LE TOURNOI
A Monsieur Damé de Chamon. avocat
Les masques sont tombés, la lice s'est ouverte
Et dans le champ clos, à cheval, S'élancent chevaliers blancs, bleus, à plume verte.
Pleins d'un courage sans rival.
C'est que le jour est grave et le tournoi suprême
Sonnez, clairons; sonnez, hérauts!
Sur le sol frémissant tourbillonne la crème
Des paladins et des héros :
Les ducs sont descendus dans la commune arène :
Louange et gloire aux grands vassaux !
Et le grand connétable à l'écharpe sereine,
Changarnier, brûle ses vaisseaux; De Broglie est équipé^ d'Audiffret se rengorge,
Adnet excite Duperron, Et le bouillant Duval bardé jusqu'à la gorge
Aiguise encor son éperon ; Enfin le grand Buffet, Buffet que Goulard double,
Juge du camp et président, Promène sur les preux son œil, l'œil louche et trouble
Qui caresse le Prétendant...
Allez, beaux champions, gagnez dans la journée
Le portefeuille en maroquin ; Entamez à l'instant la bataille ajournée,
Frappez l'écu républicain :
Vous êtes cent contre un, bien en fer, bien en selle,
Contre un piéton désarmé; Sabrez, d'estoc, de taille, à la cuisse, à l'aisselle...
— Immole qui t'a trop aimé !
Mais quoi ! Vous êtes bons , au fond , et vos cervelles Si désireuses de combat
Le Tournoi. 103
Trouveraient volontiers quelques feintes nouvelles
Pour retarder ce grand débat.
Pour permettre de vivre au brave petit homme,
De quoi vous contenteriez-vous?
Qu'il se laissât châtrer, qu'il délaçât son heaume
Et qu'il se mît à vos genoux !
Comme aux rois fainéants de la première race
Forcés de prononcer leurs vœux, De vos ciseaux aigus que votre bile encrasse
Vous couperiez ses blancs cheveux ; Pétrissant son esprit, bridant sa force lasse,
Mettant sous clef sa volonté, Vous en profiteriez pour lui prendre sa place
Et machiner la royauté; Préfets destitués, sous-préfets en disgrâce,
Maires révoqués ou changés, Laisseraient aussitôt sur le terrain la trace
De vos désirs, de vos projets ; Parmi les généraux qui commandent l'armée,
On en chaufferait un ou deux, Chargés, en affirmant l'union consommée.
D'appliquer vos plans hasardeux ; Et, le moment venu, la mesure bien prise,
On ferait glisser le rideau :
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— Le « sauveur » paraîtrait, appuyé sur l'Eglise, Portant la robe du bedeau !
Eh bien, vous n'aurez pas, ô Dalilas confuses,
Le bonheur de cette moisson Et le Petit Bourgeois sauvera de vos ruses
La chevelure de Samson.
En vain vous l'attaquez, lâchement, par traîtrise,
Par devant, derrière, de front, Il évite vos coups, trompe votre surprise
Et se préserve de l'affront.
D'ailleurs, il n'est pas seul : derrière la barrière
Le peuple est là qui l'applaudit, Qui hausse ses couleurs au bout de la carrière
Et chauffe son cœur engourdi...
Thiers vaincu, vous auriez un nouvel adversaire
Dont il faudrait venir à bout :
Et lorsque, commençant la lutte nécessaire,
Le peuple se trouve debout; Que des pavés fumants s'élance l'étincelle,
Que le tocsin sonne le glas,
Le Tournoi. 105
Que la poudre détonne ec que le sang ruisselle,
Que l'obus sème ses éclats, Que la France se dresse au sein des fusillades
Pour conquérir sa liberté...
Les ducs sont bien petits devant les barricades,
Les rois devant l'humanité !
— Donc, valeureux guerriers, laissez la guerre sainte,
Les tournois, les assauts hardis Ou nous pourrons chanter dans la funèbre enceinte
Un immense De profundis!
19 mai 1K73.