V. Hugo
Par essence encore, Dieu est l'intelligence iniinie qui
''i) Suzon. Œuvres, Charpentier,
{2; L'Année terrible, Novembre, vi. Hetzel.
ÏQ'^ APOLOGISTES L.UQUi;S
embrasse tout, le passé, le présent, l'avenir, les choses possibles- qui jamais ne se réaliseront : le jour où notre raison sera capable du même regard, ce jour-lù seulement nous pourrons nier le mystère.
Dieu seul sait les secrets de Dieu : aucun autre être ne pourrait ni le» concevoir, ni les g-arder... On devrait écrire sur le frontispice de toutes les sciences physiques ou niétaphy; • ques, à la borne des choses explicables : Arrêtez-vous là : vo '. , êtes au bord de Fabinie ! Contenqjlez ! admirez! adorez! u\ • pliquez pas ! Vous touchez là au grand secret ! On n escalade pas la pensée de Dieu !
Pour saisir Dieu, pourrions-nous dire, il nous manque Tin sens, le sens divin; et de même que l'aveugle-né ne peut comprendre la couleur, de même nous ne comprench^ons jamais Dieu. Fraysissous a tiré de cette idée une comparaison et un raisonnement remarquables : « Prenez, disaitil, un aveugle de naissance, faites-lui parcourir de la main la surface plane d'mi tableau qui, pourtant, d'après les lois de l'optique, vous présente, à vous, des élévations et des profondeurs ; dites à cet aveugle que vous voyez dans cette surface unie des enfoncements : comment voulez-vous qu'il puisse concevoir qu'une surface plane au tact de sa main, soit profonde à vos yeux? Plane et profond tout ensemble, pourrait dire l'aveugle, quelle contradiction ! Il y a là pour l'aveugle je ne sais quoi de révoltant et de contradictoire, un vrai mystère : et que lui manque-t-il pour bien juger? il lui manque un sens, celui de la \'ue... Eh bien! Messieurs, nous sommes cet aveugle par rapport aux mystères : il nous manque présentement un degré d'intelligence que nous aurons un jour (12). »
(i) Cours familier de littérature, I, iir. Hachette, Jouvet.
(2} Frayssiiious, Défense du christianisme : la Heligiou considérée dans •ses mystères.
LA REI.TOTOX I99
Mais, s'il existe des mystères en Dieu, comme nous venons de le voir, pourquoi nous les a-t-il fait connaître? A cette question nous répondrons que la révélation des mystères nous est utile. Et d'abord, elle augmente nos connaissances, puisqu'il s'agit de vérités que nous n'aurions pu découvrir par nous-mêmes. Puis, elle est de nature à nous inspirer rinimilité, en nous faisant toucher du doigt les intirmités de notre raison. « Moins je conçois Dieu, plus je ladore, » disait Jean- Jacques Rousseau (i). Et un philosophe contemporain dit à son tour :
Nous aimons la religion de nos mères parce qu'elle est parfaitement mystérieuse et qu'on est las, à certains moments, de la science qui est claire, mais si courte! et dont on se détache un peu en voyant de quelle suffisance elle emplit les esprits médiocres.
Jules Lemaitre (2).
Et de fait, n'est-ce pas l'orgueil qui fait repousser le mystère ?
Entre nous, ce qui a perdu la Providence dans l'esprit de Ferou (3), c'est qu'elle est mystérieuse, car personnellement il n'a que cela à lui reprocher. Dieu lui aurait dit simplement : « Ferou, voilà mon plan », qu'il eût lait des concessions ; mais point... Dieu a malheureusement gardé le silence.
Gustave Droz (4)-
Les esprits humbles et droits n'agissent pas de la sorte : ils pénètrent en Dieu jusqu'où ils peuvent aller; puis, arrivés au mystère, ils s'agenouillent et se prosternent avec foi :
Au seuil de l'Infini c'est la borne placée,
Où la sage ignorance et l'audace insensée
Se rencontrent pour adorer !
Lamartine (5)
(f) Emile, iv : Profession de foi du vicaire savoyard. {2) Les Contemporains, 1. 11, p. gS. Lecène et Oudin. (o , Jocteur matérialiste .
(4) Tristesses et sourires, iir. Ollendorff.
(5) Harmonies poétiques, II, ix. Haciiette, Jouvet.
Pas plus que le miracle, le mystère ne peut cire un argument contre le surnaturel. Ayons donc la foi, la loi complète, la loi à la révélation, la foi à l'aimante intervention de Dieu dans les alfaires de l'homme! Nous avons vu combien l'absence de foi rend les âmes malheureuses, surtout celles qui aiment à penser et à réfléchir. Il nous resterait à montrer combien sa présence apporte de joie, de paix et de consolation. Contentons-nous de citer une page de Michelet; elle est, ou plutôt elle était dans son Histoire de France : pourquoi l'en a-t-il supprimée ? elle faisait honneur à son cœur et à son caractère.
Jeanne d'Arc est à Rouen, dans sa prison : Pâques arrive, et l'historien essaie de traduire les sentiments de l'héroïne en ce grand jour de fête.
Que - devint-elle le dimanche, ce grand dimanche de Pâques? Que se passa-t-il dans ce pauvre cœur ? Alors que la fête universelle éclatant à grand bruit par la ville, les cinq cents cloches de Rouen jetaient leurs joyeuses volées dans les airs, le monde chrétien ressuscitant avec le Sauveur, elle resta dans sa mort.
Faisons les fiers tant que nous voudrons, philosophes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui. Mais qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne, ou dans les captivités volontaires de l'étude, dans ses âpres et solitaires poursuites ; qui de nous entend sans émotion le bruit de ces belles fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches et comme leur doux reproche maternel ? Qui ne voit, sans les envier, ces fidèles qui sortent à flots de-l'église, qui reviennent de la table divine rajeunis et renouvelés ? L'esprit reste ferme, mais l'âme est bien triste. Le croyant de l'avenir, qui n'en tient pas moins de cœur aii passé, pose alors la plume et ferme le livre. Il ne peut s'empêcher de dire : Ah ! que ne suis-je avec eux, un des leurs, et le plus simple, le moindre de ces enfants !
MiCUELET (i).
(i) Cité par Ch. Pcrraud, Libre-pensic et coihoUcxswe^ p. fij. Chape'liez.