AUX ROYALISTES
J\ h çà! ducs et marquis , comtes et gentilshommes ,
Qui détruisez notre repos, Quels sont ces mannequins vermoulus, ces fantômes
Affublés de vieux oripeaux, Que vous vous obstinez, forçats d'une foi sainte, .
A ressusciter du néant, Comme si les lambeaux d'une légende éteinte
Imposaient au peuple géante Prétendez-vous toujours nous imposer pour maîtres,
Malgré nous et par tous moyens,
Aux Royalistes. 19
Ces princes où trois fois nous rencontrons des traîtres
Quand nous cherchons des citoyens?
Ou gardez-vous l'espoir que le progrès recule,
Que la France adore à genoux Ce monarque divin, ce culte ridicule
Et ce passé croulant sur vous?
D'ailleurs, est-ce le jour? L'heure est-elle venue?
Est-ce le moment pour chacun De rompre brusquement la trêve convenue,
De briser le rêve importun ?
Quoi! la France est à bas, victime expiatoire,
Lavant le sang qui fume encor ; La Prusse est là, chez nous, liquidant sa victoire
Et rançonnant notre trésor ; L'ordre se rétablit, le crédit se rassure,
Le commerce se reconnaît. . .
— Et vous n'avez pas honte à rouvrir la blessure
De cette morte qui renaît !
TI
Tenez, vous êtes fous : car je ne veux pas croire, Encenseurs de la royauté,
Que le défaut d'honneur, le manque de mémoire
Ou l'absence de loyauté Soit l'unique motif de toutes ces intrigues
Où se meut dans le désarroi Votre avide parti, ni de toutes ces brigues
Qui déshonorent votre « roy. »
Ouvrez les yeux au moins; voyez ce qui se passe;
Interrogez sans passion Tous ces bruits orageux qui traversent l'espace,
Et consultez la nation.
— Elus par le pays pour faire, comme à Rome,
Sortir des plis de vos manteaux Ou la guerre ou la paix, ou l'impôt sur le chaume
Ou la taxe sur les châteaux, Vous avez préféré dans votre main repue
La plume esclave au glaive fier Et le paraphe noir de l'encre corrompue
A la cicatrice du fer.
— Soit, vous aviez ce droit, vous n'en aviez pas d'autre;
Après ce devoir accompli, Votre intérêt devait céder le pas au nôtre,
Votre mandat était rempli, Et c'était au pays, le souverain unique,
De choisir et de décider,
Aux Royalistes. 21
Du principe ou du roi, du prêtre ou du laïque, Ce qu'il fallait perdre ou garder.
Mais vous n'avez pas eu la grandeur de vos pères
Des Etats de Quatre-vingt-dix :
Vous nous avez joué la farce en gais compères,
En vrais titis du paradis; Et, profitant du trouble, abusant des angoisses
Où nous laissait votre traité, Vous avez mis la main, marguilliers des paroisses,
Sur notre souveraineté.
— Dès lors, vous avez cru que vous pouviez tout faire
.N'ayant pas la majorité Dans ce pays vaillant qui frémit de colère
Devant votre duplicité, Vous avez réuni, sombres parlementaires,
La crosse d'or et le blason, La haine des manoirs, l'orgueil des presbytères,
Le mensonge et la déraison; Et, comptant sur le nombre au sein de l'Assemblée
Pour briser notre volonté,
Vous avez accouché, dans une nuit troublée,
D'un embryon de royauté.
— Prenez garde ! le sol que foulent vos sandales,
O petit-fils des émigrés, Est miné par le flot qui gronde sous les dalles
Et qui ronge tous les degrés. Cédez, il en est temps, à sa marche insensible,
Et faites au peuple sa part :
Hier vous le deviez, aujourd'hui c'est possible;
Mais demain ce serait trop tard !
6 mars 1872.