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AUX PRUSSIENS

J E sais qu'il est des temps où la haine aiguisée

Contre l'audace du bourreau Doit attendre et souffrir, patiente et rusée,

Lame qui dort dans le fourreau.

Je sais qu'il est des temps où, la tête baissée,

La bouche close et l'œil fermé, L'homme ne doit laisser qu'au fond de sa pensée

Vivre son espoir désarmé ; Que la menace est folle et la bravade sotte

Quand le bras encore lassé

Aux Prussiens. 53

Ne peut venger l'affront ni châtier la faute

Ni relever le gant lancé.

Je sais qu'il est des temps où la main inquiète

Doit écraser sur l'encrier Ou briser dans l'étui la plume du poète

Ou le poignard du meurtrier...

— Mais si la raison met un bâillon sur ma bouche

Et sur ma colère un calmant ; S'il ne m'est pas permis, 6 Némésis farouche,

De t'invoquer en ce moment, Je puis au moins couver au fond de ma mémoire,

Comme dans un nid plein d'horreur, Les souvenirs maudits qu'a gravés dans l'histoire

L'indignité d'un empereur ; Je puis les rappeler à ce peuple de France,

Faire le jour dans ce ciel noir, Attiser son courage, et de la délivrance

Ranimer le vivace espoir...

Je le puis, je le dois ; et restant insensible

A la crainte, au doute songeur, Le souvenir sera, pour ma haine, la cible

Où frappera le vers vengeur

TT

Vous étiez un beau peuple, enfants de Franconie !

— En ces temps-là notre César Etendait sur Berlin Faile de son génie

Vainqueur du temps et du hasard ; Iena, Friedland, Eylau, sépulcres de la Prusse,

Étaient noyés de sang humain, Et vos drapeaux flottaient, sous les yeux du tzar russe,

Sur les sables du Niémen.

Vous étiez écrasés : Tilsitt se pâmait d'aise

Devant Potsdam sacrifié, Et votre Brandebourg sous la botte française

S'agenouillait humilié.

— Oui ; mais dans vos vieux burgs que le vieux Rhin caresse,

Dans toutes vos grandes cités, Erfurth, Trêves, Coblentz, dans Munster forteresse

Et dans vos universités, De l'Oder au Weser, de l'Elbe à la Vistule,

Couraient de sourds frémissements :

Kœrner faisait passer l'héroïsme qui brûle

Dans les cœurs libres allemands.

Aux Prussiens. 55

La Tugendbund s'armait, Blucher rêvait dans l'ombre

Des représailles pour Eylau; Le haut baron de Stein organisant le nombre

Préparait notre Waterlô ; Et, les bras fracassés, la poitrine meurtrie,

Mais déjà prêts à vous venger, Vous léguiez à vos fils l'amour de la patrie

Et la haine de l'étranger.

— C'était votre devoir qu'ordonnait notre faute,

Vous l'avez rempli jusqu'au bout :

La nation qui meurt ressuscite plus haute

Quand elle sait mourir debout.

Mais si l'effort fut grand, le succès fut infâme

Et vous avez, vainqueurs maudits, A nous broyer le corps, à nous tenailler l'âme.

Triomphé comme des bandits.

Meurtres, pillages, vols et ruines rougies,

Ablis brûlé, Strasbourg fumant, Voilà votre bilan de fêtes et d'orgies,

Voilà votre couronnement.

— Vous nous avez pillés } — Non pas avec l'audace

De ces brigands de grand chemin Dont le ventre troué laisse encore une place

Aux blessures du lendemain, Mais comme des marchands aux chiffres méthodiques,

A l'œil vif, au cœur paresseux, Emballeurs ordonnés, déménageurs logiques,

Dont le glaive est un fouet graisseux !

— Vous nous avez tués? — Oui, mais comme des lâches,

De loin, derrière vos canons, Du fond des bois touffus dont les sombres panaches

Vous cachaient à nos compagnons, Ou bien en fusillant sur quelque mur farouche

Gavroche et Fantine trahis Comme ils brûlaient encor leur dernière cartouche

Pour le salut de leur pays !

— Enfin, comme autrefois les Huns et les Vandales,

Soudards sauvages d'Attila, Vous avez abîmé sous vos torches fatales

L'autel, le parc et la villa :

Saint-Cloud brûlé, Meudon brûlé, pourquoi? Pour rire

De notre malheur impuissant?

Borusses, gardez-vous ! Ce que le fer déchire

Peut se refaire avec du sang.

Aux Prussiens. 57

Oui, vous avez été le châtiment du crime

Et la leçon de l'avenir, Mais notre vieille histoire, héroïne sublime,

Peut encore se rajeunir.

Nous vous imiterons : pendant autant d'années

Qu'il le faudra, nous attendrons, Et peut-être sans voir de meilleures journées,

Dans la tombe nous descendrons, Mais en laissant au cœur de nos fils, de nos temmes,

Graîne mûre d'un sol fécond, Le long ressouvenir de vos actes infâmes

Et la haine de votre nom.

Comme vous, nous saurons comprimer nos envies

Et, foulant aux pieds la pudeur, Immoler notre honneur, sacrifier nos vies

A la patrie, à sa grandeur :

Nous serons espions, traîtres, menteurs, parjures,

Sous le masque de l'amitié...

— Mais lorsque nous pourrons re venger nos injures

N'attendez pas notre pitié :

O disciples de Gœthe, il nous faut bien des larmes

Pour tous les pleurs par nous versés; O frères de Schiller, bien du sang sur les armes

Pour vos carnages insensés ; Vous avez dépassé les limites humaines,

Commis tant d'excès odieux Que, s'il en existait, nos ruines germaines

Eussent fléchi même les dieux :

Œil pour œil, dent pour dent, voilà notre assurance,

Espoir d'un avenir plus beau... Ou l'Europe pourra dire : « Ci-gît la France :

Ses enfants l'ont mise au tombeau! »

Octobre

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