un être de fantaisie, créé par limagination du philosophe du xviii« siècle. Ce fantôme s'est évanoui ; que la religion
naturelle aille le rejoindre 1
Emile Saisset (2).
La pratique, d'ailleurs, est toujours là pour justifier la
(i) Journal, 19 octobre 1862. Charpentier.
(2) Essais sw la philosophie et la religion, p. 245. Charpentier.
théorie. Combien avez-vous vu de rationalistes qui prient, qui lioijiorent Dieu ? Balzac a eu raison de le dire, Le déiste est uu athée sous bénéfice d'inventaii'e (i)
* * Quelle triste chose ce serait, si elle pouvait exister, que la religion naturelle ! La religion n'est pas une affaire de tète, c'est une affaire de cœur. Ce n'est pas en raisonnant Dieu ([uon l'honore, c'est en l'aimant. Or la raison ne sait que discuter Dieu, le disséquer, le passer au crible; elle éclaire l'àme, soit, mais elle la dessèche, et si elle était seule, quel Dieu elle nous donnerait à servir !
Je' tremble quand je vois disséquer Dieu, si respectueux que soit l'opérateur. C'est que moi je crois comme les petits enfants, ce qui semble ne m'aller guère. J'en ai connu un qui avait un Jésus en cire ; sa bonne, en touchant à la statuette, la brise. L'enfant se mit à pleurer en disant : « Je n"ai plus de bon Dieu, je vais mourir! » Bien que je sache que mon Dieu ne finira pas, en poussière sous les yeux dun puissant génie, toujours est-il que je suis tenté de crier au génie ; « Croyez et fermez les yeux. »
Béranger (2).
C'est la même idée qu'exprime un poète contemporain dans un sonnet qu'il intitule : Les deux Dieux, le dieu de la raison et celui de la loi :
L'homme a besoin d'un Dieu qui soit à son image.
Il lui donne la forme et la barbe d'un vieux,
Le loge dans le ciel, ne pouvant faire mieux,
Et magnifiquement l'habille comme un mage.
Ce Dieu-là, — le bon Dieu, — penché sur son nuage,
C'est le premier qu'il voit quand il ouvre les yeux.
Le dernier qu'il comprend, quoique mystérieux,
Et c'est le seul enfui auquel il rende hommage.
Quant à l'autre : entité, force, matière et loi,
Le dieu de sa raison et non pas de sa foi,
(«) Ursule Mirouet, i. G. Lévy.
(a^ Gké par Ricard, Lamennais, xiii. Pion et Nowrit
C'est celui qu'il discute, avec lequel il compte : Il le connaît trop bien pour croire à son appui, Et trop peu pour oser répandre devant lui Ses secrets sans pudeur et ses larmes sans honte..
Edouard Pailleron.
Alfred de Musset est de ceux qui n'ont cru qu'au Dieu de la raison, il est de ceux qui en ont le plus souirert, et il a condamné, lui aussi, cette prétendue religion purement naturelle :
La raison humaine peut guérir les illusions, mais non pas les souffrances; Dieu l'a faite bonne ménagère, mais non pas sœur de charité...
... Aussitôt parut dans le ciel lastre glacial de la raison, et ses rayons, pareils à ceux de la froide déesse des nuits, versant de la lumière sans chaleiu', enveloppèrent le monde d'un suaire livide.
Alfred de Musset (i).
II. Tels sont les tristes résultats où arriverait la raison laissée à elle seule, à supposer même qu'elle pût trouver sûrement la vérité. Mais cette supposition est purement gratuite, et c'est ce qui achève de condamner le rationalisme. Abandonnée à elle-même, la raison n'a su trouver, en fait de notions philosophiques et religieuses, qu'erreurs, contradictions et bien souvent absurdités. Et ce n'est pas seulement chez les simples, chez les ignorants, qu'il faut constater ces erreurs; les savants eux-mêmes, les philosophes ont amplement justifié la détinition d'Alphonse Karr :
Les savants sont des hommes qui s'embourbent un peu plus loin que les autres, mais ils s'embourbent davantage 2 .
Que nous auraient-ils appris, si nous n'avions eu qu'eux
(i) Co72fessio7i d'un enfant du siècle, I, 11 et x. Charpentier. (?.) Menus propos, p. 227. C. Lévy.
LA RELIGIOX 1^3
pour maîtres, sur ce qu'il nous importe tant de savoir, sur le problème de nos origines et de nos destinées? Rien.
L'humanité s'avance sur une route bordée de grands sphinx, comme les chemins de la vieille Egyjite. En passant, elle les interroge avec anxiété. Elle voudrait passionnément savoir d'eux où elle va, d'oiï elle vient, pourquoi ce monde est ainsi fait et non pas auti*ement, ce qu'est la vie, ce qu'est la mort, ce qu'est la pensée... Et pour un qui de loin en loin se laisse arracher quelque parcelle de la vérité, combien de ces sphinx qui restent muets, ironiques et impénétrables à jamais, et à qui d'innombrables générations adresseront encore la même prière ardente et désespérée, sans qu'ils consentent à parler?... Ah! tu crois que la science les a pénétrées, ces énigmes essentielles, toi ! Eh bien ! non, mille fois non ! Elle ne sait rien sur ce qui est le tout de l'homme, c'est-à-dire ses origines et ses fins ; elle ne comprend rien au mystère qui nous enveloppe de toutes parts, au mystère qui est dans le grain de sable comme dans l'étoile, dans l'atome infiniment petit comme dans l'espace infiniment grand... Quelle ne fasse donc pas tant la fière, ta science, ta chère science!...
Georges Duruy (i).
Du reste, c'est aux fruits qu'on connaît l'arbre et à l'œuvre l'artisan. Ouvrez donc un manuel de philosophie et dressez l'inventaire des conquêtes de la raison humaine ! Il sera bientôt fait. Philosophes qui croyez vous suffire et ne voulez pas que Dieu vienne à votre aide,
Prenez votre lorgnon, et regardez- vous ; regardez vos confrères : Pythagore et sa fève, Epicure et ses atomes, Platon e1 son âme du monde, Descartes et ses tourbillons, Kant et ses logogriphes, et tant et tant qui ont passé leur vie à regarder dans le cerveau au travers du crâne, à chercher le monde dans les nuages, à taper sur des abstractions pour en faire sortir la morale. Entre eux tous qu'ont-ils fait depuis le commencement du monde? Pas un pas! Oscillé, voilà tout.