‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 52 sur 167 · LE MIRACLE ET LE MYSTERE · texte numérisé non relu

LE MIRACLE ET LE MYSTERE

I. Le miracle : Quoi de plus naturel que ce surnaturel' Trois réllexions suflBront à nous convaincre.

{l) Souvenirs, p. 269. Dentu.

{2) Mes petits papiers, xxi. C. Lévy.

jQO APOLOGISTES LAÏQUES

i" Tout d'abord, le miracle est possible. On ne niera point,, pensons-nous, que Dieu soit plus puissant que l'homme, et dès lors il laut toujours en revenir à l'argument de Jean-Jacques Rousseau : « Dieu peut-il faire des miracles ? c'est-à-dire peut-il déroger aux lois qu'il a établies ? Cette question, sérieusement traitée, serait impie si elle n'était absurde : ce serait l'aire trop d'honneur à celui qui la résoudrait négativement qpie de le punir ; il suffirait de l'enfermer (i). »

Nous savons bien qu'on parle des lois de la nature, de l'ordre de la nature , ordre et lois tellement inviolables , que Dieu ne pourrait jamais les enfreindre !Et cependant, nousmêmes nous les transgressons tous les jcmrs : la greffe, et la bouture, et la sélection artificielle, et la suppression de la douleur dans les opérations chirurgicales , et le cours des maladies arrêté par les remèdes, et tant d'autres choses que nous pratiquons à tout moment, est-ce qu'il n'y a pas dans tout cela des infractions aux lois de la nature ?

'Petits miracles sans doute ; mais, toute proportion gardée, les grands se font-ils autrement ? Les uns et les autres sont des infractions à l'ordre apparent de la nature : l'ordre réel en estil altéré ? L'enchaînement des faits et des causes est-il interrompu, parce que nos jardiniers font certaines boutures, inventent et composent dïnexplicables variétés ? Non. Pourquoi dès lors ne pas admettre que dans un étage au-dessus, dans im ordre plus général, d'autres genres de perburbations, des guérisons subites, des transformations incroyables, des actes de volonté ou d'intuition sans exemple se puissent accomplir sans que l'ordre universel soit menacé ou compromis ? Tout dépend du genre de puissance que vous attribuez à l'auteur de ces actes, à Celui qui, tenant toutes choses en sa main, peut aussi bien produire l'exception que la règle.

YlTET (2).

(i) Troisième lettre de la montagne.

(2) La Science ttla foi. Chapelliez.

:^ Dieu peut donc faire des miracles. Est-il convenable qu*il use de ce pouvoir? Evidemment, et cela à cause de sa force probante. Quel argument, entre les mains d'un en- Aoyé de Dieu, qu'un miracle opéré à l'appui de ses enseignements !

« Je ne demande pas un miracle pour croire, mais seulement un bon syllogisme », disait Diderot. Il ne s'apei'cevait pas que le miracle est un syllogisme en action, le meilleur et le plus convaincant de tous les syllogismes (i).

La Harpe.

On connaît le mot de Barras. Le fondateur des théophilanthropes, La Réveillère-Lepeaux, se plaignait à lui du peu de succès qu'il obtenait, en comparaison de celui qu'avait obtenu le Christ. « Mon ami, lui répondit Barras, si vous tenez à réussir comme Jésus-Christ, c'est bien simple : faitesvous crucifier un vendredi, et tâchez de ressusciter le dimanche suivant. »

3" Le miracle est j'éel : il y en a toujours eu ; à l'origine du christianisme, les prodiges se sont multipliés sous les pas de Jésus et de ses apôtres. Aujourd'hui ils sont plus rares (2), pourquoi? Parce que leur œuvre est accomplie.

(i) On trouve la même pensée dans le Paradis du Dante. Le poète ayant dit à saint Pierre qu'il croyait sur le témoignage des Ecritures, le chef des apôtres lui demande pourquoi il tient ces Ecritures comme divines. Voici la réponse du Dante : « La preuve qui me découvre la vérité, ce sont les œuvres subséquentes pour lesquelles la nature ne chauffa jamais le fer ni ne battit l'enclume. » Et à supposer même qu'il n'y eût pas eu de miracles à l'origine de l'Eglise, « si le monde se convertit au christianisme sans miracles, cela seul est un miracle tel, que les autres n'en sont i)as le centième. » Le Paradis, chant xxiv.

(2; La preuve qu'il y a encore des miracles, c'est que l'Eglise ne procède à la canonisation d'un saint qu'après plusieurs miracles dûment et scientifiquement constatés. Le trait suivant nous montre la rigueur scrupuleuse qu'apporte l'Eglise dans l'examen de ces prodiges. « Un Anglican était à Rome. Sur sa demande, on lui avait remis une liste de miracles proposés pour une canonisation, avec les pièces et les témoignages à l'appui. Après une lecture très attentive, il la rendit en disant : « Je lie croyais pas l'Eglise romaine si exigeante et si sévère dans la constataqion des miracles : ceux-ci sont indubitables. » Il lui fut répondu : « Ce

Ils avaient pour mission de faire briller la vérité dans l'Eglise et d'aider à son établissement. Grâce à Dieu, ''l'Eglise est fondée, elle se tient debout par elle-même, mole sua stat, elle est le grand miracle, le prodige permanent. Qu'on ne vienne donc pas nous dire : Mais pourquoi Jésus-Christ n'opère-t-il plus aujourd'hui de miracles? « La réponse est simple : on ne veut pas les voir. Autrefois il les prodiguait, parce qu'il lui fallait fonder son Eglise et obtenir la foi à son œuvre ; aujourd'hui elle est faite, nos yeux la voient, nos mains la touchent : voilà le miracle. Pourquoi le prodiguer à qui ne veut pas le voir? Pourquoi, par exemple, vous conduirais-je aux montagnes du Tyrol pour y voir des prodiges que cent mille de nos contemporains y ont vus depuis quinze ans ? Pourquoi ramasserais-je une pierre dans la car^ rière quand l'Eglise est bâtie? Le monument de Dieu est debout : toute force y a touché, toute science l'a scruté, tout blasphème l'a maudit ; regardez-le, il est là. Il est suspendu depuis dix-huit siècles entre le ciel et la terre, comme dit le comte de jNIaistre : si vous ne le voyez pas, que verriez-vous ? Des Juifs disaient aussi à Jésus-Christ, dans une parabole célèbre : « Ramenez-nous quelqu'un des morts. » Et Jésus-Christ leur disait : « Si vous ne croyez pas à ^loïse et aux prophètes, vous ne croiriez pas à quelqu'un revenu des morts. » L'Eglise est Moïse, l'Eglise est tous les prophètes, l'Eglise est le miracle vivant : qui ne voit pas les vivants, comment verrait-il les morts ? (i) »

n'est pourtant là que la liste des miracles refusés, comme insuffisamment attestés : vous pourrez voir les autres plus tard. » Il réfléchit et dit : « Alors, ce n'est pas ici qu'on nous trompe. » Le Clercq, Théologie du catéchiste, t. i, p. 222. Ce fait, souvent cité, est authentique..,. si l eut lieu pendant le procès de canonisation de saint François Régis, et se trouve rapporté dans la vie de ce saint, par le P. Daubenton (1716}. -'(i) Cacordaire, a" Conférence de Notre-Dame, 1846, Poussielgue. Qté d'après la Tribune sacrée.

LA lŒLlGlON igi

Il est un spectacle qui a ses tristesses, mais qui a aussi ses côlés ainusauts : c'est de voir la science et l'aulorité en présence du miracle.

hii. science, n'admettant pas que Dieu puisse faire un miracle sans lui envoyer tout d'abord une lettre d'invitation, passe dédaigneuse devant les laits surnaturels qui lui sont signalés, sans même daigner les examiner. « C'est un miracle , donc c'est un mensonge ; » ce mot résume assez bien les théories de la critique. ^I. Renan, qui a décrété cette impossibilité du miracle, aurait dû lire auparavant cette page, signée d'un de ses confrères à l'Académie française :

Remplacer rexameii par la moquerie, c'est commode, mais peu scientifique. Quant à nous, nous estimons que le devoir étroit de la science est de sonder tous les phénomènes ; la science est ignorante et n'a pas le droit de rire ; un savant qui rit du possible est bien près d'être un idiot. L'inattendu doit toujours être attendu par la science. Elle a pour fonction de lai'rêter au passage et de le fouiller, rejetant le chimérique, constatant le réel. La science n'a sui* les faits qu'un droit de visa. Elle doit vérifier et distinguer. Toute la connaissance humaine n'est que triage. Le faux compliquant le vrai n'excuse point le rejet en bloc. Depuis quand l'ivraie est-elle prétexte à rejeter le froment ? Sarclez la mauvaise herbe, l'erreur, mais moissonnez le fait et liez-le aux autres. La science est la gerbe des faits...

... Eluder un phénomène, lui refuser le paiement d'attention auquel il a droit, reconduire, le mettre à la porte, lui tourner le dos en riant, c'est faire banqueroute à la vérité, c'est laisser protester la signature de la science.

Victor Hugo (i).

Quant à Y autorité, c'est, semble-t-il, une demande d'autorisation préalable que Dieu aurait dû lui présenter avant de commettre un miracle. On connaît le fameux distique :

De par le roy, défense à Dieu

De faire miracle en ce lieu.

(i) William Shahspeare, I, ii, i Hetzel.

APOLOCilSXES I-AÏQLES 13

ig4 APOLOGISTES LAÏQUES

N'a-t-on pas vil, lors des apparitions de Lourdes, l'administialiou- la magistrature et l'armée mises eu mouvement, et le pouvoir manilestant sa mauvaise humeur contre la sainte Vierge, qui descendait en France sans permission du gouvernement? Nous ne serions pas étonné ([ue le souvenir de ces faits ait inspiré Edmond Aboul, dans le délicieux épisode qu'on va lire.

Le colonel Fougas a été, il y a longtemps, desséché par un procédé chimique. Il s'agit de le tirer de sa léthargie, en rendant à son corps l'humidité qui jadis lui a été soustraite. Le propriétaire de la momie, l'ingénieur Renault, allait procéder à cette opération, lorsqu'il reçut la visite du commissaire de police :

Lhonorable fonctionnaire déclina poliment son nom et sa qua lité, et demanda au jeune Renault la faveurde l'entretenir à part.

« Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les égards qui sont dus à un homme de votre caractère et dans votre position, et j'espère que vous voudrez bien ne pas interpréter en mauvais sens une démarche qui n'est inspirée que par le stu timent du devoir. »

Léon s'écarquilla les yeux en attendant la suite de ce discours.

« Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, quil s'agit de la loi sur les sépultures. Elle est formelle et n'admet aucune exception. L'autorité pourrait fermer les yeux, mais le grand bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualité du défunt, sans compter la question religieuse, nous met dans lobligation d'agir... de concert avec vous, bien entendu... »

Léon comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer, toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter M. Fougas au cimetière de la ville.

« Mais, monsieur, répondit l'ingénieur, si vous avez entendu parler du colonel Fougas, on a dû vous dire aussi que nous ne le tenons pas pour mort.

— Monsieur, répliqiia le commissaire avec mi sourire assez fin, les opinions sont libres. Mais le médecin des morts, qui a eu le plaisir de voir le défunt, nous a fait un rapport concluant à l'inhumation immédiate

LA RELIGION I9i>

— Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'espérance de le ressusciter.

— On nous l'avaT*", déjà dit, monsieur, mais, poitr, ma part^ j'hésitais à le croire.

— Vous le croirez cfuand vous l'aurez vu, et j'espère, monsieur, que cela ne tardera pas longtemps.

— Mais alors, monsieur, vous vous êtes donc mis en règle ?

— Avec qui ?

— Je ne sais pas, monsieur, mais je suj)pose qu'avant d'ci • treprendre une chose pareille, vous vous êtes muni de quelqiuautorisation.

— De qui?

— Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la résurrection d'iui homme est une chose extraordinaire. Quant à moi, c'est bien la première fois cj[ue j'en entends parler. Or, le devoir dune police bien faite est d'empêcher qu'il se passe rien d'extraordinaire dans le pays.

— Voyons, monsieur, si je vous disais : voici un homme qui n'est pas mort ; j'ai l'espoir très fondé de le remettre sur pied dans trois jours ; votre médecin, qui prétend le contraire, se trompe : prendriez-vous la responsabilité de faire enterrer Fougas? -

— Non certes ! A Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma responsabilité ! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer M. Fougas, je serais dans l'ordre et dans la légalité. Car enfin, de cpiel droit prétendez-vous ressusciter un homme ? Dans quel j)ays a-t-ou l'habitude de ressusciter ? Quel est le texte de loi qui vous autorise à ressusciter les gens ?

— Connaissez-vous une loi qui le défende ? Or, tout ce qui n'est pas défendu est permis.

— Aux yeux des magistrats, peut-être bien. Mais la police doit prévenir, éviter le désordre. Or, une résurrection, monsieur, est un fait assez inouï pour constituer un désordre véritable.

— Vous avouerez, du moins, que c'est un d-isordre assez heureux.

— Il n'y a pas de désordre heureux.

Edmond About (i),

(ij L'Homme à l'oreille cassée. Hachette.

IÇ)G APOLOGISTES LAÏQUES

Voilà ce qui fait le crime du miracle aux yeux de certains hommes : c'est un désordre, une désobéissance de Dieu aux savants, du Créateur à la créature. Soyez humbles : l'humilité vous donnera du bon sens, et vous comprendrez que nier le miracle, ce serait nier Dieu lui-même.

II. Quant au mystère, quoi de plus naturel encore? Qu'est-ce en définitive ? une vérité inaccessible à l'homme et accessible à Dieu. Il suffît de regarder l'homme et de regarder Dieu pour conclure qu'il doit y avoir des mystères.

1° Bien souvent, même dans les choses de la nature, la raison humaine doit avouer son impuissance à comprendre. « Si vous comprenez tout, dit une vieille baronne à un docteur matérialiste,

Si vous comprenez tout, ne me dites donc plus quand je me plains de mes migraines : « Madame la baronne, rien à faire, c'est nerveux. »

Vous comprenez tout ! et vous ne savez même pas comment naît une idée dans votre propre cervelle, et vous êtes pour vousmême le plus insondable des mystères, et depuis des siècles que vous observez la croissance d'un grain de blé ou l'épanouissement d'une fleur, vous n'avez pas même entrevu ce qu'est ce principe vivifiant qui anime la plante et féconde le germe.

Mais que fait-elle donc, votre science ? — Elle met des étiquettes sur les mystères, elle catalogue ses ignorances ; elle saute par dessus les abîmes et crie bien haut qu'elle les a comblés.

Entre nous, pas de façon : dites-moi donc sans détour ce que c'est que l'attraction, la pesanteur, la lumière, la vibration moléculaire ; que sont toutes ces propriétés de la matière dont vous m'avez si souvent dit le nom sans jamais m'en définir l'essence ?

Gustave Droz (i)

(i) Tristesses et sourires, iic, Ollendorff.

LA UKLIGIOX 197

Et nous sommes dans l'oi'dre de la nature! INIais si nous voulons nous élever plus haut, si nous voulons méditer les choses célestes el Dieu lui-même, n'est-il pas évident que les mystères vont se multiplier sous nos pas ? Et n'est-il pas ridicule de rejeter le mystère en Dieu, lorsque nous le rencontrons à tout instant sur la terre?

— ... Pour moi, je ne crois rien.

Sinon ce que je vois.

— Ah ! dit l'autre, très bien ; Tu crois ce que tu vois ! O raisonneur habile ! Et raveugle, ù ton gré, que croira-t-il alors? Parce que Ion ta fait à ta prison d'argile Une fenêtre ou deux pour y voir au dehors ; Parce que la moitié d'un rayon de lumière Echappé du soleil dans ton œil peut glisser, Quand il n'est pas bouché par un grain de poussière, Tu crois qu'avec ses lois le monde y va passer ! O mon ami ! le monde incessamment remue Autour de nous, en nous, et nous n'y voyons rien.

Alfred DE Musset (i).

Somme toute, c'est l'argument du catéchisme : « Non, i^ n'est pas étonnant qu'il y ait des mystères dans la religion, puisque, dans 'a nature elle-même, il y a une foule de choses que notre faible raison ne peut comprendre. »

2° Et maintenant, osons élever nos regards jusqu'à Dieu lui-même. Par essence il est la grandeur infinie : comment une raison bornée pourrait-elle le comprendre ?

La Providence est noire à force de grandeur ; Ainsi la nuit sinistre et sainte fait ses voiles De ténèbres, avec des épaisseurs d'étoiles.

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