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A LA JEUNESSE

Amis, voici deux ans que la paix est signée,

Que Paris s'est rendu, que l'Alsace indignée

Frémit sous le talon hautain de l'étranger,

Et l'excès du malheur n'a pas pu vous changer !

Déjà Ton peut vous voir, recommençant vos fautes,

Des ennemis d'hier redevenir les hôtes

Et, chassant le souci de vos cercles bavards,

Promener vos loisirs le long des boulevards,

Courir les bals, semer l'argent, suivre les fêtes,

Boire dans les cafés à l'oubli des défaites ;

84 L ts Apostrophes.

Le jour, salir vos noms dans les boudoirs dorés ; La nuit, user vos corps au fond des cabarets Et, futiles, légers, sceptiques, sans mémoire, Infâmes, insulter la patrie après boire!

Oh! vous criez déjà qu'on vous accuse à faux, Que je grandis vos torts et grossis vos défauts, Que vous avez du cœur, que notre horrible chute N'a pas diminué la grandeur de la lutte, Et qu'on vous reverrait, sans vous faire prier, Les doigts sur le fusil, le pied à l'étrier...

Eh bien! c'est entendu : vous avez du courage, L'esprit vif aux leçons, la main prompte à l'ouvrage Soldats et francs-fileurs ont rempli leur devoir; Chacun a vu de près la mort sans s'émouvoir Et le rêve de tous, le but de la jeunesse Est de faire aujourd'hui que la France renaisse...

Soit, mais laissez alors aux peuples corrompus Tous les raffinements dont vous êtes repus, Le baccarat trop cher, les courses trop aimées, Les vins trop capiteux, les nuits trop parfumées, Ivresses de l'amour, veilles du tapis vert,

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Soupers, noces sans fin, où votre cœur se perd.

— Tant que l'on vous verra, désolant vos familles, Vous salir bêtement, vous tuer pour des filles, Glorifier le vice, insulter la vertu

Et jouer votre honneur sur un neuf abattu;

— Tant qu'on vous entendra, dépouillant toute honte, Vanter l'or qui séduit avec le fer qui dompte, Encenser le succès, d'où qu'il vienne, à genoux,

Et dresser des autels à l'écu de cent sous... Aussi longtemps sera vaine cette espérance Qui rapprochait le jour de notre délivrance!

Oh! je sais bien qu'il faut aux lutteurs d'ici-bas Des heures de repos après les longs combats, Qu'on ne peut pas pleurer toujours, et que la vie Du chagrin à la joie incessamment dévie; Que la France a du nerf et qu'elle peut user, Après ce grand effort, du droit de s'amuser; Que Rome pour mourir se couronnait de roses; Que le rire console enfin de bien des choses...

Mais je ne prétends point coucher dans son linceul Cet ami d'autrefois, le rire, notre aïeul ; Je ne marchande pas à la machine humaine

Quelques jours de loisir pour quelques mois de peine.. Ce que je vous demande, amis, c'est un désir Plus large du travail, moins ardent du plaisir : C'est de faire partout égale et même place Au devoir qui soutient, au rire qui délasse, Et de garder toujours au fond de votre cœur La fierté du vaincu, le mépris du vainqueur. Ne vous y trompez pas, la Patrie est blessée : Elle a perdu son sang et chancelle affaissée : Il faut la relever, il faut qu'au grand soleil L'univers étonné contemple son réveil.

C'est à vous, jeunes gens, que revient cette tâche : Elle est lourde et réclame un effort sans relâche : Vouloir, se souvenir, travailler et savoir, Aujourd'hui plus qu'hier voilà votre devoir;

— Oui, vouloir ! car, avec la science avancée Qui fait de la matière un bras de la pensée, Vouloir, c'est approcher plus près du dénoûment, C'est faire un premier pas vers l'affranchissement.

— Se souvenir, hélas ! mais c'est tremper son âme, C'est par la haine sainte alimenter la flamme

Et, donnant à la foi son essor voyageur, Effacer le passé sous l'avenir vengeur.

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— Travailler, n'est-ce pas le remède des larmes, L'œuvre du citoyen qui se forge des armes, Sème sur son chemin l'exemple et la leçon,

Et d'un beau lendemain prépare la moisson }

— Savoir! ah! cette fois il faut, nous devons vaincre. Amis, et, nos revers ont pu vous en convaincre, L'ignorance et l'erreur ont plus versé de sang

Que l'assaut continu du flot envahissant,

Que les boulets de Krupp, les obus et les balles,

Funèbres instruments des lois impériales...

Amis, il faut savoir; nous saurons, n'est-ce pas? Aujourd'hui la science est le gain des combats. Volontaires martyrs de l'heure expiatoire, Vous tenez en vos mains un gage de victoire ; Allez-vous le laisser, triste épave sans prix, Echouer lâchement aux grèves du mépris ; Ou bien, mieux inspirés, plus forts, plus patriotes, Bannissant les Pasquins et les Iscariotes, Allez-vous, l'œil fixé sur les rives du Rhin, Pour des fastes nouveaux aiguiser le burin }

Alors rappelons-nous que, tous tant que nous sommes, Enfants et jeunes gens, nous avons l'âge d'hommes;

Qu'en nous esc le salut de la patrie en deuil, Qu'au bout de notre oubli peut s'ouvrir son cercueil. Et, jetant au ruisseau notre défroque ancienne, Imitant s'il le faut la tactique prussienne, Lentement, en silence, avec maturité Nous nous préparerons au réveil irrité, Afin que, sous la tombe où sombra leur courage, Nos soldats, nos vaincus, vengés de leur outrage, En entendant sonner nos clairons triomphants, Ressuscitent heureux et fiers de leurs enfants!...

21 février 1873.

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