‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 57 sur 167 · EWALD (I · texte numérisé non relu

EWALD (I

En somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques. Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont, à peu près (2), des auteurs à qui on les attribue.

Ernest Renan (3).

Voilà pour l'antiquité de ces livres ; quant à leur véracité, l'argument de Jean-Jacques Rousseau sera toujours invincible : « Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente... Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton ni cette morale: et l'Evangile a des caractères de vérité si grands, si i'iappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros (4). »

C'est appuyés sur Findiscutable autorité des Evangiles que les apologistes chrétiens ont établi la divinité de Jésus- Christ. Nous nous contenterons d'indiquer, sans les développer, leurs principaux arguments.

I. Jésus est venu sur terre à la suite d'une longue série de prophètes qui l'avaient annoncé et raconté à l'avance :

Le Christ n'est point semblable au soleil des régions tropicales qui se lève sans aurore et se couche sans crépuscule. Il est précédé par les prophéties, il es^ suivi par les miracles... La critique a donc beau vouloir chasser le soleil de l'univers ; il lui faudra aussi combattre l'aurore et les lueurs du crépuscule.

Tholuck (5).

(i) Histoire du Christ, t. l, p. 3o.

(2) Cet à peu près est de trop, mais voyez de qui est signé cet aveu, et représentez-vous Renan obligé d'admettre que les Evangiles sont à peu prés des apôtres ! Sous une telle plume, ce n'est pas un à peu près d'aveu.

(5) Vie de Jésus, p. 25. C. Lévy.

(4) Emile, FrofessiDn de foi du vicaire savoyard.

(5) Essai sur la crédibilité de l'histoire é.varvjélique.

L'écho de ces prophéties, adressées spécialement aux Juifs, s'était répandu dans les autres nations de l'univers, et y avait généralisé l'attente du Rédempteur

Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange. Ccat que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, Il chantait prcsquà Iheure où Jésus vagissait. C'est qu'à son insu même il est une des âmes Que l'Orient lointain teignait de vagues flammes. C'est qu'il est un des cœurs que, déjà, sous les cieux. Dorait le jour naissant du Christ mystérieux. Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'Homme, L'aiLbe de Bethléem blanchît le front de Rome.

Victor Hugo (i).

Or, non-seulement Jésus est venu à l'époque où le monde l'attendait, mais il a paru à la date précise fixée par les prophètes, et il a réalisé à la lettre toutes leurs prédictions, montrant ainsi qu'il était réellement l'envoyé de Dieu et qu'il fallait croire à ses affirmations, parmi lesquelles brille l'alfirmation de sa divinité.

IL Les miracles de Jésus-Christ sont une autre preuve de sa divinité : nous avons parlé plus haut (2) de la possibilité des miracles, de leur force probante, et tout ce que nous en avons dit s'applique avant tout aux miracles nombreux et indiscutables opérés par le Sauveur en témoignage de sa mission et de sa nature divine.

(i) Les Voix intérieures, xviii, Hctzel. Dans le Purgatoire. de Dante, Stace dit à Virgile : « Le premier après Dieu, c'est toi qui m'éclairas. Tu fis couiuie lui liorame qui marche la nuit, portant derrière lui une lumière ; il n'eu profite point, mais il éclaire ceux qui le suivent. Ce fut quand tu dis : « Le siècle se renouvelle ; la justice revient et avec elle le premier » âge des hommes, et une nouvelle race descend des cieux. » Pai' toi je fus poète, par toi chrétien. » Chant xxii, traduction Ozauam.

(2) Voir pages 189-196.

L iXtLisk pe .tksus-christ 207

III Un des iniraclos les plus éclatants de Jésus, c'est sa doctrine. NoUs en possédons labrégé dans FEvailgile, et qu'on ne dise pas qu'elle y a été embellie par les apôtres!

Bien loin que Jésus ait été créé par ses disciples, Jésus apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et saint Jean exceptés, étaient des houimes sans invention, ni génie... En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par ses biographes, a été diminué par eux

Ernest Rexax (i)

Or voici une doctrine qui renverse toute la sagesse de ce monde, pour élever sur ses ruines une morale inconnue jusque-là, et que l'homme n'aurait jamais trouvée lui-même. Non content d'en édicter le précepte, il en donne le plus parfait exemple, et il y consacre sa vie, ses soufï'rances et sa mort. Œuvre surhumaine, et qui doit nous convaincre (le la divinité de l'ouvrier. Deux des plus grands génies de ce siècle l'ont dit en termes éloquents et d'un accent convaincu. Oui, dit Lamartine, s'adressant au Ciirist après avoir admiré sa doctrine et ses exemples,

Oui, de quelque faux nom que l'avenir te nomme. Nous te saluons Dieu, car tu n'es pas un homme! L'homme n'eût pas trouvé dans notre infirmité Ce germe tout divin de l'immortalité, La clarté dans la nuit, la vertu dans le vice. Dans l'égoïsme étroit la soif du sacrifice. Dans la lutte la paix, l'espoir dans la douleur, Dans l'orgueil révolté l'humilité du cœur, Dans la haine l'amour, le pardon dans rolfense, Et dans le repentir la seconde innocence ! Notre encens à ce prix ne saurait s'égarer. Et j'en crois des vertus qui se font adorer!

Lamartink (i) Vie de Jésus, xxviii. G. Lèvy.

2o8 APOLOGISTES LAÏQUES

Ailleurs le poète se fait logicien, et déduit la même conclusion d'un raisonnement plus serré et plus impeccable encore :

Je crois au Christ, parce qu'il a apporté à la terre la doctrine la plus sainte, la plus féconde et la plus divine qui ait jamais rayonné sur Tintelligence humaine. Une doctrine si céleste ne peut être le fruit de la déception et du mensonge, — Le Christ l'a dit comme le dit la l'aison. Les doctrines se connaissent à leur morale, comme l'arbre se connaît à ses fruits ; les fruits du christianisme sont infinis, parfaits et divins ; — donc la doctrine elle-même est divine; — donc l'auteur est un Vei'be divin, comme il se nommait lui-même. — Voilà pourquoi je suis chrétien, voilà toute ma controverse religieuse avec moi-même.

Lamartine (i).

Chateaubriand raisonne de même, et il entre plus avant dans les détails de la révolution morale opérée par Jésus- Christ :

Voici que le fils d'un charpentier, dans un petit coin de la Judée, est un modèle de douleurs et de misère : il est flétri publiquement par un supplice ; il choisit ses disciples dans les rangs les moins élevés de la société ; il ne prêche que sacrifices, que renoncement aux pompes du monde, au plaisir, au pouvoir; il préfère l'esclave au maître, le pauvre au riche, le lépreux à l'homme sain; tout ce qui pleure, tout ce qui a des plaies, tout ce qui est abandonné du monde fait ses délices : la puissance, la fortune et le bonheur sont au contraire menacés par lui. Il renverse les notions communes de la morale : il établit des relations nouvelles entre les hommes, un nouveau droit des gens, une nouvelle foi publique ; il élève ainsi sa divinité, triomphe de la religion des Césars, s'assied sur leur trône et parvient à subjuguer la terre. Non, quand la voix du monde entier s'élèverait contre Jésus-Christ, quand toutes les lumières de la philosophie se réuniraient contre ses dogmes, jamais on ne nous persuailera qu'une religion fondée sur une pareille base soit une rebgion humaine. Celui qui a pu faire adorer une croix, celui qui adfl'ert

(i) Voyage en Orknt, Visite à lady Esther Stanhope. Hachette, Jouvet.

poiu' objet de culte aux hommes Y hiunanité souffrante, \Averta persécutée ^.cehiiAk, nous le jurons, ne saurait être qu'un Dieu.

Chateaubriand (i).

« « lY. A ces arguments nous pourrions en ajouter un autre, celui du témoignage, et montrer, par une longue série de ctations, tous les grands esprits du siècle rendant hommage à Jésus-Christ, en termes qui ne peuvent s'appliquer à riiomme et qui supposent le Dieu. Ce serait un spectacle doux et reposant. Tant de fois nous entendons blasphémer le divin Maître ! Tant de fois nous murmurons douloureusement comme le poète :

A quoi sert dinsulter une figure douce !

Haraucourt (2).

Tant de fois, autour de nous, s'instruit le procès de Jésus, mené par des ennemis plus acharnés que Caïphe !

Jai souvent pensé que si Jésus-Christ paraissait aujourd'hui sur le banc des accusés, il se trouverait quelque procureur q.'ii démontrerait que son cas est aggravé par la récidive.

Charles Baudelaire (3).

Au milieu de ces ignominies, quel soulagement que de relire la déclaration de Victor Cousin :

Je monterais sur léchafaud plutôt que de nier la divinité de J:^sus-Christ (4);

Et les dernières paroles de Chateaubriand :

Jésus-Christ seul sauvera la société moderne ; voilà mon Dieu, voilà mon Roi (5);

(i) Génie du Christianisme, IV, m, i.

(2) L'Ame nue, le Nazaréen. Charpentier.

(3) Du vin et du haschisch. Lemerre.

(4) Mot rapporté par Ch. PensLud, Libre-pensée et catholicisme, p. 64. Chapelliez.

(5) Cité par Saillard, les hommes célèbres du XIK" siècle. Tour.^, Cattier,

APOLOGISTES LAÏQUES l4

aïO . APOLOGISTES LAÏQUES

Et ces deux traits analogues, dont les héros sont deux littérateurs contemporains :

Le premier est de Pailleron. Emile Blavet visitait son appartement; il arrive à la chambre à coucher :

Par la porte entrouverte, raconte-t-il^ je-n'oi v« qu'un immense lit sur une estrade, et, au chevet, un grand crucilix d'ivoire.

— Ce crucifix, me dit Pailleron, a reposé sur la poitrine de tous les miens après leur mort. .. Il reposera sur la mienne i).

L'autre mot est de Jules Janin. Un jour, dans son salon, un de ses amis aperçoit un crucilix et a l'inconvenance de lui dire : « Que fais-tu donc de ça? — Ça, répondit Janin en saluant, c'est le bon Dieu. Et je ne veux pas, quand je serai près de mourir, qu'on soit obligé d'aller le chercher chez ma concierge. »

Ce mot amène à son tour sous notre plume celui de Proudhon :

Est-ce que vous croyez que j "ai détaché de l'alcôve conjugale le Christ qui étend ses bras pour nous bénir 12^ ?

Voilà ce qu'est obligé de dire un ennemi de l'Eglise. Et il n'est pas le seul. C'est Sainte-Beuve qui écrit :

Prenez les plus grands des modernes antichrétiens, Frédéric, La Place, Gœthe; quiconque a méconnu complètement Jésus- Christ, regardez-y bien, dans l'esprit ou dans le cœur, il lui a

manqué quelque chose.

Sainte-Beuve (3).

C'est Strauss qui avoue que nul ne peut s'élever au-dessus du Christ, ce qui ne serait pas si Jésus n'était qu'un nomme :

(i) Figaro du 23 janvier- 1886'.

(2) De la justice dans la révolution et dans l'Eglise. Lacroix;

(5} Port-Royal, t. ni, p. 568. Paris, i848.

L EGLISE DE JKSUS-CIIRIST 211

Le Christ ne saurait être suivi de personne qui le dépasse, ni

' même qui puisse atteindi'e api*ès lui et pai* lui le même degré

absolu'de la vie relig^ieuse. Jamais, en aucun temps, il ne sera

possible de s'élever au-dessus de lui, ni de concevoir quelqu'un

qui lui boit même égal.

Strauss (i).

Renan, qui tant de fols s'est contenté de traduire les Allemands, prend à son compte cette affirmation de Strauss :

Jésus-Christ ne sera jamais dépassé (2).

Et plus loin, revenant sur cette idée, il la complète en donnant à Jésus un rôle qui iie peut être que celui d'un Dieu :

Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu deviendras à tel point la pierre angidaire de l'iiumanité, qu'arracher ton nom de ce ■monde' serait l'ébranler jusqu'aux fondements.

Ei'nest Renan (3).

Terminons cette énumération par les deux noms cpii ont peut-être l'ait le plus de bruit en France pendant ce siècle : Napoléon et Victor Hugo.

« Notre âge s'ouvrit par un homme qui surpassa tous ses contemporains, et que nous, venus après, nous n'avons point égalé. Conquérant, législateur^ fondateur d'empire, il eut un nom et une pensée qui sont encore présents partout. Après avoir accompli l'œuvre de Dieu, il disparut, cette œuvi^e achevée, et se coucha comme un astre éteint dans les eaux profondes de l'Océan atlantique. Là, sur un rocher,

(i) Du passager et dwperman&nt dans le christianisme, p. 127. Altona, (2) X:c de Jcsus, p. ôv). C. Lévy.

(5) lOid., p. 426. On sait le mal qu'ont fait cet ouvrage et son auteur. Aussi le trait suivant ne sera-t-il pas lu sans plaisir : « Après la lecture de la Fie de Jésus de Renan, un écrivain connu, de foi chancelante, M. Delécluze, dit : '< Voilà qui me décide tout à fait. Il faut bien que Jésus-Cln-ist soit Dieu, puisqu'après dix-huit siècles d'attaques impuissantes, les plus habiles en sont réduits à ramasser de pareils traits. » Et il alla se confesser. » Le Glercq, Théologie du cafcchisle, t. i, p. 177.

il aimait à ramener devant lui-même sa propre vie, et de lui remontant à d'autres auxquels il avait le droit de se comparer, il ne put éviter, sur ce théâtre illustre dont il faisait partie, d'entrevoir une figure plus grande que la sienne. Il la regarda souvent; le malheur ouvre l'àme à des lumières que la prospérité ne discerne pas. La figure revenait toujours; il fallut la juger. Un des soirs de ce long exiL le conquérant tombé s'enquit d'un des rares compagnons de sa captivité s'il pourrait bien lui dire ce que c'était que Jésus-Christ. Le soldat s'excusa; il avait eu trop à faire depuis qu'il était au monde pour s'occuper de cette question. « Quoi! reprit douloureusement l'interlocuteur, tu as été baptisé dans l'Eglise catholique, et tu ne peux pas me dire, à moi, sur ce rocher qui nous dévore, ce que c'était que Jésus-Christ? Eh bien! c'est moi qui vais te le dire. » Et alors, ouvrant l'Evangile, non pas de la main, mais d'un cœur qui en était rempli, il se mit à comparer Jésus-Christ avec lui-même et tous les plus grands hommes de l'histoire; il releva les différences caractéristiques qui mettent Jésus- Christ à part de toute l'humanité, et, après un torrent d'éloquence qu'aucun Père de l'Eglise n'aurait désavoué, il termina par ce mot : Enfin, je me connais en hommes, et je te dis que Jésus-Christ n'était pas un homme !

« Un jour, sur la tombe de son grand capitaine, la France gravei^ ces paroles, et elles y brilleront d'un plus immortel éclat que le soleil des Pyramides et d'Austerlitz (i). »

Quant à Victor Hugo, il a maintes fois affirmé la divinité de Jésus-Christ (2). Qu'il nous suffise, laissant de côté tout le reste, de citer l'immortelle inscription ^mise par lui au pied d'un crucifix ;

(i) Lacordaire, Conférences de Notre-Dame, 1847, *" conférence. Pous sielgue.

(21 Voir y l'.tor Hugo apologiste, p. 65-68.

V l'église de JÉSUS-CHRIST 2x3

Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. Vous (jui soulîrez, venez à lui, car il guérit. Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit. Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.

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