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LES TROIS GRENOUILLES

A mon meilleur ami } Raphaël Alciator

JLes grenouilles, à ce moment, S'écaient mises en République, Ayant pour seul gouvernement Certain Président fort pratique, Qui passait son temps à lutter, A travailler, à discuter Contre l'élément anarchique.

Or, lasses un beau jour de voir Cet homme fort, cet homme sage,

Les Trois grenouilles. 73

Par conscience et par devoir Barrer sans cesse le passage Au roi quelles voulaient revoir.

Les grenouilles coalisées Se prétendirent abusées, Firent tant et firent si bien Contre les vitres des croisées Que ce sincère homme de bien Lâcha tout, ne regrettant rien.

Alors ce fut chez les grenouilles.

Libres enfin de se choisir

Un maître selon leur désir,

A qui volerait ces dépouilles ;

Et, du crapaud jusqu'au técard,

Fils, neveux, parents de hasard,

Tous, dans ce monde minuscule,

Avec un zèle ridicule

Vinrent pour réclamer leur part.

Cela fait, la gent Marécage

S'assemble solennellement

Pour prendre un chef à son image,

Un roi qui ferait le serment

De ratifier le partage.

— Moi, fit Tune, j'aime le lys

Et j'ai fait dans ses blancs pétales, Près des ruines féodales, Pour mes petits de petits lits.

— Côa, côa, fit l'assemblée; Oubliez-vous, ensorcelée, Les droits du seigneur abolis }

— Moi, dit l'autre, je suis la Force ; Ma voix fait trembler l'univers

Et je suis aimé de la Corse En dépit de tous mes revers ; Enfin, j'ai le dard de l'abeille Et puis... je ne vous dis que ça ;

— Côa, côa ; qu'on appareille Pour Cayenne et pour Lambessa!

S'il faut, soupira la dernière,

Pour vous plaire et pour vous charmer,

Quelque bourgeoise cuisinière^

Une poule au pot printanière

Qu'un coq aimable puisse aimer,

Orléans me prendra d'emblée.

Les Trois grenouilles. 75

— Cùa, côa, fie l'assemblée, Paris ne peut pas vous nommer.

Dès lors vous voyez l'anarchie!

La genc du marais coassait, Criait, rageait, avocassait, Chacune avec sa monarchie, Et becs de s'ouvrir en beuglant, Et pattes de se mettre en danse, Si bien que cette conférence Finissait en combat sanglant.

Ce que voyant nos combattantes, Reconnaissant enfin leurs torts Par le nombre infini des morts, Vinrent tristes et repentantes, Laissant leurs rois à l'abandon, Demander humblement pardon A leur Président de la veille, Confessant, d'un air fort piteux, Que mieux vaut — à chance pareille — Présent sûr qu'avenir douteux.

Novembre 1872.

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