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DISSOLUTION

A mon ami Jules Beaure

L'outrage est consommé, la violence est faite, Thiers renversé s'en va ; toute la droite en fête Affiche son triomphe au sommet de nos murs ; Chambord et d'Orléans battent les épis mûrs Et Bonaparte "vient pour ramasser à terre Tous les grains échappés du van autoritaire.

O députés hardis dont l'odieuse main S'acharne au guet-apens tendu sur le chemin; O vous, ducs et bourgeois, dont la fatale injure

Dissolution. iii

Fait gouverner la fraude et vaincre le parjure, Soyez fiers : le pays tremble, la nation Vous jette avec horreur sa malédiction ; Le sol, à qui déjà la haine était légère, Retombe sous le joug de la horde étrangère ; Le crédit est perdu, le commerce s'éteint, L'or s'enfuit, l'avenir redevient incertain Et la France demande à quelle ignominie La conduit le succès de votre tyrannie...

Vous aviez un beau rôle à jouer cependant : Satisfaire le peuple et son désir ardent ; Ecouter les scrutins qui, depuis deux années, Réclamaient d'autres chefs et d'autres destinées; Infliger aux partis un formel désaveu, Céder sans résistance à l'unanime vœu, Fonder la République enfin de bonne grâce Ou devant nos élus abandonner la place.

Vous ne l'avez pas fait; vous avez préféré Contre notre souhait hautement proféré, Prendre le sceptre en mains, annuler nos suffrages, A l'homme de nos choix prodiguer les outrages

ii2 Les Apostrophes.

Et le forcer enfin, par sa démission, A laisser triompher la coalition.

Soit, mais n'oubliez pas que vous êtes coupables ; Que vous êtes trois cents, désormais responsables Des désordres, des deuils, des troubles, des dangers Qui pourraient résulter de vos affreux projets; Que vous méconnaissez nos volontés suprêmes, Que la foule ici-bas flotte entre les extrêmes ; Qu'en déchirant ainsi votre mandat tronqué, Si le péril advient, vous l'avez provoqué ; N'oubliez pas enfin ceci : que certains crimes Peuvent précipiter un pays aux abîmes, Que, réchappé du gouffre et soudain redressé, Il vous demandera compte du sang versé, Et qu'une fois lancés dans votre forfaiture, Il faudra jusqu'au bout poursuivre l'aventure...

D'ailleurs qu'espérez-vous? Profiter du pouvoir Pour préparer un lit au roi de votre espoir ; Mettre dans les parquets et dans les préfectures, Bourreaux de l'avenir, toutes vos créatures ; Pétrir par le journal, le sabre et le discours Ce peuple si facile au prestige des Cours;

Dissolution. 113

Abuser du renom d'un vaincu magnifique Pour étouffer en paix la jeune République Et, grâce à Mac-Mahon, grâce à ce beau soldat. Bravant vos électeurs, châtrer votre mandat !

Eh bien! rappelez-vous que votre dictature Est vouée au néant par sa seule nature ; Qu'alliés pour le but, opposés de moyens , Vos rois auront toujours contre eux les citoyens; Que la majorité dont vous êtes les maîtres Rencontrera parfois des lâches ou des traîtres ; Qu'unis pour démolir, désunis pour fonder, Vous ne pouvez rien faire et rien consolider, Et qu'en vous dissolvant, au contraire, sans honte, Peut-être le pays saurait en tenir compte...

Allons, législateurs, annulez vos succès ; Pensez en citoyens, agissez en Français ; Respectez nos désirs, aidez notre espérance ; Séparez-vous demain pour réunir la France... — Surtout n'essayez pas de briser le courant : Car la digue toujours cède sous le torrent !

24 mai 1875.

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