A MONSIEUR THIERS
U k homme s'est trouvé, de bizarre nature,
Ayant deux âmes en un corps, Prestigieux acteur d'un drame d'aventure
Dont il brossa tous les décors ; C'est lui qui fait les trucs, qui machine la scène
Et qui frappe le dernier coup, Prologue ou dénoûment, sur les bords de la Seine
Ou sur les grilles de Saint-Cloud.
Auteur, il sait créer des héros légendaires ;
Au besoin il est costumier Et compose à chacun des rôles secondaires
En se réservant le premier.
Pour un effet voulu masquant ses batteries,
Il sait dans l'ombre cheminer, S'incliner aujourd'hui devant les coteries
Pour mieux demain les dominer, Ajourner les débats afin de les résoudre,
Perdre du temps pour en gagner, Pardonner à chacun pour mieux se faire absoudre...
Et diviser pour mieux régner.
Constamment engagé, mais restant toujours libre,
Il bascule de tout côté, Se penche à droite, à gauche, et garde l'équilibre
Sur son centre de gravité.
Il est souple et de fer, constant dans ses maximes
Et varié dans ses moyens, Autant aimé que craint des bas-fonds et des cimes,
Des soldats et des citoyens; Peut-être ambitieux mais aimant la patrie
Et, dans son amour du pouvoir, Luttant moins pour sauver sa fortune meurtrie
Que pour accomplir son devoir.
Petit bourgeois, il est le successeur des princes
Dont il fut l'aide et le danger; S'il subit la Commune, il sauva nos provinces
Du joug trop long de l'étranger...
A Monsieur Thiers. 17
— Voilà l'homme : son nom signifie espérance,
Ses fautes valent des succès, Et, s'il peut, il rendra la grandeur à la France
Et la République aux Français *.
3 mai 1S73.