‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 81 sur 167 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Une suffit pas, pour préparer ses fins dernières, d'être fidèle au Dogme et de croire les vérités enseignées par l'Eglise. « Malheur, dit Bossuet, à la connaissance qui ne se tourne point à aimer ! » Dieu ne veut pas seulement des pensées, il demande des actes, et voilà pourquoi, à côté du Dogme, se dresse la Morale, qui se résume en deux mots : faire le bien, — éviter le mal.

L'obligation que nous impose la Morale, le lien dont elle nous enchaîne a pour nom le Devoir.

Avant d'entrer dans l'examen de nos différents devoirs à l'égard de Dieu, des hommes et de nous-mêmes, il est indispensable de rappeler sur quel terrain solide repose le Devoir. Nous en redirons l'existence, les fondements, ks conditions, les obstacles, et comment on en sort et comment on y rentre.

g I. — Existence du Devoir

Le bien et le mal sont deux choses essentiellement différentes. Nous ne nous attarderons pas à le démontrer, il suffit de faire appel au sens commun. « Nierez-vous, disait

3lO APOLOGISTES LAÏQUES

Lacordaîre, qu'il existe une différence entre le crime et la vertu? Jiiai dans la première école venue, j'ouvrirai, un de ces petits livres qu'on met entre les mains des enfants de dix ans; je l'ouvrirai au hasard, au commencement ou à la fin, et je vous lirai une histoire de morale : je n'en veux pas davantage pour qu'à l'émotion involontaire de votre cœur, vous discerniez la différence du crime et de la vertu(i). »

Il n'existe pas deuxi choses qui soient plus mélangées que le bien et le mal, tout en restant plus distinctes: « Dans tout ce qui vit et croît sur la terre, il n'est rien de si vil qui n'offre quelque bien; il n'est rien de si bon, de si parfait, qui, détourné. de son utile usage, ne dégénère de^sa Jiature primitive, et ne se convertisse en mal. Quelquefois la vertu même se change en vice, lorsqu'elle est mal appliquée, et quelquefois le vice s'ennoblit par des* actes de Aertu. Dan« le jeune calice de cette petite fleur, le poison fait soa séjour, et la médecine y trouve sa puissance; si on la flaire, elle réjouit les sens; si on la goûte, elle tue les sens et le cœur. Ainsi dans le sein de l'homme campent deux ennemis toujours en guerre, la grâce et la volonté rebelle; dès que la partie perverse domine et l'emporte, la mort dé voce également le sein de l'homme ou de la plante (2). »

Bien plus : des actions bonnes en elles-mêmes peuvent devenir mauvaises selon l'intention qui les a dictées, et réciproquement.

— ... Je n'ai pas du tout dit que le bien et le mai fassent même chose ; j'entends seulement que fort souvent ils ne scfnt séparés l'un de l'autre quepar lépaisseur dune intention.

— Eli bien, mais c'est un mur cela?

— Pour Dieuc'est un abîme^ mais lui seul connaît exactement nos intentions. Qui nous dira, par exemple, le moment précis

(ï) Co'nfîremes de Notre-Dame, i836, 8« conf. Poussielgue. (2) Shakspeare, Roméo et Juliette, II, m.

LE DEVOIR 3ll

oùréconomip devient de lavarice, où la dignité se transforme en orgueil, la bouté eu faiblesse !...

Gustave Droz (i).

Il ne suffît pas de distrnp^uer le bien du mal et de donner son estime à Tun et son mépris à l'autre : C'es-fc peu d'aimer le bien, il reste à raccomplîr.

F. Plessis (2).

Il faut, comme Hercule dans le célèbre apologue, choisir le bien et renoncer au mal pour jamais :

Hercule, fatigué de sa tâche éternelle.

S'assit un jour, dit-on, entre un double chemin.

Il vit la Volupté qui lui tendait la main :

Il choisit la Vertu, qui lui sembla plus belle.

Alfred de Musset (3).

Ce n'est pas ce que nous faisons toujours. Nous estimons le bien, nous le louons, et nous n'avons pas le courage de le pratiquer :

Telle est peut-être l'épitaphe la plus vraie à graver sur la tombe des meilleurs d'enti'e nous : « Il a chéri la perfection et praticpié l'imperfection,.» <

M'"^ de Blocqueville (4).

Nous aimons à parler de nos droits, c'est-à-dire du bien qui nous est dû; quant au devoir... pour beaucoup de gens,

{i) Tristesses et sourires, 11. Havard. C'est ce que disait déjà La, Bruyère t « Celui qui, logé chez soi dans un palais avec deux app^artemejats pour les deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entresol, n'en use pas ainsi par modestie. Cet autne, qui pour conserver une taille fine s'abstient du vin. et ne fait qu'un seul repas, n'est ni sobre ni tempérant; et d'un troisième qui, importuné d'un ami pauvre, lui donne eutin quelque secours, l'on dit qu'il achète son repos, et nullement qu'il est hbéral. Le' motifvseul fait -le mérite des actions des homimes^ '> Carwtêres, 11. Cf. Vauvenargues : « Nos actions ne sont ni si bonnes ai si mauvaises que no* volontés. » Maximes, ao5.

(2). La Lampe d'aryile, IV, iv. Lemerre, .

{ôi.Rollu, u. ŒnvreSi Charpentier. ,,

(4) Roses de Noël, p. 55. Ollendorff.

3ia APOLOGISTES LAÏQUES

Le devoir, savez- vous ce que c'est? C'est ce qu'on exige des autres.

Alexandre Dumas fils (i).

A force de négliger ainsi la loi morale, et pour ne plus la voir se dresser devant les yeux comme un reproche, on finit par la nier : on nie le bien, on nie le devoir, on érige en principe la libre-vie après la libre-pensée. Et c'est ainsi qu'on prépare son éternité!

Est-ce un titre à porter au seuil du jugement, Pour tout œuvre ici-bas, qu'un lo ng ricanement? L'homme répondra-t-il, quand le souverain Maître Lui criera dans son cœur : « Pourquoi t'ai-je fait naître? Qu'as-tu fait pour le temps, pour le ciel et pour moi ? — J'ai ri de l'univers, de moi-même et de toi. »

Lamartine (2).

Ne commettons pas une telle imprudence, et rappelons nous que

Le devoir est un Dieu qui ne veut point d'athée.

Victor Hugo (3).

D'ailleurs, le devoir ne pâtit point tant qu'il est seul en cause. Mais dès que l'intérêt personnel, ou ce que nous croyons tel, entre en ligne de compte, aussitôt mêlions nous! car « la conscience parle, mais l'intérêt crie (4), » et assez haut pour étouffer la voix de la morale. Faisons passer le devoir avant tout ! quand même il faudrait souffrir, quand même (5) il faudrait mourir, le devoir veut être obéi!

(i) Denise, I, 11. G. Lévy.

(2) Troisièmes méditations poétiques, A M. de Musset. Hachette, Jouvet.

(5) Les Quatre vents de l'esprit, I, xxxiv. Hetzel.

(4) Petit-Senn.

(5) « Quand même est l'un des mots les plus catholiques que je connaisse. » Cité par le P. de Ponlevoy, Vie du P. de Raviynan, t. i, p. 5oa.

T.E DKVOIR 3l3

Lamennais (i) nous disait eu eulendant sonner la pendule : Si on disait à cette pendule ([u'elle aura la tête coupée dans vin instant. ^Ue n'en sonnerait pas moins son heure jusqu'à ce que l'instant tut venu. Mes entants, soyez comme la pendule : quoi qu'il doive arriver, sonnez toujours votre heure.

Maurice de Guérin (2).

C'est surtout de nous-mêmes qu'il faut nous méfier, dans ces conflits de l'intérêt et du devoir : juges dans notre propre cause, nous risquons bien de décider comme ne le ferait pas un tiers. Ayons trop de délicatesse pour en avoir assez :

Quand deux devoirs se contrarient, ma règle est d'opter pour celui qui me plaît personnellement le moins.

VlTET (3).

Le jour où noti'c intérêt et notre conscience sont en lutte, notre conscience doit être trop sévère, pour l'être assez.

E. Legouvé (4).

§ II. — Fondement du Devoir.

Le fondement de la morale, c'est le dogme. Il existe entre eux une alliance si in lissolible, qu'ils ne vont pas l'un sans l'autre. Et quoi d'étonnant à cela? Tous deux ne viennent-ils pas de la même source divine ?

Et de fait, pourquoi abandonne-t-on dans la jeunesse les dogmes sacrés de l'enfance? parce qu'on est à l'âge des passions, et qu'on veut se donner un prétexte à déserter la Morale. « Messieurs, Messieurs, soyez sincères ! s'écriait Mgr Dupanloup; entre vous et Dieu, c'est moins encore une

(i) En ses beaux jours.

(2) Journal..., p. 09. LecolTre. — « Un homme de cœur pense à remplir ses devoirs à peu près comme le couvreur pense à couvrir : ni l'un ni l'autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril; la mort pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais ua obstacle. » La Bruyère, Caractcres, n.

(3) Cité par Caro, Discours à V Académie française, 11 mars iSyâ^.

(4) Les Pères et les enfants au XIX" siècle. Hetzel.

Sl/J. APOLOGISTES LAÏQUES

question de vérité, que de vertu! (i) » Et par avance Chateaubriand avait répondu à cette adjuration. Dans un saloni on parlait reliirion, et on attaquait l'Eglise sôus les prétextes ordinaires, qu'elle demande la toi à des choses inacceptables, etc. Chateaubriand, qui était là et avait tout écouté en silence, prit tout à coup la paTole : « ^fessieurs, dit-il, la main sur notre conscience,' refiîserions-'nous 'decroire aux vérités que l'Eglise propose à notre cpoyance^ si nous avions le courage d'être chastes (2) ? »

Et au fond du cœur nous savons bien que c'est vrai; nous savons bien, si nous avons laissé le dogme, que ce n'est qa'un reniement provisoire, que nous lui reviendrons en même temps qu'à la vertu, et qu'on peut nous dire :

Non, tes crimes n'ont point tué ta foi chrétienne. Et, pour braver le Dieu terrible que tu crois, Tu n'as que ton orgueil têtu qui te soutienne.

Legontk dE'Lisle(3).

Mais là où nous montrons surtout notre peu de contiance pour la morale indépendante du dogme, c'est quand il s'agit de confier à autrui nos intérêts matériels. Avec quelle plus grande sécurité nous le faisons, lorsque nous avons affaire à un croyant convaincu (4) !

(i) Cité par Mgr Lagrange, Vie de Mgr Dûpanloup, t. it, p. 88. Poussielgue .

(2) Cité par d'Hauierive, Grand Catéchisme de la Ptrsévérance, t. v, p. 157. Vives.

(3) Poèmes traxjiques, le Lévrier de Magnus. Lemerre; .

(4) A la mort de M. Michel Renaud, sénateur des Basses-Pyrénées, on cita de lui le trait suivant :

«Nommé député en 1871, M. Michel Renaud arrive à Versailles et loue un appartement au prix de i5o francs par mois. Comme il paie d'avance, le propriétaire lui demande s'it veut "un reca;

— A quoi bon entre lionnètes gens ! faitle naïf député. Dieunous voit. -^ Vous croyez donc en Dieu?

— Certainement, et vous ?

— Moi, je n'y crois pas.

— Alors, donnez-moi bien vite une quittance. » (Figaro du r*' février i885.)

Lir.»DEVOTR 3l&

De sa fenêtre, Eugénie de Guérin avait vu nw cavalier se découvrir en passant devant la croix du chemin; voici le» réflexions que ce fait lui inspira :

Quand je vois passer devant la croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis : « Voilà un clirétienqui passe; » et je me sens de la vénération pour lui, et je ne ferme pas à verroux, si je suis seule à la maison; au contraire, je me tiens à la fenêtre, et regarde tant que je puis cette bonne figure de chrétien, comme je l'ai fait tout à l'heure. On n"a rien à craindre de ceux qui craignent Dieu. J'aurais volontiers ouvert la porte à l'inconnu' que j'ai vu chevauchant du côté de la croix. »

Eugénie de Guérix (i).

Citons encore sur ce sujet quelques témoignages : ceux de Renan "et de M. Jules Simon, en particulier, ne pourront passer pour suspects.

Joseph AuTRAX :

Il expose ainsi, en faveur du christianisme, ce qu'il appelle Cne Preuve :

O Christ ! les yeux tournés vers la célestes voûte.

Je demande un rayon qui descende de toi.

Je ne suis pas de ceux dont langoisse du doute

N'a jamais altéi'é l'inaltérable foi.

La voix du siècle est forte, et parfois je l'écoute^

Est-il une lumière, une infaillible loi ?

Et.trop couvent,, hélas! — oh ! prends pitié de moi ! -^ -

Je vais. comme l'aveugle indécis dans sa route^

Mais une preuve alors éclate à mes regards :

Femmes au chaste front, jeunes gens, doux vieillards,

Je voisique les ecetu-s pur» sont partout ceux qui t'aiment;

Je vois, sous ces* deux bras que tu tendis vers nous,

Quedes plus vertueux sont encore à genoux,

Et que les scélérats sont ceux qui te blasphèment ! (2)

(i) Journal, p. 67. Lecoffre.

(a) Sonnets capricieux. G. Lévy.

Octave Feuillet :

Carnioli essaye d'arracher André Roswein à une femme qui le domine et qui le perd :

ROSWEIN

... Carnioli, vous la connaissez mal : elle serait capable d'uu crime peut-être, mais non d'une basse infamie.

CARNIOLI

Mon ami, elle est capable de tout, comme toute femme qui n'"^ d'autre principe de conduite que la passion. L*as-tii jamai'^ ^\le mettre le pied dans une église? Non. Eh bien, méfie-toi... Torf du cercle chrétien, André, je connais des hommes honnutc», mais pas une honnête femme... Les passions d'une femme, à la fois plus fougueuses et plus exclusives, veulent le frein religieux. Il n'y a que Dieu contre ce torrent. — Ta maîtresse est un esprit fort; il ne m'en faut pas davantage. Je vais te conter son histoire ; elle a eu des amants, elle en a et elle en aura. C'est à quoi se réduit dans la pratique toute la philosophie du sexe : toute femme qui n'est pas au Christ est à Vénus (ij.

Edouard Pailleron :

Extrait de son Rapport à l'Académie sur les prix de Ç3rta :

Je me demande, avec bien d'autres, quel souffle peut élever les âmes à de telles hauteurs, quel espoir peut suffire à de tels sacrifices? L'argent? Mais assistants et assistés sont aussi pauvres les uns que les autres. La reconnaissance ? Mais après l'égoïsme de celui qui est malade, rien n'est plus connu que l'ingratitude de celui qui est guéri. L'estime des hommes? Mais ceux qui font ces choses s'en cachent soigneusement, et, au beso'n, s'en défendent.

Ou a larlé d'instinct, et même, je l'ai dit, de monomanie; on ache:chibienloin, on cherche encore... Eh bien moi, messieurs, j'ai trouvé. Ces gens-là croient en Dieu, simplement.. Il n'y a que la foi qui puisse expliquer la charité. C'est un Dieu qui l'a révélée aux hommes, et elle est restée divine (2).

(i) Bailla, II. C. Lévy,

(2) Rapport à l'Académie sur les prix de vertu, 20 novembre i884-

Ernest Renan:

Il croyait en avoir fini avec les vieilles croyances, et il prononçait sur elles cet éloge funèbre :

A notre insu, c'est souvent à ces formules rebutées que nous devons les restes de notre vertu. Nous vivons d'une ombre, du parfum d'un vase vide ; après nous, on vivra de l'ombre d'une ombre; je crains par moments que ce ne soit un peu léger (i).

Jules Simon:

Que les incrédules écoutent la voix de l'intérêt, à la bonne heure, mais qu'il le sache ou cpi'il l'ignore, celui qui choisit le devoir a la foi philosophicpie. On ne peut croire au devoir sans croire en même temps à Dieu, à la liberté, à l'immortalité !

Personne ne se sacrifierait pour le devoir, si le devoir était d'institution humaine. On lui donne son repos, sa fortun*^, sa vie, parce qu'on reconnaît qu'il vient de Dieu. La plus irréfutable démonstration de l'existence de Dieu, c'est la vie et la mort dun juste (2).

Louis Veuillot:

Au train dont va la scission entre la morale civile et le dogme chrétien, une nouvelle chaire sera bientôt indispensable dans les collèges livrés au sacerdoce de l'Etat : il faudra compléter le cours de philosophie par un cours de législation pénale (3).

Ce dernier trait nous rappelle le mot d'un magistrat à qui l'on demandait :

— Pourquoi y a-t-il plus d'hommes que de femmes dans les prisons?

— C'est, répondit-il, qu'il y a plus de femmes que d'hommes dans les églises.

§ III. — Conditions du Devoir; le libre arbitre.

Le devoir suppose le libre-arbitre ; si l'homme, placé

(i) Réponse au discours de réceptioii de M. CherbuUez à l Académie française, 25 mai 1882.

(■j.) Le Devoir, préface. Hachette.

(3) Les Libres-Penseurs, VI, xv. Palmé.

entre le bien et le mal, choisit ce dernier, c'est librement, et il.né .{xent en.aecuser d'autre que lui-môme :

Les méchants, dans leur haine profonde, /Ont tort d'accuser Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde N'a droit,' en choisissant sa route, en y marchant, . De dire que c'est toi qui l'a rendu méchant.

Victor RuGo (i).

« C'est de nous-mêmes, dit Shakspeare, que nous sommes tels ou tels. Xos corps sont nos jardins, dont les volemtés sont les jardiniers, en sorte, que, si nous y plantons des orties^ ou si nous y semjns de la laitue, si nous y mettons de l'hysope, ou si nous y cultivons du thym, si nous les garnissons d'une seule espèce d'herbes ou de plusieurs, que nous les rendions stériles par notre oisiveté ou productives par notre travail, c'est dans nos volontés que résident le pouyoir et l'autorité punissables. Si la balance de notre vie n'avait pas le poids de la raison à opposer aux passions, le sang et les basses inclinations de notre nature nous conduiraient aux plus absurdes inconséquences; mais nous avons la raison pour refroidir nos désirs ardents (2). »

Et sans la liberté, que serait l'homme? Une macliine plus ou moins bien organisée. Est-ce que notre légitime fierté, notre bon sens, le sentiment de nos responsabilités, l'expérience de chaque jour et de chaque instant, ne protestent pas contre un tel avilissement de notre nature, rêvé par je ne sais quels philosophes ?

Qu'est-ce que c'est que d'être honnête.

Qu'est-ce que la Perversité,

Si la responsabilité

N'est quim mirage de la tête 2

(i) Les Contemplations, I, vi. Hetzel (2) Othello, I, m.

( 'LE DB\HîMR SlQ

Si' nous -portons la volonté Comme une. montre qui sai'Bête, Qu'est-ce que c'est que d'être honnêtp.

Qu'est-ce que la Perversité?

Si rjîomme, à l'égal 'de la bête, Accomplit «a fatalité, S'il' agit. dans la cécité Gonune le flot et la tempête, Qu'eat-ce que c'est que d'être honnête?

Maurice Rollixax (i).

Nous savons bien qu'on dit : « Mais si l'homme est libre' Dieu ne gouverne donc pas ? Si Dieu est le souverain Maître, comment l'homme peut-il lui désobéir?. Et s'il voit d'avance nos actions, comment pouvons-nous les accomplir librement?»

Ce ne sont là que des chicanes. Sans doute, dit Dante, « les choses contingentes sont toutes lîgurées sous le regard éternel; mais la nécessité n'en résulte pas plus que du regard de celui qui voit un navire descendre au courant (2). »

(i) L Abîme, l'Honnêteté. Charpentier. — Milton prête au Père céleste ces paroles, adressées à son Fils, après la chute des anges rebelles : « Libres je créai tous les pouvoirs, tous les esprits célestes, et ceux qui tombèrent et ceux qui se soutinrent; librement les uns se sont soutenus, librement les autres sont tombés : et sans la liberté, quelle irrécusable preuve m'auraieut-ils donnée de constante foi, de fidélité, d'inaltérable amour ! En ne cédant qu'à la contrainte et non à leur propre volonté, quelle louange en auraient-ils pu recevoir? Et quel charme aurais-je trouvé dans une passive obéissance, si la volonté, si la raison (la raison est aussi choix), toutes deux vaiues, inutiles et privées de liberté, eussent toutes deux en esclaves servi la nécessité, et non ieur Dieu ! Ainsi créés dans l'état où l'équité devait les placer, ds ne peuvent sans injustice accuser ni leur nature, ni leur destinée, ni leur créateur. Les décrets absolus, la prescience suprême, n'ont point asservi leur volonté... ; leur révolte n'est point due à mes décrets, elle est leur propre ouvrage... Je les ai créés hbres, ils resteront libres jusqu'au jour où ils s'enchaîneront euxmêmes. >,Jtc Paradis perdu, chant ni, trad. de Pongerville. Charpentier.

(2) Dante, le Paradis, chant xvii, trad. Brizeux. Charpentier.

Et quant au gouverne meut divin, Joseph de Maistre a admiral)lenient expliqué comment il s'accorde avec la liberté de l'homme.

Dieu, sans doute, est le moteur universel, mais chaque être est mù suivant la nature qu'il en a reçue. Vous-mêmes, Messieurs, si vous vouliez amener à nous ce cheval que nous voyons là-bas dans la prairie, comment feriez-vous ? Vous le monteriez ou vous l'amèneriez, et l'animal vous obéirait, suivant sa nature, quoiqu'il eût toute la force nécessaire pour vous l'ésister, et même pour vous tuer d'un coup de pied. Que s'il vous plaisait de faire venir à nous l'enfant que nous voyons jouer dans le jardin, vous l'appelleriez, ou, comme vous ignorez son nom, vous lui feriez quelque signe ; le plus intelligible pour lui serait sans df>ute de lui montrer ce biscuit, et l'enfant arriverait, suivant sa jxature. Si vous aviez besoin enfin d'un livre de ma bibliothèque, vous iriez le chercher, et le livre suivrait votre main d'une manière purement passive, suivant sa nature. C'est une image assez naturelle de Faction de Dieu sur les créatures. Il meut les anges, les hommes, les animaux, la matière brute, tous les êtres enfin ; mais cliacun suivant sa nature; etl'homme ayant été créé libre, il est mû librement.

Joseph de Maistre (i).

Ainsi l'homme, mù par Dieu, sollicité, au bien par la grâce divine, au mal par la tentation, n'en reste pas moins libre :

Deux natures ainsi combattant dans son cœur, Lui-même est l'instrument de sa propre grandem*; Libre quand il descend, et libre quand il monte. Sa noble liberté fait sa gloire ou sa honte.

Lamartine (2),

(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, ▼.

(2) La Chute d'un A77ge, 8« vision. Voir aussi son Discours sur VaboMtion de. la peine de mort, Chambre, 18 mars i858 : « Quelques-unes des pétitions, etc. » Hachette, Jouvet.

LE DEVOIR 3al

§ IV. — Obstacles au Devoir

Dans raccomplissement du devoir, l'homme rencontre des obstacles qu'il doit surmonter^ et qui proviennent d'une triple origine : l'enfer, le monde et lui-même.

1. L'enfer nous est un obstacle dans la pratique de la loi morale. Nous avons déjà longuement parlé de la tentation (i) et nous n'avons pas à y revenir ici. Nous avons montré le démon nous sollicitant au mal par jalousie, nous répétant toujours au fond du cœur ce pourquoi pas qu'il murmurait jadis aux oreilles d'Eve. Ne l'écoutons pas, ne discutons pas avec lui, car peu à peus nou perdrions nos forces dans cette lutte. Tremblons, craignons

Que lui, le Pourquoi pas, Use avec son horrible et douce patience Nos Parce que flottants, redits toujoiu-s plus bas Pai' notice pauvre conscience.

Maurice Rollinat (2).

Gollientons-nous, sans discuter, de lui opposer une immuable résolution de bien faire :

Eu vain à me tenter le démon s'évertue,

Ma résolution s'est changée en statue. *

Emile Augier (3).

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