‹ Les apostrophesChapitre 18 sur 24 · A DON CARLOS · texte numérisé non relu

A DON CARLOS

U roi de fantaisie, ô prince de roman, Savez-vous, par Chambord, que vous êtes charmant ! Comment ! depuis six mois les soldats monarchistes Arborent le béret et le guidon carlistes; Brigands faisant la nique au prudent alguazil, Curés abandonnant ld croix pour le fusil, Hidalgos ruinés, mendiants des campagnes, Ont délaissé pour vous leurs toits et leurs compagnes ! Et pendant qu'ils s'en vont tous par monts et par vaux Des frontières d'Irun au roc de Roncevaux, Marchant ou chevauchant, jouant de l'espingole, Semant à tous les vents la folie espagnole,

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Souffrant, crevant de faim, grâce à votre abandon... — Vous, vous montez en graisse et poussez du bedon !

Depuis Orozquieta (même encore on en doute)

Vous vous êtes tenu loin de la grande route,

A l'abri, bien garé des atteintes du fer,

Soignant votre santé contre les courants d'air;

Vous mangez, vous buvez, vous dormez bien tranquille,

Comme si vos soldats partageaient votre asile!

Quelle agréable vie et quel destin heureux!

On s'appelle Carlos, on est le fils des preux,

On réclame des droits à gouverner en maître :

On a pour soi Bourbon et pour Bourbon le prêtre :

Le prestige passé vous environne encor :

L'héritage royal vous a donné de l'or...

Et comme l'on prétend conquérir un royaume

Et qu'il faut se montrer honnête et brave, en somme,

On pousse à l'abattoir le vulgaire troupeau :

Les autres vont crever, mais on garde sa peau !

Du reste je conviens, ô Charles-Quint en herbe, Que vos guérilleros forment un corps superbe,

Un corps de gentlemen, doux, humains, gracieux, Tels qu'on a pu rêver les archanges des cieux.

D'abord ils sont pieux : aussi leurs entreprises Empruntent fréquemment des douros aux églises : Ils savent que l'argent fait vivre un attentat Et puisent volontiers aux caisses de l'Etat... D'ailleurs fort au courant des sciences modernes : Le tromblon à la main, du plomb dans les gibernes, Sur les rails enlevés ils arrêtent les trains, Massacrant les chauffeurs, volant les pèlerins ! Pour se faire la main, pour assurer leurs âmes, Ils font sauter des ponts ou fusillent des femmes, Lancent sur le pays le rebut des prisons, Détruisent les tunnels ou pillent les maisons Et, pour mieux réchauffer leur bravoure engourdie, Au moyen du pétrole allument l'incendie !

Mais quoi! tous ces exploits sont louables et beaux : Le curé Santa-Cruz, pourvoyeur des tombeaux, Même en tuant les gens garde son caractère : Elios est honnête et Tristany austère ; Les carlistes, pillards, pétroleurs, assassins, Auprès des communards sont de vrais petits saints,

A don Carlos. 95

Et l'on conçoit sans peine, au récit de ces choses, Que le pape et Chambord les couronnent de roses : République à Madrid, république à Paris, Un semblable forfait doit recevoir son prix ; Et marquis de hasard, barons de contrebande Au fils des paladins adressent leur offrande ; Sur leurs nobles métiers les dames de hault rang Brodent l'écharpe d'or du futur conquérant, Et le petit seigneur, délaissant sa nourrice, De ses plus jeunes ans lui fait le sacrifice.

Vous pouvez être fier, don Carlos, par moments, De ces vaillants guerriers, de ces beaux dévoûments. Vous avez l'or de France et le sang de Navarre, Le glaive généreux et la cassette avare... Mais le peuple d'Espagne, esclave en liberté, Que fait-il? Que dit-il ) Quelle est sa volonté?

Debout contre la rampe où la scène s'arrête,

Il regarde, en fumant sa jaune cigarette,

La parade burlesque où s'agitent les rois ;

Il se rit de leurs jeux, se moque de leurs droits,

Siffle Alphonse-Arlequin, Carlos-Polichinelle,

Bobêche-Montpensier, Colombine-Isabelle ;

Et quand il s'est assez amusé de vous voir, Prétendants essoufflés, courir à l'abreuvoir, — Calme et libre, il retourne au foyer domestique, Vous laissant sans chalands, sans clients, sans pratique, Triboulets couronnés qui ne cachez, au fond, Sous un manteau de roi qu'un sceptre de bouffon!

25 mars 1873.

XVJI

LA SAINTE ALLIANCE1 A mon ami Gigon

Ainsi, c'est convenue Pour marcher au scrutin, Le gendarme s'allie avec le sacristain ; Fracasse va tremper dans l'eau de la Salette La botte et le képi, le sabre et l'épaulette ; Et Basile, montant l'âne de Balaam, Remorque l'aigle corse et l'abeille de Ham !

Joyeux duo, ma foi, que cette passe d'armes! Reîtres et lansquenets, dominicains et carmes, Fantoches et crispins, puritains et bravis,

i. Avant lo vote du 2+ mai.

98 Les Apostrophls.

Signent traité de paix sur le sacré parvis : L'eau sainte s'essayant à pétrir la cartouche, La croix du Bon Pasteur amnistiant Cartouche, Néron béni — voilà qui doit nous émouvoir : Allons, peuple, salut aux martyrs du devoir!

Car ils sont tous martyrs, ces serviteurs sans place, Valets congédiés par la France trop lasse, Qui rôdent en cherchant un maître Soliveau

Que Ton puisse à loisir exploiter à nouveau.

— Martyrs, ces écrivains dont la plume vénale Encensait les Césars de sa verve banale

Et qui savent couvrir d'un glaive biseauté Le bourbier croupissant de leur indignité.

— Martyrs, ces sous-prétets, ces préfets en goguette, Dont l'esprit se souvient, dont la vengeance guette, Et qui marquent déjà leurs victimes au front

Pour les mieux immoler quand ils triompheront.

— Martyrs, ces généraux qui faisaient dans les fêtes L'école du soldat et celle des défaites;

Ces chambellans dorés qui, la clef dans la main, Ouvrirent sur Sedan la porte de Berlin

Des martyrs } Mais Chambord en console bien d'autres :

La Sainte Alliance. 99

Tous ces vieux pénitents, tous ces braves apôtres Qui voudraient refouler la Révolution Avec la Loi d'Amour et l'Inquisition;

— Ces princes, ducs, marquis, comtes, barons, vicomtes. Qui, de leur droit divin renouvelant les contes, Enchaîneraient l'esprit, la chaire et le journal,

Pour mieux anéantir le droit national.

— Enfin tous ces beaux fils, aux bandeaux symétriques, Gommeux à longs gilets ou muscadins à triques, Amis de la Rosière et de la fille Angot,

Qui, mariant l'Amour et la veuve Cliquot, Perdent au baccarat, au turf, dans la ruelle, Le peu qui leur restait de sens et de cervelle, Et rêvent de couper, Tibères incompris, D'un seul revers de main la têce de Paris.

O martyrs dévoués du devoir politique Qui votez le trépas du bourreau République, Vaillants coalisés dont le bras irrité Prépare un guet-apens à notre liberté, Vous avez donc perdu toute votre mémoire Pour renier ainsi le passé de l'histoire? Comment! Vous unissez pour un commun hasard La dupe et le dupeur, les Bourbons et César,

ioo Les Apostrophes.

Les émigrés de Gand et les « bleus » de la Sambre, L'exilé de Frohsdorff et le gueux de Décembre !

Eh bien, cela vaut mieux : mêlez vos fleurs de lys Aux lauriers que Sedan avait ensevelis : Couvez du même amour ces anciennes reliques, Le dogme impérial et les lois catholiques ; Enfin contre le peuple, éternel ennemi, Invoquez Saint-Brumaire ou Saint-Barthélémy. — Au moins le masque tombe et l'homme se découvre La Bastille se dresse en face du vieux Louvre, On se compte, on se voit, on lutte en liberté, Ou pour la République ou pour la Royauté.

Et, comme pour bénir ces unions malsaines Où chacun des époux trouve sa part de gain, On voit surgir du fond des fossés de Vincennes Le fantôme du duc d'Enghien.

27 avril 1873.

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