LE CIEL
Nous voici enfin au point d'arrivée des âmes, au terme pour lequel elle ont été créées, et en vue duquel ont eu lieu l'Incarnation et la Rédemption de Jésus-Christ. «Le ciel est un lieu de délices, où les élus jouissent d'un bonheur éternel et parfait, dans la vue et la possession de Dieu(i). »
Telle est, en effet, la cause essentielle de la félicité des saints : Dieu, l'invisible, se dévoile à leurs yeux de chair ;
Un visage adorable à la perfection, Dans leur œil plus ouvert et plus lucide éveille La claire vision de toute sa merveille... ...L'idéal n'a pour eux plus rien d'imaginaire, Car leur demeure même en est le sanctuaire ; L'Ordre, qu'ils ont servi, leur sourit à son tour, Et l'admiration dilate en eux l'amour.
Sully-Prudhomme (2).
A côté de ce bonheur, et par voie de conséquence, d'autres joies viennent inonder les élus. Il se fait d'abord comme un grandissement, une exaltation de tout leur être. Leur âme, si avide de connaissances, pénètre enfin jusqu'aux causes :
O songe ! ô vision sereine !
Nous saurons le secret de tout, Et ce rayon qui sur nous traîne, Nous en pourrons voir l'autre bout I
(i) Catéchisme.
(2) Le- Bonheur, III, xn. Lemerre. « Dieu commande en tout lieu, mais c'est lù-liaut quil règne. » Dante, l'Enfer, cliant i.
LES FIXS DERNIÈRES 3oi
O Seigneur, l' humble créature Pourra voir enfin à son tour L'auti"e côté de la nature Sur lequel tombe votre jour !
Victor Hugo (i).
Le corps lui aussi sera transfiguré : illuminé (2), subtilisé, il ne sera plus un obstacle à l'àme, qui n'aura plus en lui un indigne et gênant compagnon. Leur être, dit uu poète en parlant des saints,
Leur être, qui dans l'ombre avait germé jadis, Au ciel sépanouit tout entier ! comme un lys En achevant d'éclore accomplit le prodige Qu'apprêtait la racine et qu'annonçait la tige. Tout en eux, autour d'eux, est absolument pur. La pensée en leurs corps ne sent plus aucun mur ; Par d'inquiets élans cette captive altière Avait usé déjà sa prison de matière Où le jour autrefois, par d'étroits soupiraux, N'entrait qu'en se brisant à de jaloux barreaux ; Maintenant que la chair n'est plus son ennemie, Son libre vol explore une sphère infinie, Car, ne se heurtaut point à sa fine cloison, Elle ne sent plus rien lui barrer l'horizon
Sully -Prudhomme (3)»
La société de Dieu n'est pas la seule dont nous jouirons au ciel. Là nous verrons la Vierge jSIarie, là nous verrons les anges, là les saints,
(i) Les Rayons et les ombres, xl. Hetzel.
(2) « Une lumière pure et douce se répand autour du corps de ces hommes justes, et les environue de ses rayons comme d'un vêtement : cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des ;i^sérables mortels, et qui n'est que ténèbres ; c'est jjlutôt une gloire célesrfe qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal. » Fénelon, Télémaque.
(5) Le Bonheur, III, xii. Lemerre.
3oa APOLOGISTES LAÏQUES
Là ces âmes fugitives
Qui, sans se poser au sol,
Ne font, cherchant dautres rives,
Qu'effleurer nos flots du vol ;
Là ces natures célèbres
Qui traversent nos ténèbres
En y jetant leur éclair ;
Là ces enfants et ces femmes,
Toute cette fleur des âmes
Qui laisse un parfum dans l'air.
Lamartine (i)
Parmi cette foule d'élus, n'irons-nous pas retrouver de préférence ceux que nous aurons connus et aimés sur la terre? Oui, certes, et un de nos premiers actes, « en abordant les rivages célestes, sera de les rechercher dans les profondeurs du ciel, de les demander à tous les échos de l'éternité (2). »
Croyez-vous à la réunion éternelle des âmes qui se seront entendues ici-bas ? il me semble que c'est le dogme du cœur. Uneparfaite latitude nous est laissée à cet égard par la religion, et rassentiment ou plutôt le pressentiment universel |(de toutes les preuves de sentiment la plus forte), semble le garantir comme fondé. Je sens ce cpi'une àme pieuse peut espérer de délices àe sa réunion avec le grand Etre ! mais cependant le ciel nous paraiti'ait-il bien le ciel, si nous ne pouvions joindre à cette idée sublime de notre destination future quelques idées sensibles?Oà serait la personnalité sans laquelle on a dit que « l'Iaimotttalité ne serait qu'un vain don, » si la mémoire ne s'y joignait, si le moi cessait d'être? Et si ce moi se retrouve, quelle région, quelle félicité pourrait lui faire perdre ce qui lui était identifié? Jamais on ne me fera croire que je n'éprouverai rien de plus en rencontrant l'àme de mon père, que celle du Chinois avec lequel je ferai peut-être le grand voyage. Je crois bien quil faut se garder de juger les choses du ciel par celles de la terre;
(i) Renieilkments poétiques, i. Hachette, Jouvet. (2) Mgr Bougaud, le Christianisme et les temps présents, t. v, XIII.v Fuussici^-iip.
LES FINS DERNIÈRES 3o3
mais celles-ci n'en sont-elles pas une ombre, un écho? Et qu est-ce qu'une ombre, un écho, si ce n'est une image, un son, allkiblis, iadistincts, mais cependant toujours vraib?
Madame Savetchine (i).
Rappelons-le toutefois, ces bonheurs, si réels qu'ils puissent être, ne feraient pas le ciel à eux seuls : ce qui le constitue essentiellement, c'est la vue et la possession de Dieu : c'est elle qui inonde les âmes d'une joie parfaite et éternelle, c'est elle qui leur donne « un si joyeux Sourire, que Dieu semble se réjouir en elles (2).»
Telle est la faible idée que l'on peut se faire du bonheur des élus. Il faut, après tout, en revenir au mot de saint Paul : « L'œil de l'homme n'a point vu, son oreille n'a point entendu, son cœur ne soupçonne même pas ce que Dieu réserve k ceux qu'il aime. »
« Restons-en sur ce mot, dit Mgr Bougaud : il dit tout en ne disant rien (3). »
En terminant ce chapitre consacré aux fins dernières, nous voudrions redire l'avertissement de saint Augustin : Memorare novissima tua! Songez à vos dernières "destinées ! vous trouverez dans cette pensée un préservatif contre le mal. Ecoutez la voix des trépassés : ils vous prêcheront le mépris de la terre et le. sursum corda. Redites quelquefois ce chant des morts, que murmurait jadis, à lanuit tombée, au milieu de disciples qui l'écoutaient en silence, un homme dont la vie et la mort nous sont une terrible prédication : Lamennais.
(i) Lettres, t. i, p. 22. Perrin.
{2) Dante, le Paradis, chant xxvn.
(3) Op. cit., t. V, XIII, n.
3o4 APOLOGISTES LAÏQUES
« Ils ont aussi passé sur cette terre, ils ont descendu le fleuve du temps ; on. entendit leur voix sur ses bords, et p?;:i5 l'on n'entendit plus rien. Où sonl-ils? Qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« Pendant qu'ils passaient, mille ombres vaines se présentèrent à leurs regards : le monde que le Clirist a maudit leur montra ses grandeurs, ses richesses, ses voluptés ; ils le virent et soudain ils ne virent plus que l'éternité. Où sontils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« Semblable à un rayon d'En-Hant, une croix, dans le lointain, apparaissait pour guider leur course : mais tous ne la regardaient pas. Où sont-ils ? Qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« Il y en avait qui disaient : Qu'est-ce que ces flots qui nous emportent ? Y a-t-il quelque chose après ce voyage rapide ? Nous ne le savons pas, nul ne le sait? et, comme ils disaient cela, les rives s'évanouissaient. Où sont-ils? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« Il y en avait aussi, qui semblaient, dans un recueillement profond, écouter une parole secrète, et puis, l'œil fixé sur le couchant, tout à coup ils chantaient une aurore invisible et un jour qui ne finit jamais. Où sont-ils? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« Entraînés pêle-mêle, jeunes et vieux, tous disparaissaient, tels que le vaisseau que chasse la tempête. On compterait plutôt les sables de la mer que le nombre de ceux qui se hâtaient de passer. Où sont-ils ? Qui nous le dira ? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« Ceux qui les virent ont raconté qu'une grande tristesse était dans leur cœur : l'angoisse soulevait leur poitrine, et, comme fatigués du travail de vivre, levant les yeux au ciel,
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ils pleuraient. Où sont-ils ? Qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
« Des lieux inconnus où le fleuve se perd, deux voix s'élèvent sans cesse :
« L'une dit : Du fond de l'abîme, j'ai crié vers vous, Seigneur : Seigneur, écoutez mes gémissements, prêtez l'o. reille à ma prière. Si vous scrutez nos iniquités, qui soutiendra votre regard? Mais près de vous est la miséricorde et une rédemption immense.
« Et l'autre : Nous vous louons, ô Dieu ! nous vous bénissons : saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées ! La terre et les cieux sont remplis de votre gloire.
« Et nous aussi, nous irons, là, d'où partent ces plaintes ou ces chants de triomphe. Où serons-nous ? Qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.»