‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 50 sur 167 · SGANARELLE MARPHURIUS · texte numérisé non relu

SGANARELLE MARPHURIUS

Il se peut faire.

Ij8^ APOLOGISTES LAÏQUES

SGANARELLE

La fille que je veux prendre est fort jeune el fort belle

MARPUURIUS

il n'est pas impossible.

SGANARELLE

Ferai-je bien ou mal de l'épouser ?

MARPHURIUS

L'un ou l'autre.

SGANARELLE

Ah! ah! voici une autre musique. (A Marphnrius). Je vous demande si je ferai bien d'épouser la lille dont je voulparle.

MARPHURIUS

Selon la rencontre.

SGANARELLE

Ferai-je mal?

MARPHURIUS

Par aventure.

SGANARELLE

De grâce, répondez-moi comme il faut.

MARPHURIUS

C'est mon dessein.

SGANARELLE

J'ai une grande inclination pour la lille.

MARPHURIUS

Cela peut être.

SGANARELLE

Le père me l'a accordée.

MARPHURIUS

Il se pourrait...

SGANARELLE

Que feriez-vous si vous étiez à ma place?

MARPHURIUS

Ce qui vous plaira.

SGANARELLE

J'enrage,

LA nELIGION l'jg

MARPHURIU8

Je m'en lave les mains.

SGANARELLE

Au diable soit le vieux rêveur !

MARPHURIUS

n en sera ce qu'il pourra.

SGANARELLE

(Apart.) La peste du bourreau ! Je te ferai changer, chien de pliilosophe enragé. (Il donne des coups de bâton à Marphui^ius.).

MARPHURIUS

Ah ! ah ! ah !

SGANARELLE

Te voilà payé de ton galimathias, et me voilà content,

MARPHURIUS

Comment ! Quelle insolence ! M'outrager de la sorte ! Avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi !

SGANARELLE

Corrigez, s'il vous plait, cette manière de parler. Il faut douter de toute chose; et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous ai battu.

MARPHURIUS

Ah! je m'en vais faire ma plainte au commissaire du quai'tier, des coups que j'ai reçus.

SGANARELLE

Je m'en lave les mains.

MARPHURIUS

J'en ai les marques sur ma personne,

SGANARELLE

Il se peut faire.

MARPHURIUS

C'est toi qui m'a traité ainsi.

l8o APOLOGISTES LAÏQUES

SGANARELLE

Il n'y a pas d'impossibilité.

MARPHURIUS

J'aurai un décret contre toi.

SGANARELLB

Je n'en sais rien.

MARPHURIUS

Tu seras condamné, en justice.

SGANARELLB

Il en sera ce qu'il pourra (i).

* * Si le scepticisme n'était qu'une sottise, il n'y aurait pas à s'en occuper davantage : un sourire, et l'on passerait. Mais ce qui doit le faire prendre en horreur plus qu'en pitié , c'est le mal dont il est la cause, ce sont les douleurs qu'il sème en ce monde et qu'il prépare en l'autre :

Qui sait ? Voilà la grande formule, le premier mot que Satan a dit quand il a vu le ciel se fermer. Hélas ! combien de malheureux a faits cette seule parole ! combien de désastres et de morts, combien de coups de faux terribles dans des moissons prêtes à pousser ! Combien de cœurs, combien de familles où il n'y a plus que des ruines depuis que ce mot s'y est fait entendre ! Qui sait ? qui sait ? parole infâme !

Alfred de Musset (2).

Ces imprécations sont méritées. Le scepticisme nie toute réponse aux questions religieuses : mais il ne peut les supprimer, et elles se dressent toujours devant la conscience humaine, d'autant plus terribles qu'on leur refuse une solution. Ecoutez ee que dit un sceptique, dans un roman d'Octave Feuillet.

J'ai été un des plus incrédules et je demeure encore un des

(r) Le Mariage forcé, viii.

{2) Confession d'un enfant du siècle, V, iv. Charpentier.

LA RELIGION l8l

plus sceptiques parmi les cnfiiuts de mon siècle ; mais du moins je ne prends point pour des traits de vigueur les défaillances de mon esprit : c'est le doute qui est facile et qui est faible, c'est le doute cpii est l'impuissance et la puérilité... Tout ce qui dépasse la hauteur ridicule de notre visée et le cercle de notre routine quotidienne est nécessairement absurde et impossible... Voilà qui est bien ! Mais nous ne supprimons pas pour cela le problème... ni la terre, ni le ciel, ni la vie, ni la mort , ni rien de ce qui nous gène ; le miracle le plus grand et le plus incroyable de tous persiste dans son évidence écrasante ! le radieux firmament continue d'éclairer des berceaux et des tombes... La question demeure impitoyablement posée sous nos yenxj — et en fait de solution, à mesure que j'y réfléchis davantage, je n'en aperçois pas qui n'aboutisse à Dieu, à l'àme immortelle... au Christ peut-être. — Tout est plus raisonnable que le doute.

Octave Feuillet (i).

C'est un indicible tourment, pour une àme qui pense tant soit peu à elle-même, que ces questions ctemeurant sans réponse. On a écrit un volume sur les Victimes du doute (2) en ce siècle ; on y entend des voix plaintives, des cris douloureux, des râles d'angoisse, on y voit des àines étreintes par l'étau du doute, qui gémissent et se lamentent. Ajoutons quelques traits à ce tableau, quelques strophes à ce douloureux cantique, quelques noms à ce dictionnaire des victimes du scepticisme.

M™'' ACKERMAXN :

Ellq.est positiviste, et, ne doutant pas du triomphe de cette funeste doctrine sur la foi chrétienne, elle entonne un chant de triomphe... tout à coup elle s'arrête : Mais, dit-elle à la foi,

Mais ton triomphateur expira ta défaite. L'homme déjà se trouble et, vainqueur éperdu. Il se sent ruiné par sa propre conquête ; En te dépossédant nous avons tout perdu.

(1) La Clé d'or, 11, lettre vi. C. Lévy.

(2) Baunard, Le doute et ses victimes dans le siècle présent. Poussielgue.

l8a APOLOGISTES LAÏQUES

Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile. Tandis qu'obstinément le Désir qu'on exile Revient errer autour du gouffre défendu (i).

Joseph AuTRAN :

Revenu au pays natal après une lonj^ue absenoe. il retrouve la mer, et le lit de sable qu'entant il avait creusé; et il s'écrie :

O flots ! de votre voix profonde, intarissable, Bercez un vieil ami revenu de si loin ! Dans ce lit que mes mains ont creusé dans le sable, Donnez-moi, donnez-moi la paix dont j'ai besoin!

Entre mille autres dons, j'avais le don de croire ; Sincère, je croyais cjnici-bas rien ne ment; Je croyais à l'amour, je croyais à la gloire, A tous les dogmes saints je croyais saintement. A quiconque eût douté de la grandeur humaine : « Silence ! aurais-je dit, vous êtes insensé ! » Pour confesser ma foi, comme un catéchumène, Dans le cirque aux lions je me serais lancé.

J'ai vécu : de bonne heure altéré de délices. Aux coupes de Tamour j'ai fait boire mon cœur, Et me suis étonné que les plus doux calices Continssent tant de lie et si peu de liqueur ! J'ai vécu : tourmenté du besoin de connaître, J'ai tout interrogé, Dieu, le mal, la vertu; J'ai sondé la nature et j'ai scruté mon être. Et j'ai dit à mon tour : « Science, que sais-tu?»

Et de toutes mes nuits d'ivresses ou d'étude, D'orages, de douleiu's à courber un géant. Je nai rien rapporté, rien qu'une lassitude, Et qu'une ardente soif de paix et de néant (2) !

(i) Poésies philosophiques. Lemerre.

(2) Poèmes de la mer, le Lit de sable. C. Lévj'.

LA BELIGION l95

Ailleurs il indique mieux encore la cause de ces souf- IViUKcs :

Travaillés nuit et jour d'une sombre folie, Nous sommes tous enfants d'un siècle infortuné ; Et toute jeune fille est la sœur d'Amélie, Ainsi que tout jeune homme est frère de René (i).

C'est ainsi qu'il gémit sur

Les âmes flétries Dont le doute est la mort (2),

Paul BouRGET :

Heureux l'homme qui, jeune et le cœur plein de songe»,

Meurt sans avoir douté de son cher Idéal,

A l'âge où les deux mains n'iiyant pas fait de mal

Nos remords les plus vrais sont de pieux mensonges.

Heureux encor celui pour qui tu te prolonges,

O sainte Illusion du rêve baptismal.

Et qui, sous l'humble abri de son clocher natal,

Vit et meurt dans la douce extase où tu le plonges.

Mais combien malheureux celui qui, comme moi,

Brise à moitié le joug, et guérit de la foi,

Sans guérir du besoin généreux du martyre !

Tel qu'un mauvais soldat exilé de son rang,

Il écoute le bruit du combat qui l'attire.

Et ne sait à quel Dieu dévouer tout son sang (3),

Edmond Haraucourt :

Oh ! ne pouvoir plier 1 orgueil de mes jarrets Vers ces dalles que tant de douleurs ont baisées ! Ne plus pouvoir prier sur les marches usées Des vieux autels que j'adorais.

Au temps où mes ferveurs apprises Se courbaient sous les voûtes grises Et voyaient Dieu dans les églises Ou les forêts 1

(i) Ibid., A une jeune passagère.

(2) Ibid., le Feu d'épaves.

(3) La Vie inquiète. Nostalgie de la croix. Lemerrp.

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L'âge pieux n'est plus où je chantais les psaumeg Et les vers incompris des cantiques romains,

Vers l'Enfant-Roi né sous les chaumes,

Age naïf, bel âge blanc

Où sur mon cœur déjà brûlant

L'amour du Berger consolant Mettait ses baumes ! (i)

Laurent-Pichat :

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter près du feu qui palpite et qui fume Les souvenirs lointains lentement sélever Au bruit de carillons qui chantent dans la brume.

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante. Jette fidèlement son cri religieux, Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente !

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits. Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Ressemble aux râlements d'un blessé qu'on oublie, Auprès d'un lac de sang, sur un grand tas de morts. Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts (2)

Alfred de Musset :

Il exprime ainsi son regret de ne pouvoir prier :

... Quand j'étais au bord de mon lit... alors je poussais la verrou de la porte, je tombais à genoux et je pleurais. C'était ma prière du soir (3).

Frédéric Plessis :

Puisque mes jours heureux sont les jours où je pleure, Je me dis que peut-être il vaut mieux que je meure. LArt dabord, puis l'Amour, dans leur plus faible espoir, M'embellirent l'ennui de vivre jusqu'au soir.

(i) L'Ame nue. l'Eglise. Charpentier.

(2) Avant le jour, la Cloche. Lemerra.

(3) Confession d'un enfant du siècle, II, iv. Charpentier.

LA RELIGIOX l85

O Muse ! tout est vain : jai fondé sur le sable,

Mon cœur souffre aujourdliui d'un mal inguérissable,

Et, pour l'aflliction de ceux qui mont aimé.

Ayant saigné longtemps, il s'est envenimé.

Contre les passions me voici sans défense...

Coupable ! car ma mère éclaira mon enfance,

Et c'est moi qui me suis à plaisir égaré,

C'est moi seul qui, plus tard, aveugle ! ai préféré

A la stable vertu la volupté fragile

Et le lit de Cassandre à la lance d'Achille (i).

Joséphin Soulary :

Heureux qui, jusqu'à Dieu, sur l'abîme béant. Elève par la Foi son aile aventureuse, Et qui na pas senti, dans la nuit ténébreuse, Laboi de son orgueil se perdre en son néant !

Humble nain, je n'ai pas cet instinct de géant : Le vertige me prend, dès cpie mon regard creuse Le mystère insondable où ma raison peureuse S'égare dans le doute et butte en maugréant.

Aussi, las dagiter l'énigme sans comprendre. N'osant ni trop vouloir, ni pas assez prétendre, A la garde de Dieu, je vais, peu m'importe où,

Indifférent au sort, pareil à cet homme ivre

Qui, vaguant dans la nuit, culbute au premier trou.

Sans plus se voir mourir qu'il ne s'est senti vivre (2).

Sully-Prudhomme :

Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs 1 Ma cruelle raison veut que je les contienne. Ni les vœux suppliants dune mère chrétienne. Ni l'exemple des saints, ni le sang des martyrs, Ni mon besoin d'aimer, ni mes grands repentirs, Ni mes pleurs, n'obtiendront que ma foi me revienne. C'est une angoisse impie et sainte que la mienne. Mon doute insulte en moi le Dieu de mes désirs.

(i) La Lampe d'argile, VI, vu. Lemerre. (2) Œuvres, 1. 1, cix, Doute. Lemerre.

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Pourtant je veux prier, je suis trop solitaire. Voici que j'ai posé mes deux genoux à terre : Je vous attends, Seigneur ; Seigneur, êtes-vous là ?

J'ai beau joindre les mains, et, le front sur la Bible,

Relire le Credo que ma bouche épela,

Je ne sens rien du tout devant moi. C'est horrible (i).

Voilà où aboutit la raison sans la foi ; voilà ce qu'est la religion purement naturelle, dont maint philosophe nous exhorte à nous contenter.

* # Avec la foi, comme tout change ! La vérité que nous voulons, la vérité que la raison seule ne nous donne qu'avec parcimonie et mêlée à l'erreur, la foi nous la livre tout entière, toiite pure, et fondée sur la parole de Dieu même : nous ou^Tons notre catéchisme, et nous en savons plus sur les mystères du monde, après quelques instants de lecture, que Platon et Aristote après des années de méditations. Regardez ce voyageur : il revient de chercher la vérité à travers le monde ; de retour au village, il rencontre une jeune mère qui mène son enfant à l'église, et voici le dialogue qui s'engage entre eux :

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