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LE CADAVRE

A Monsieur Antonio Spinelli

1 l est more. — O Pitié, fille des grandes âmes,

Toi dont la main pleine de rieurs Sème, sur les tombeaux où vont pleurer les femmes,

L'oubli qui sèche les douleurs ; O Pitié, toi qui rends aux vaincus de la vie

L'hommage qu'ils ont mérité, Qui fais taire la haine et s'arrêter l'envie

Devant le cadavre insulté, Pitié, retire-toi; le cercueil qui s'entr'ouvre

Doit s'en aller abandonné :

Le Cadavrf. jj

On ne peut pardonner à l'homme qu'il recouvre : Il n'avait jamais pardonné !

— Il ne pardonnait pas, au boulevard Montmartre,

Quand sur le bitume bruni t Le sang des innocents coulait, horrible dartre,

De la Concorde à Tortoni ; Il ne pardonnait pas quand ses âmes damnées,

Torturant un peuple affolé, Fusillaient sans merci, du Var aux Pyrénées,

Les martyrs du droit violé; Il ne pardonnait pas quand, pour nourrir sa haine,

Il faisait sous des deux affreux, Aux sables de Lambesse, aux marais de Cayenne,

Expirer tant de malheureux ; Il ne pardonnait pas enfin quand en septembre,

Lâche soldat, traître impudent, Il donnait pour pendant aux fastes de décembre

Les palmes rouges de Sedan.

— Voilà l'homme : la Mort elle-même se lève

Pour le juger et le flétrir.

Retire-toi, Pitié ; le châtiment s'achève :

Napoléon vient de mourir.

IT

Oh ! je sais que cela les blesse et les agace,

Tous les complices du maudit, De s'entendre toujours jeter en pleine face

Cette épithète de bandit.

Je sais ce qu'ils diront : rengaine, calomnie,

Crime de lèse-majesté, Que c'était le salut de la France honnie,

Qu'il voulait sa prospérité ; Qu'en aboyant ainsi sur cette tombe ouverte,

En blasphémant sur ce malheur, En estimant bienfait ce qu'ils estiment perte,

Nous insultons à la douleur; Qu'en somme nous avons supporté, tête basse,

Vingt ans ce sabre et ce fusil; Que devant ce présent tout ce passé s'efface

Et le blâme devant l'exil...

— Mais si nous subissions ce règne sanguinaire,

C'est que la force l'imposait; Mais ce que nous disons à ce lit funéraire,

Au vivant, on le lui disait;

Le Cadavre. 79

Mais vingt ans de succès ne passent pas l'éponge

Sur le sang autrefois versé, Et l'histoire n'a pas à faire de mensonge

Parce que Fhomme est trépassé...

— Oui, nous nous répétons, et, tant que notre bouche

Pourra s'ouvrir et parler haut, Nous le répéterons, tout ce drame farouche

De la victime et du bourreau, Parce qu'il taut prouver aux nations esclaves

Cette éternelle vérité :

Le droit finit toujours par briser les entraves

Des tyrans de l'humanité!

Tyrans... eh oui! tyrans; car Décembre et Brumaire,

Frères issus du même lit, Avaient fondé tous deux un empire éphémère

Sur le même droit aboli.

Mais Brumaire fut brave à son heure dernière;

Décembre, lâche jusqu'au bout :

L'un effrayait les rois de sa main prisonnière,

L'autre leur donnait le dégoût.

L'un avait pris l'Europe entière pour royaume

Et pour provinces des Etats ; Il voulait conquérir le monde ; c'était l'homme

Que l'inconnu ne lassait pas.

L'autre marchait dans l'ombre ; il avait l'œil nocturne,

L'allure louche des serpents ; Il craignait le grand jour ; son esprit taciturne

Se complaisait aux guet-apens :

Le trône fut son but ; son complice, le prêtre ;

Son instrument, le boulet rond ; Parmi tous les Césars il avait rêvé d'être,

Non pas Auguste, mais Néron.

Il rebâtit Paris, mais pour le mieux étreindre ;

Et, sitôt qu'il devint moins fort, L'aigle se fit siffler après s'être fait craindre ;

Après Baudin vint Rochefort.

L'oncle avait eu Moscou, le Kremlin, ce portique

Où paradaient les fiers strélitz ; Le neveu prit Pékin, fut pris par le Mexique,

Et Sedan fut son Austerlitz.

Enfin l'oncle fut grand; le neveu, dans l'histoire,

Est Napoléon le Petit.

L'un était possédé de l'amour de la gloire;

L'autre n'en eut que l'appétit.

Le Cadavre.

O France, ô mon pays, examine et décide,

Sans t'arrêter à la pitié Que cherche à t'inspirer avec un art perfide

Ou l'intérêt ou l'amitié ; Regarde autour de toi. L'on te parle sans cesse

De vingt ans de prospérité ; Mais à qui les dois-tu, sinon à ta richesse,

Sinon à ta fécondité?

Et quant à ces grandeurs si faussement prônées

Comme l'œuvre d'un nom béni, Quelle tomme enfin les a donc couronnées

Et comment ont-elles fini } Deux cent mille Français, par cet hiver si rude,

Jetés au froid de la prison; Strasbourg et Metz ayant, avec la servitude,

Des Allemands pour garnison :

Cinquante mille morts, deux provinces perdues,

Notre argent payant ces hasards :

France, voilà comment grâces te sont rendues

Par le dernier de tes Césars !

Réfléchis maintenant : vois l'amas de ruines

Que t'ont légué les empereurs ; Vois ce qu'ils t'ont coûté d'or, de sang, de rapines,

De larmes, de honte et d'horreurs ; Et, devant ce cercueil que les rois solidaires

Couvrent de bénédictions, Maudissant ce fléau des hommes légendaires

Qui s'imposent aux nations, Relève ton beau front, reprends ton énergie

Avec ta foi dans l'avenir.

La mort a balayé la salle de l'orgie :

La République peut venir !

9 janvier 1873.

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