‹ Les apologistes laïques au dix-neuvième siècleChapitre 98 sur 167 · DEVOIRS DE L^HOWTME ENVERS SON PROCHAIN · texte numérisé non relu

DEVOIRS DE L^HOWTME ENVERS SON PROCHAIN

Nous savons bien que l'on objecte la nécessité de fortes ^ lu des et du diplôme qui doit les couronner ; un enfant, un jeune homme a donc été renfermé de longues années entre ^es murs d'un collège :

Un beau Jour Trissotin l'examine, un préfet Le couronne ; et c'est dit ; un imbécile est fait.

Victor ïlrGo (¥).

Ce mot n'est sans doute qu'une boutade; mais, quoi qu'il en soit, -si vous vous croyez obligés «de vous sépaTer de vos enfants, sachez où vous les mettez et à qui vous les confiez. Interrogez ceux qui ont passé dans ces maisons, et prenez garde, s'ils sont obligés de faire des aveux semblables à ceux-ci :

Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans les collèges?... Des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleur, tenaient par passe-temps des propos qui auraient fait frémir les bosquets immobiles de Versailles...

Alfred de Musset (a).

.. Maintenant que je me rappelle les termes dont le sens m'échappait alors, et dont ces jeunes imaginations, déià salies par des curiosités hâtives, se servaient à mon endroit, termes que les hommes ne prononcent plus eiïtre eux après un certain âge. même dans la colère, le dédain ou l'ivresse; immondices du langage qu'on ne retrouve qu'à de rares intervalles, sur les murs des chemins de barrière ; je me demande quel secret éb invincible ennemi de Dieu peut souiller ainsi les lèvres, l'esprit et l'âme de petits êtres à peine échappés de ses mains, et sas pendus encore au sein de la vierge nature.

On s'étonne de l'immoralité, du scepticisme, de la dépravation des temps modernes! Entrez dans le premier collège venu, remuez cette apparente jeunesse, appe lez à la surfaeece qui est au fond, analysez cette vase, vous ne vous étonnerez

(i) L'Ane, v. Hetzel.

(2) La Confession d'un enfant du siècle, l, ii. Charpentier,

plus. La source e&t empoisonnée depuis longtemps : et, quand on n'a pas été un enfant, on ne devient pas un homme.

Alexandre Dumas fils (i).

Nous ne voulons rien exagérer, mais ces témoignages ne peuvent paraître suspects, et quand des parents se font suppléer dans l'éducation de leurs enfants, ils doivent se demander par qui et comment ils seront remplacés.

2° Exemple. « Leçon commence, exemple achève. » Ce ne serait rien que d'instruire l'enfant à pratiquer ses devoirs, si on ne lui en donnait l'exemple. Vous voulez que votre fils soit vertueux? soyez-le vous-mêmes, et comme

D'un cygne il ne peut jamais Tomber que des plumes blanches (a),

Votre exemple sera une prédication plus efficace que les exhortations les plus éloquentes.

Voici, de ce que nous avançons, deux preuves en sens contraire.

Nous avons eu de fréquentes occasions de citer Lamartine, et l'on a pu voir à quel degré éminent il possédait le sens religieux. Où l'avait-il puisé ? dans les exemples de sa mère. Lui-même en rend témoignage :

Sa piété, dit-il, découlait de chacune de ses inspirations, de chacun de ses actes, de chacun de ses gestes, nous enveloppait, pour ainsi dire, d'une atmosphère du ciel ici-bas. Nous croyions que Dieu était derrière elle et que nous allions l'entendre et le voir, et converser avec lui à chaque impression du jour. Dieu était pour nous comme l'un d'entre nous. Il était né en nous avec nos premières et nos plus indéfinissables impressions. Nous ne nous souvenions pas de ne l'avoir pas connu ; il n'y avait pas un premier jour où on nous avait parlé de lui. Nous l'avions toujours vu en tiers entre notre mère et nous Soi nom

(i) L'Affaire Clemenceau, ix. G. Lévy.

{2) V. Hugo, Chants du crépuscule, xxxvi. Hetzel.

DEVOIRS DE l'homme EXVERS SON PROCHAIN 3^7

avait été sur nos lèvres avec le lait niateniel, noua avions appris à parler en le balbutiant. A mesure que nous avion^ grandi, les actes cpii le rendent présent et même sensible à Tàrae s'étaient accomplis vingt fois par jour sous nos yeux. Le matin, le soir, avant, après nos repas, on nous avait fait faire de courtes prières. Les genoux de notre mère avaient été longtemps notre autel familier. Sa figure rayonnante était toujours voilée à ce moment d'un recueillement respectueux et un peu solennel, qui nous avait imprimé à nous-mêmes le sentiment de la gravité de l'acte qu'elle nous inspirait. Quand elle avait prié avec nous et sur nous, son beau visage devenait plus doux et plus attendri encore. Nous sentions qu'elle avait communiqué avec sa force et avec sa joie pour nous en inonder davantage.

Lamartine (i>.

Et maintenant, en regard de cette admirable confidence, mettez cette confession d'un héros de Paul Bourget. Vous y verrez comment on peut perdre le sentiment religieux.

Parmi les circonstances qui agirent sur moi durant mon enfance, je crois que voici une des plus importantes.

Chaque dimanche matin, et aassitôt que je pus lire, ma mère commença de m'emmener à la messe...

...Je regardais ma mère prier à côté de moi avec l'ardeur contenue qui se manifeste dans ses moindres actions, et je songeais que mon père n'était pas là, qu'il ne venait jamais à l'église. Ma tête d'enfant se tourmentait de cette absence au point que j'avais un jour demandé :

— « Pourquoi papa ne vient-il pas à la messe avec nous ? » Avec mes yeux inquisiteurs d'enfant, je n'avais pas eu de

peine à démêler l'embarras où ma question jetait ma mère. Elle s'en tira pourtant avec une réponse analogue à des centaines d'autres que m'ont faites depuis ses lèvres de femme essentiellement éprise de principes fixes et d'obéissance :

— « Il va à une autre messe, à son heure ; et puis, je t'ai déjà dit que les enfants ne doivent jamais demander pourquoi leurs parents font telle ou telle chose... »

...Pourquoi manière m'avait-elle trompé? Car je savais que

(i) Les Confidences, iv, x. Hachette, Jouvet.

mon père n'allait à aucune espèce d'ofïice. Et pourquoi n'y àllait-i'^pas? .. Tandis que les graves et tristes accents des moines cachés entonnaient les répons de la messe, je me perdais dans cette question. Je savais, sans bien apprécier les motifs de cette supériorité, que mon père comptait parmi les premiers de la ville. Que de fois, à la promenade, étions-nous, lui et moi, arrêtés par (juelquc ami, qui, tapotant ma joue, me disait : « Hé bien, nous deviendrons un grand savant comme le père?...» Quand ma mère prenait son avis, c'était pour l'écouter avec la soumission d'un intime respect. Elle trouvait donc naturel qu'il n'accomplît pas certaines actions qui, pour nous, étaient obligatoires. Nous n'avions pas les mômes devoirs, lui et nous. Cette idée ne se formulait pas dès lors dans mon cerveau d'enfant avec cette netteté, mais elle y déposait le germe de ce qui allait être plus tard une des convictions de ma jeunesse, à savoir que les mêmes règles ne gouvernent pas les hommes très intelligents et les autres.

Paul BOUHGET (i).

Après avoir lu de tels aveux, après avoir vu ce qui se passe dans le monde, on ne peut s'empêcher de frémir en se rappelant la parole de Jésus : Fllii vestri jiidices vestri erunt. « Vos enfants seront eux-mêmes vos juges. »

Comment ces devoirs sont-ils remplis ? Il faut le dire franchement : en général , on ne les observe pas comme on le devrait. Sans doute, les parents aiment leurs enfants, mais

Il n'est pas très difficile d'aimer ses enfants ; il suffit de n'être pas un monstre. L'amour cpi'on leur porte n'est pas enlui-même une vertu : c'est une passion qui, comme les autres, est bonne ou mauvaise, suivant qu'on en est le maître ou le valet.

Octave Feuillet (a).

Que voyons-nous trop souvent dans les familles contem-

(i) Lu Disciple, IV, i. Lemerre.

(2) Julia de Trécœur, i. C. Lévy.

DEVOIRS DE l'homme ENVERS SON PROCHAIN 3^9

poraines? L'enfant considéré comme un embarras, reléj^ué loin des yeux maternels, confié à une p;arde mercenaire.

C'est assez la luode, parmi les jeunes femmes d'à, présent, de n'être point mères, ou de l'être le moins possible. Combien n'en voit-on pas qui cachent leur enfant légitime comme s'il était né d'une faute et non dun devoir! Sa gouvernante le promène, pendant que la mère promène son chien.

Henri de Pèxe (i).

Puis, dès que l'enfant est assez grand pour n'être plus une gène, on le jette tète baissée dans le monde, en pleine fournaise, sans s'occuper de ce que le hasard lui pourra faire voir ou entendre.

Les enfants î... j'ai vu, moi, sous le feu des bougies,

Des bambins de sept ans user leurs énergies,

Maigres et gi^acieux, circuler à minuit

Parmi les fleiu's, les chants, les parfums et le bruit.

Ecouter, empourpés des roses de la fièvre,

Tous ces propos malsains qui passaient sur la lèvre...

Le monde les tuait, et leur mère était là !

Et le bal radieux dansait sur tout cela.

Du Pontavice de Heussey (a).

Je ne pense pas que la précocité des jeunes filles du monde en ce temps-ci, doive être attribuée à l'insouciance morale des mères. Je rends volontiers cette justice aux mères que toutes, sans exception, désirent faire de leurs filles des honnêtes téiiimes. Ce qui leur manque pour atteindre un but si louable, c'est la plus faible dose du plus vulgaire bon sens. Il n'y a, en effet, que l'aveuglement des maris à l'égard de leurs femmes qui soit comparable à l'aveuglement des mères à l'égard de leurs filles. Elles semblent persuadées que tout, dans la nature, est susceptible de corruption, excepté leurs filles. Leurs filles peuvent braver les plus dangereux contacts, les plus troublants spectacles, les entretiens les plus ^cfuivoques, peu importe! Tout ce qui passe par les yeux, pai' les oreilles et par l'intelligence de leurs filles se purifie instantanément. Leurs filles sont des sa-

^i) NéeMichon, xviii. OUendorff.

(2) Œuvres, 1. 1, Devant une porte ouverte. Leraerre,

lamandres qui peuvent impunément traverser le feu, fût-ce le feu de l'enfer. Pénétrée de cette agréable conviction, une mère n'hésice pas à livrer sa fille à toutes les excitations dépravantes de ce qu'on appelle le mouvement parisien, lequel n'est autre chose, en réalité, que la mise en train des sept péchés capitaux.

Octave Feuillet (i).

Gela ne justifie-t-il pas le mot de l'abbé Roux : « On ne sait que répéter : il n'y a plus d'enfants ! — Mais des parents, y en a-t-il encore (2) ? »

Oui, grâce à Dieu, il en est encore, et puisse leur nombre aller en augmentant ! Puissent ceux qui entrent dans le mariage se pénétrer des responsabilités qu'ils assument, et dire comme ce jeune fiancé, parlant du bonheur qu'il espère trouver au foyer conjugal :

...Ce n'est pas tout encore. Oh ! j'aimais à rêver

Un bonheur plus autère... un devoir!... Elever,

Elever avec elle un être aimé comme elle,

Vivre tous deux penchés sur cette âme immortelle,

Deviner chaque instinct pour le pvirifier,

Epier chaque élan pour le fortifier,

Nous agrandir nous-même en cette sainte tâche,

A lui servir d'exemple aspirer sans relâche.

Et, nous affermissant ensemble au droit chemin,

Vers Dieu monter tous trois en nous donnant la main !

Ernest Legouvé (3).

Page 1