‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 49 sur 167 · R. TOPFFER · texte numérisé non relu

R. TOPFFER

(i) Ni Dieu ni maître, préface, 2" entretien. OUendorff. {2) Réflexions et menus propos, II, xi. Hachette.

Ce tableau des contradictions de la philosophie a été fait do main de maître par Alfred de Musset, et nous nous reprocherions de ne pas citer ici ce morceau, qui est une des plus belles pages de son œuvre :

Il existe, dit-on, une philosophie Qui nous explicpie tout sans révélation, Et qui peut nous guider à travers cette vie Entre l'indifférence et la religion.

J'y consens... Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes, Qui savent, sans la foi, trouver la vérité. Sophistes impuissants cpii ne croient qu'en eux-mêmes? Quels sont leurs arguments et leur autorité? L'un me montre ici-bas deux principes en guerre, Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels; L'autre découvre au loin, dans le ciel solitaire, Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels. Je vois rêver Platon et penser Aristote ; J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin. Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote; On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain. Pythagore et Leibnitz transfigurent mon être. Descartes m'abandonne au sein des tourbillons. Montaigne s'examine, et ne peut se connaître. Pascal fuit en tremblant ses propres visions. • Pyrrhon me rend aveugle et Zenon insensible. Voltaire jette à bas tout ce quil voit debout. Spinoza, fatigué de tenter l'impossible.

Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. Pour le sophiste anglais l'àme est une machine. Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand Qui, du philosophisme achevant la ruine, Déclare le ciel vide, et conclut au néant.

Voilà donc les débris de l'humaine science i Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours doute. Après tant de fatigue et de persévérance, C'est là le dernier mot qui nous en est resté ! Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles,

LA REI.IGIOX 1^5

Qui do tant de façons avez tout expliqué,

Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes;

Vous aviez le désir, la foi vous a nian([ué.

Altred de Musset (i).

La foi leur a manqué! En effet, c'est Dieu qui possède toute la vérité, parce qu'il est la vérité même :

^^a vérité rebelle échappe à nos regards, Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.

LA:\rARTIXE (2),

Et nous voudrions, à nous seuls, concentrer tous ces rayons dans notre àme ! Et avec quelle aide ? Au moyen de cette intelligence dont nous venons d'admirer les chefsd'œuvre et qui faisait dire à Voltaire : « Tu cherches les bornes de ton esprit ! elles sont au bout de ton nez. » Tentatives impuissantes ! La raison de l'homme est, comme son œil, un miroir qui réfléchit le monde, mais

Ce foyer, où le tout ne peut jamais entrer, Disperse les lueurs quïl devrait concentrer; Comme nos vains pensers lun l'autre se détruisent, Ses rayons divergents se croisent et se brisent ; L'homme brise à son toui* son miroir en éclats. Et dit, en blasphémant : Vérité, tu n'es pas !

Lamartine f3^.

Voilà, en eflet, le plus clair résultat de toutes ces recherches de la raison livrée à elle-même : le ScepticUme. Fatigué de ne pas trouver la vérité, l'homme finit par en nier l'existence : «Vérité, tu n'es pas! » Ecrasant aveu d'imbécillité, négation déshonorante, douloureuse et funeste, qui ne peut provenir que d'un esprit en décomposition et justi-

{1) L'Espoir en Dieu. Charpentier.

(2) Méditations noétiques, la Foi. Hachette, Jouvet,

(5) Harmonies poétiques, IV, xi. Hachette, Jouvet.

fie le mot d'un émineiit prélat : « Quand les hommes corrompent la science, la science le leur rend (i). »

Nous devons nous arrêter ici quelque peu, sonder cette plaie du scepticisme et en voir toute la laideur.

♦ ♦ Ce qui doit frapper tout d'abord, c'est que le dernier mot de la raison soit, somme toute, une bêtise. Le scepticisme est la carie de l'intelligence,

disait Victor Hugo (2), et il avait raison. C'est la négation du bon sens, c'est la raison employée à se détruire, c'est le refus d'admettre l'évidence. On ne peut construire une phrase, c'est-à-dire émettre une affirmation ou une négation, sans proclamer par là qu'on croit à la vérité, quand même la phrase ainsi construite serait celle-ci : La vérité n'existe pas.

Aussi le scepticisme est-il une de ces erreurs que l'on combat bien plus victorieusemeni par l'ironie et le ridicule que par des arguments longuement accumulés. A ce point de vue, il existe dans Molière une réfutation du scepticisme que l'on nous permettra de citer ici : le xix^ siècle n'a rien produit de mieux contre cette théorie pnérile. MARPHURius {le sceptique)

Que voulez-vous de moi, seigneur Sganarelle?

SGANARELLE

Seigneur docteur, j'aurais besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. {A part.) Ah ! voilà qui va bien. Il écoute le monde, celui-ci.

MARPHURIUS

Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon

(i) Monseigneur Darboy, archevêque de Paris, (a; Les Miser Mes, III, iv, i. Hetzel.

(le parler. Notre philosopliie oidoune de ne point énoncer de proi):')sitioii décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours sou jugement; et, par cette raison, vous ne devez pas dire : Je suis venu, mais, il me semble que je suis venu.

SGANARELLE

Il me semble?

Oui.

MARPHURIUS

SGAXARELLE

Parbleu! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est.

MARPHURIUS

Ce n'est pas une conséquence; et il peut vous le sembler, sans que la chose soit véritable.

SGANARELLE

Gomment ! il n'est pas vrai que je suis venu?

MARPHURIUS

Cela est incertain, et nous devons douter de tout.

SGANARELLE

Quoi! Je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas ?

MARPHURIUS

Il m'apparaît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle, mais il n'est pas assuré que cela soit.

SGANARELLE

Hé ! que diable, vous vous moquez ! Me voilà et vous voilà bien nettement, et il n'y a point de me semble à tout cela. Laissons ces subtilités, je vous prie, et parlons de mon affaire. *'Je viens vous dire que j'ai envie de me marier.

MARPHURIUS

Je n'en sais rien.

Je vous le dis.

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