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II. Le monde se charge de compléter l'œuvre de l'enfer

La créature penche et le monde la pousse.

P. Gerfaut (4);

(i)Voir plus haut, p. 104-106.

^2) L'Abime, l'Apostrophe. Charpentier,

(3) Cèàiture dorée, IV, vi. G. Lévy.

{^) Pensées d'un sceptique, p. iix. Ollendorfl

APOLOGISTES LAÏQDES 91

f^So APOLOGISTES LAÏQUES

Ses exemples, ses conseils sont souvent innesles; ma's l'arme la plus néfaste en ses mains, c'est le sarcasmer;' la-'inoquerie^la dérision. On en a peur, et par crainte du ridicule, par respect humain, on abandonne le' devoir auquel on aurait voulu rester fidèle.

Telle est la cause d'un grand nombre de défections : l'abbé Roux a mis ce fait en relief dans l'apologue suivant.

« Satan ayant un jour convoqué son grand Conseil, les ministres d'enfer, près de prendre place, débattirent entre eux la question de la préséance :

« Ma droite au plus digne ! » cria Satan.

Luxure plaida ses droits ; Mensonge récita ses titres ; Orgueil vanta ses mérites...

Satan écoutait, indécis.

Sarcasme fit entendre un ricanement, et dit : « Personne n'est plus digne que moi, Satan. Le mal que font ceux-ci est de peu au prix de ce que je sais faire. On se corrige d'eux tous, l'on ne s'affranchit jamais de moi ; ils perdent les individus, je perds les empires ; ils encouragent au vice, je décourage de la vertu. Par mo; l'enthousiasme expire, la justice succombe, la vérité a peur, le Devoir a honte : Derisor perdet civitatem...

« ^^ Viens t'asseoir à mon côté ! dit Satan (i).»

Comme tels fléaux physiques , ce fléau moral sévit avec "plus de violence en certaines contrées : quiconque a voyagé a pu se rendre compte que notre France est un des pays les moins épargnés, et que l'épidémie du qu'en dira-t-on y fait beaucoup plus de victimes que partout ailleurs.

C'est un singulier peuple que le nôtre !

Certes, il est aussi richement doué que pas un au monde Comme le prince de ces contes charmants, au récit deScpiels La Fontaine prenait un plaisir extrême, il semble que toutes les

(i) J. Roux, Pensées. Lemeri^e.

fées aient été conviées à sou baptême, et qne tontes l'aient omble de lenrs dons. Eli bien, messieurs, il faut qu'on en ait oublié une, comme d'habitude, car tout ce que ces marraines ont fait pour leur liUeul tourne contre lui. Il y aune fée qui n'a pas été invitée, tenez-le pour certain. Elle a voulu se venger de cette injure, et, la cérémonie terminée, elle est apparue grotesque et redoutable; puis, s'avançant vers le berceau, elle a dit à l'enfant : « Je suis la fée Ridicule, et, parce que les autres n'ont pas pensé à moi, tu y penseras toujours, tu cacheras soigneusement les qualités que tu as, pour montrer des défauts que tu n'as pas. Tu es doux, et l'idée seule d'avoir l'air soumis fera de toi un révolté ; gai, et, dans la crainte de paraître léger, tu deviendras lourd ; fin, et l'ambition d'être fort te rendra grossier : tu aimes ce qui est beau, et tu seras impressionniste ; tu aimes ce qui est délicat, et tu seras naturaliste ; tu aimes ce qui est honnête, et tu feras de la politique. Tu appelleras ta sensibilité : névrose, et ta fierté patriotique, chauvinisme. Pour ne pas être dupe des sentiments, tu le seras des mots. Croyant, tu joueras le sceptique et tu resteras crédule : tu trouveras au-dessous de ta raison d'adorer le Dieu qui t'a fait, parce que tu ne le vois pas, et tu adoreras des hommes que tu verras trop et dont tu feras tes dieux, quitte à les défaire pour en refaire d'autres à leur place.

Edouard Paillerox (i).

Telle est la puissance du respect humain! Et comment l'expliquer? il a tout contre lui.

C'est d'abord une lâcheté et une dégradation personnelle : Le respect humain est un manque de respect envers soi-même.

Comtesse Diane (2).

C'est une trahison envers le Dieu dont on est le soldat, et dont on devrait porter le drapeau haut et ferme. Un publiciste l'a dit plaisamment :

Un drapeau qu'on cache dans sa poche, ce n'est pas un di'apeau, c'est un mouchoir.

Emile de Girardin.

(i) Rapporta V Académie sur les prix de vertu, 20 )iOvembre 1884. (2} Maximes de la vie, p. lyS. Ollendorff.

C'est une ineptie: car enfin, de quoi rougit-on? du titre de chrétien, 'dont' on devrait être si fier : J'aimerais mieux la vanité que la honte d'être chrétien.

Louis Veuillot (i).

Et devant qui rougit-on ? devant l'opinion de la foule, c'està-dire devant le tribunal qui rend parfois les jugements les plus sots et les plus injustes. Je suis, dit avec raison un poète.

Je suis, d'instinct, pour l'homme à qui Ton crie à bas ; Toujours la multitude a choisi Barrabas.

Victor de Laprade (2).

J'ai toujours vu la masse juger les choses par leur côté bête et courir à l'absurde comme le fer à l'aimant. Pour elle, l'homme obèse qui brise une chaise en s'asseyant est un être puissant à qui rien ne résiste. Elle estime la valeur du savant à la grandeur de ses lunettes, le génie d'un capitaine à la hauteur de son plumet, et f âme du patriote à la sonorité de sa voix.

... L'opinion publique est comme une balance qui, au delà de certains poids, devient folle et se brise.

Gustave Droz (3).

Et c'est à une pareille autorité que l'on sacrifie ses convictions les plus saintes et ses devoirs les plus sacrés ! Mais voici le châtiment : le respect humain est un mauvais placement, car il faut tout perdre, et du côté de Dieu et du côté du monde lui-même :

Le monde est à la fois un grand tentateur et un austère moraliste, il veut qu'on se donne à lui et il méprise ceux qui se donnent, il leur prend leur vertu et leur reproche de l'avoir perdue.

Victor Gherbuliez (4).

(i) Correspondance, 1. 1, p. 220. Palmé.

(2) Poèmes civiques, N'espoir ne peur. Lemerr&i

(3) Tristesses et sourires,v. OUendorflf.

(4) Olivier Maugant, i. Hachette.

LE DEVOIR SaS

III. Le dernier obstacle à raccomplissement de ses devoirs, rhomnie le rencontre en lui-même. Ce sont les habitudes mauvaises, contractées par la répétition des mômes fautes, et qui survivent après que l'on a renoncé au péché; les habitudes, « qui font de la vie un proverbe (i), » et qui rendent une confession trop souvent semblable à la confession précédente (2).

Ce sont encore les passions, forces qui auraient pu être utilisées pour le bien, et qui, faute d'avoir été surveillées dès le principe, se sont souvent tournées vers le mal : obstacles pénibles à surmonter, ennemis difficiles à vaincre, d'autant plus qu'ils sont installés dans la place et qu'on est porté à les considérer comme des maîtres :

Ce n'était pas RoUa qui gouvernait sa vie, C'étaient ses passions ; — il les laissait aller Comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler Elles vivaient ; — son corps était l'hôtellerie Où sétaient attablés ces pâles voyageurs.

Alfred de Musset (3).

Mais quels que soient les ennemis que l'homme rencontre sur sa route, il reste toujours libre : Dieu ne permettra pas qu'il soit tenté au-dessus de ses forces, et il sera toujours responsable devant le souverain Juge.

Dieu crée des forces, et l'homme, dans son libre arbitre, emploie ces forces au bien et au mal. Et comme Dieu est un et indivisible dans sa toute-puissance, il en est des passions comme des autres éléments : aucune n'est mauvaise en soi : ce sont des leviers. L'homme s'en sert bien ou mal, à lui son libre arbitre.

Eugène Sue (4).

(i) A. de Musset, RoUa, li. Œuvres, Charpentier.

12) « Les défauts de l'àme sont comme les blessures du corps : quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paraît toujours, et elles sont à tout moment en danger de se rouvrir. » La Rochefoucauld, Réflexions morales, 19^.

(3) RoUè:, II, Œuvres. Charpentier.

(4) Les sept péchés capilaitx, l'Envie, xxvii.

§ V. — Violation du Devoii

L'infraction au devoir constitue le péctié. Le péché revêt mie multitude de formes, que l'on peut réduire à sept principales ;

Sept, Le chiffre du mal. Le nombre où Dieu ramène, Comme en un vil cachot, toute la faute humaine.

Victor Hugo (i).

Le même poète énumère ces sept péchés, lorsqu'il nous montre, planant au-dessus de Rome païenne,

Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil, Avaiùce et Colère (2)...

Telles sont les sept sources empoisonnées d'où découle, toujours nuisible et toujours abondant, le flot des perversités humaines (3).

Le péché n'est pas toujours grave. S'il s'agit d'une infraction légère, ou si le consentement de la volonté au mal n'est pas plein et entier, le péché lui-même est léger ou véniel. Mais ne croyons pas pouvoir impunément négliger les petites choses. Elles ont elles-mêmes de l'importance : elles en ont d'abord dans la pensée de Dieu, qui a tout fait, ce qui est grand et ce qui est petit :

Le nid que l'oiseau bâtit Si petit

(i) V Année terrible, Octobre, m. Hetzel.

(a) Les Contemplations, III, vi. Hetzel.

(5) J. Soulary a réuni sous ce titre : l'Hydre aux sept têtes, des sppnets ■eonsacré( à cliacun des péciiés capitaux. {Œuvres, Lemerrei. -^'Nous parlerons de l'avarice, de l'envie et de la colère, en exposant les devoirs de l'homme envers son prochain ; de l'orgueil, de la luxure, de la gourmandise et de la paresse, en traitant de nos devoirs envers nous-mêmes .

Est une chose profonde

L'œuf ôté de la forêt

Manquerait

A l'équilibre du monde.

Victor Hugo (i).

Et puis, est-ce que la vie n'est pas faite surtout de petites chose ?

Un million de brins d'herbe, ça fait un pré ; des millions et des millions de grains de sable, ça fait une montagne. L'Océan est fait de gouttes d'eau, la vie est faite de minutes.

Lamartine (2).

Et c'est avec ces minutes qu'on achète l'éternité. Il n'en a pas été autrement, même pour les saints. Croit-on que leur vie ait été remplie de grands événements? elle s'est composée surtout de petites choses bien faites. Lisez ces lignes, d'un journal intime :

Faisons ma soupe de bonne grâce ; les saints souriaient à tout, et l'on dit que sainte Catherine de Sienne faisait avec grande joie la cmsine. Elle y trouvait de quoi méditer beaucoup. Je le crois, quand ce ne serait que la vue seule du feu et les petites brûlures qu'on se fait et qui font penser au purgatoire.

Eugénie de Guérin (3).

Enfin, une dernière réflexion sur ce sujet nous est suggérée par le catéchisme •. « Nous devons éviter avec soin le péché véniel parce qu'il offense Dieu et qu'il nous conduit au péché mortel. » Non pas, sans doute, qu'un certain nombre de petites fautes puissent en valoir une grande : mais parce que l'habitude d'offenser Dieu pénètre l'àme, fait voir le péché avec moins d'horreur, et conduit insensiblement à des offenses plus graves. Donc, conclurons-nous avec Victor Hugo,

(i) LaEip. de Satan, Chanson des oiseaux. Hetzel, (2) Geneviève, x. G. Lévy. .

[Z) Journal j p. 114. LecofTi'e.

Sois avare du moindre écart d'honnêteté. Sois juste en détail. Voir des deuils, rire à côté. Mentir pour un plaisir, tricher pour un centime. Cela ne te fait rien perdre en ta propre estime; Eh bien, prends garde ! Tout finit par s'amassei\ Des choses que tu fais prescpie sans y penser, Vagues improbités, parfois inaperçues De toi-même, te font tomber, sont des issues Sur le mal, et par là tu descends dans la nuit.

Victor Hugo (i),

§ VI. — Retour au devoir

Lorsque l'homme est passé du bien au mal par le péché» tout n'est pas fini pour lui ; il peut revenir au bien ,; Dieu le lui demande, l'Eglise l'y exhorte, tout est mis en œuvre pour le ramener à la vertu et lui rendre le retour plus facile.

Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux poteaux, portant l'un cette inscription : Route du bien, l'autre cet avertissement : Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent : Choisissez ; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent de la seconde route à la première celui qui s'hait laissé tenter par les abords ; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.

Le Christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'en faut prodigue.

Alexandre Dumas fils (2).

Qu'est-ce qui pousse l'enfant prodigue dans le^ bras do son père? Le triste état où l'a réduit sa fuite.

Ainsi Dieu poursuit le pécheur jusque dans ses plaisirs, et les empoisonne par le remords. Tout est reproche au

(i) Toute la lyre, les Sept cordes, III, vu. Hetzel. (a) La Dame aux camélias, m. C. Lévy.

coupable : sa mémoire, son imagination, la vue d'une église, la rencontre d'un ancien compagnon de vertu :<

C'étîjit en 1848. Lacordaire entrait pour la première fois à rAsseiuhlée constituante, dont Lamennais était aussi membre. Lamennais aperçoit son ancien ami et détourne les yeux. — « Savez-vous qui arrive ? » lui dit un de ses voisins, Latnennftis ne répond pas. Son voisin insiste : — « Mais retournez-Ycms donc, c'est Lacordaire. — Eh ! pour Dieu, laissez-moi, dit l*apostat poussé à bout, ne comprenez-vous pas que cet homme me pèse sur les épaules comme un monde ? (i) »

Quel châtiment ! mais aussi quelle invention de la^divine miséricorde ! sans doute on souffrira du remords,' mais. Dieu aiclant, et pour s'en délivrer, on linirà souvent par revenir au bien.

Le passé ! le passé ! si rien n'en revenait,

Si dans la solitude il se tenait muet ;

Grand sépulcre, si mieux tu verrouillais tes portes,

Oh ! je ne verrais pas l'ombre des choses mortes.

Se dressant devant moi dans les nuits sans sommeil,

Défder la parade en leur triste appareil,

Xarguer d'un rire amer les restes de ma vie

Et jeter en passant la pierre à ma folie.

On verrait moins de fronts pâles et réfléchis,

Mais aussi devant Dieu moins de genoux fléchis,

Moins de coupables reins saignant sous le cilice.

Et moins de pleurs lavant les souillures du vice.

Maurice de Guérin [a).

Quand faut-il revenir à Dieu? Sans doute, jusqu'au moment suprême il n'est jamais trop tard, et Dieu pardonne tint que l'homme est vivant (3). Mais est-il digne d'attendfe la dernière heure ? Soyons conséquents avec nous-mêmes, et, puisque nous savons que c'est notre devoir de servir

(i) rj^lybiblion, 1887, 1" semestre, p. on.

(2) Journal, p. 209. Lecoffre.

(5j On trouvera, dans Saillard, Les Hommes célèbres du xix' siècle et la foi chrétienne, de beaux exemples de conversions au lit de mort ; voir surtout celles de Chopin et de Carpeaux. (Tours, Cattier).

Dieu et de faire le bien, foisons-le dès maintenant. « Il faudrait, dit La Bruyère avec une impitoyable logique^ il faudrait s'éprouver et s'examiner très sérieusement avant que de se déclarer esprit fort et libertin, afin, au moins, et selon ses principes, de finir comme on a vécu; ou, si l'on ne se sent pas la force d'aller si loin, se résoudre de vivre comme l'on veut mourir (i). »

Le pécheur, et c'est encore heureux, ne raisonne pas avec cette logique. Il veut se convertir, mais plus tard, et en tout cas à l'heure de la mort. Imprudence sans égale, qui joue une éternité sur un coup de dé ! L'heure de la mort? mais elle sonnera bientôt, et il n'y a peut-être pas une minute à perdre.

« O mon âme ! ai-je encor le temps d'être crédule, « Avide et rebrûlé du feu qui me rongea :

« Quelle heure est-il à ta pendule ?»

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