‹ Les apostrophesChapitre 13 sur 24 · SCÈNE A DEUX FEMMES · texte numérisé non relu

SCÈNE A DEUX FEMMES

A Madame D u g uér e t

C'est l'heure, il faut partir.

JEANNE

J'ai réfléchi, je reste.

NANCY

Ai-je bien entendu? Quel est ce mot funeste? Quoi! lorsque je m'en vais, tu resterais ici? A qui veut te frapper tu répondrais merci } Tu pourrais oublier l'ancienne idolâtrie Et dans son abandon délaisser la patrie !

JEANNE

Ma sœur!

NANCY

Mais sais-tu bien que dans notre maison Personne n'a mangé le pain de trahison }

JEANNE

Je le sais.

NANCY

Et tu veux commencer notre honte, Profaner, renier sous le fer qui nous dompte L'avenir, le présent, ton espoir, tes remords, Le sang de notre père et de nos frères morts !

JEANNE

Ma sœur!

NANCY

Soit, moi je pars : je quitte cette terre Où s'aigrit tous les jours mon chagrin solitaire, Où mon deuil attristé rencontre à chaque pas La croix de sapin noir qui bénit le trépas ; Française sans orgueil et femme méprisée, Je ne subirai pas la cynique risée Du Tudesque trônant dans nos murs abattus

L'Option. 65

Et donnant ses faveurs à ceux qu'il a battus. Du sol natal souillé je m'éloigne sans peine, En conservant mon nom, ma liberté, ma haine, Et n'abandonnant pas comme toi, corps sans cœur, La pâleur de ma joue aux baisers du vainqueur.

JEANNE, avec douleur.

Ah! c'est est trop... Avant de me dire ces choses Peut-être eussiez-vous dû vous informer des causes Qui m'ont pu décider à subir mon malheur, A vivre loin de vous, seule avec ma douleur...

NANCY, ironique.

Oh ! je sais qu'aisément tu trouveras des feintes, Des prétextes, des mots, des reproches, des craintes...

JEANNE

Avant de me juger, au moins écoutez-moi.

NANCY, haussant les épaules.

Parle...

JEANNE

Eh bien, je puis dire, et j'use de mon droit, Que nos âmes, ma sœur, libres ou prisonnières, Vont vers le même but de diverses manières :

Par haine pour la Prusse, on s'empresse à partir ; Par amour pour la France, on reste, on est martyr...

NANCY, avec humeur.

Chacun fait son devoir comme il le peut entendre.

JEANNE

Qui l'a su raisonner a pu mieux le comprendre.

NANCY

L'arc trop tendu se brise...

JEANNE

Et plus souple il se tend.

NANCY

Quand on hait, on s'en va...

JEANNE

Quand on aime, on attend.

r, éclatant.

Eh! je ne le puis plus... J'ai hâte de franchise, D'aller criant partout l'opprobre et la traîtrise De ces grands conquérants, de ces noms glorieux Qui par le nombre seul furent victorieux,

L'Option. 6y

Et de donner l'essor, sans retenir ma bouche, Aux élans comprimés de mon âme farouche : Je dirai tous ces vols, ces crimes, ces horreurs, L'incendie ordonné, les paisibles fureurs, Les vieillards fusillés, les outrages des femmes, Les enfants égorgés par des soldats infâmes, Les .autels dévastés, les hôpitaux détruits, L'obus crevant les murs, le sang comblant les puits ; Et devant cet amas de morts et de ruines, Interrogeant les cœurs et sondant les poitrines, Je parlerai si haut que, même à l'étranger, J'ameuterai des bras qui voudront nous venger.

JEANNE

Je saisis votre but, j'admire sa vaillance...

NANCY

Et je le remplirai sans une défaillance...

Mais vous ne changez rien au plan que j'ai conçu Après le deuil souffert, après l'affront reçu, Redresser sa fierté sous l'offense ennemie, Refuser d'obéir aux lois de l'infamie, Est l'acte d'un cœur fort qui ne sait pas faillir...

Ce laurier, seulement, est facile à cueillir,

Et ma faible raison cherche, en bonne justice,

Qui vaut mieux, de la fuite ou bien du sacrifice.

— Oui, j'opte pour la Prusse et son roi cher à Dieu ;

Mais en prenant le joug, je ne dis pas adieu

Au pays adoré dont je reste la fille :

Je lui garde l'amour dont meurt notre famille,

Et je saurai semer ce germe triomphant

De la tombe de l'homme au berceau de l'enfant.

NANCY

Que dis-tu là?

JEANNE

Ceci : qu'en quittant nos rivages Vous laissez place nette aux désirs des sauvages ; Que les vides formés par l'émigration Attireront ici leur population ;

Que leur code, leurs mœurs, leur langue, leur police, Dans votre libre exil trouveront un complice, Et que dix ans passés dans cet isolement Feront de notre terre un terrain allemand.

NANCY

Eh bien, pourquoi lutter contre la destinée?

L'Option. 69

JEANNE

Pourquoi } Parce que l'âme à périr condamnée

Doit, sinon par espoir, au moins par dignité,

Disputer la victoire à la fatalité,

Et qu'il faut protéger le sein de notre mère

Contre la dent germaine et sa morsure amère.

— Eh bien, nous qui restons, nous poursuivrons ce but

L'Allemagne sur nous lèvera son tribut,

Nous payerons l'impôt, sous subirons les casques...

Mais la foi du pays revivra sous nos masques,

Pieuse et défendant contre l'oubli banal

Le fidèle dépôt du feu national,

Culte, traditions, coutumes, espérance,

Légendes de grandeur, souvenirs de souffrance.

Partout où le soleil féconde nos moissons,

Du droit anéanti répétant les leçons,

France, je porterai ton image sacrée,

Ton langage divin, ta robe déchirée,

Reliques de nos deuils sans consolation!...

Nous garderons ton sol contre l'oppression,

Rapprochant l'avenir et préparant les voies

A ce jour de revanche appelé par nos joies :

Nous serons Prussiens conquis par le succès,

yo Les Apostrophes.

Mais en changeant de nom, nous resterons Français !

NANCY

Chimères, tout cela... Donc, tu restes?

JEANNE

Sans doute.

NANCY

Alors, embrassons-nous; moi, je me mets en route.

JEANNE

Je nose vous prier...

NANCY; s' attendrissant.

Je ne puis te blâmer...

JEANNE

Au moins, continuez, de là-bas, de m'aimer !

NANCY

Toujours !

Elle l'embrasse.

Mais le temps presse et la haine m'appelle.

JEANNE

L'amour seul me retient.

L'Option. 71

NANCY, faisant quelques pas

Alsace, sois fidèle !

JEANNE

Souvenez-vous, Lorraine!

NANCY, vivement.

Adieu... C'est le devoir!

JEANNE, d'une voix forte.

Adieu? Non pas adieu, ma sœur, mais au revoir!

Octobre 1872.

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