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LA RENTREE DE LA CHAMBRE

A mon cousin Hippolyte Bertrand

Vous voilà revenus, pères conscrits d'Utique, O Catons qui poussez contre la République L'éternel t delenda Carthago » du Romain! Avez-vous rencontré sur le bord du chemin Quelque engin meurtrier, quelque cheval de Troie Qui fera notre deuil en causant votre joie> Votre esprit inventif aurait-il déniché Dans les champs veufs d'épis l'expédient cherché?

Allons, mes beaux seigneurs, revenez-nous plus sages Ne vous souvient-il plus qu'en dépit des messages

6o Les Apostrophes.

La cloche du manoir, l'horloge du hameau, Le murmure du vent qui caresse l'ormeau, La plainte du raisin s'écrasant sous la presse, Le ruisseau qui s'enfuit du moulin en détresse, Tout enfin vous a dit, comme au moine martyr, Ce triste mémento : « Frères, il faut partir ! »

Donc, iniusez du plomb dans vos cervelles vides :

Nous sommes vigoureux, vous êtes invalides

Et votre droit divin, votre culte royal,

Demeurent impuissants contre l'essai loyal.

Je sais que c'est bien dur et, s'il le faut, j'avoue

Que Sisyphe à son roc, Ixion sur sa roue,

Saint Laurent sur son gril et tous vos confesseurs

Auprès de vos tourments n'avaient que des douceurs ;

Aussi pressentons-nous que l'offense reçue,

La haine du présent, l'espérance déçue,

Ne sont pas de nature à donner à vos cœurs

Un amour bien sincère à l'endroit des vainqueurs

Vous allez vous poser en victimes injustes, Rappeler vos vertus, vos qualités augustes, Votre amour du pays, vos antiques exploits, Et faire aux ouvriers la réclame des rois;

La Rentrée de la chambre. 61

Ou bien, dissimulant votre rage secrète

Sous les trompeurs dehors d'une amitié discrète,

Répétant la leçon apprise à nos dépens,

Vous vous apprêterez pour quelque guet-apens.

Eh bien, rassurez-vous, Lorgeril o poëte, O clérical de Meaux, 6 d'Audiffret l'honnête, Vous ne serez pour nous, malgré vos repentirs, Que de vrais ennemis et que de faux martyrs, Mais nous respecterons, à nos heures de fête, La pitié des vaincus et l'heur de la défaite.

D'ailleurs, qu'aurions-nous peur } — De feu César Pandore ) Décembre l'a flétri, Sedan le déshonore.

— De Pépin d'Orléans } Son modeste en-tous-cas A, par ces mauvais temps, souffert bien des tracas.

— De Bourbon prêtre et roi? Trop de vieilles perruques, Et puis le Parc aux Cerfs rappelle les eunuques!

Donc, mes braves amis, tenez-vous à l'écart : La France veut ses droits, le peuple veut sa part ; Votez vos deux budgets, c'est le devoir unique Qu'impose à vos travaux le mot de République ; Quant au reste, laissez les choses en l'état

Gz Les Apostrophes.

Et ne machinez pas un nouvel attentat ;

Vous avez vos projets, mais nous avons les nôtres

Et nous y commettrons d'autres bras que les vôtres,

De meilleurs ouvriers, de plus jeunes surtout,

Dont le cœur reste droit et la force debout,

Qui n'aient pas, à cette heure où la France succombe,

Un pied à l'Assemblée et l'autre dans la tombe,

Et qui puissent enfin sur le sol aplani

Ramener la justice et le progrès béni;

Nous voulons le salut, vous voulez notre perte. . .

Chapeau bas, messeigneurs ! La séance est ouverte!

12 novembre 1872.

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