AUX BOURGEOIS
J e ce connais, bourgeois : tu t'appelles Jocrisse,
Joseph Prudhomme ou Calino; La sottise est ta mère et Terreur ta nourrice,
Deux cercles du même tonneau.
Dès le berceau, tes mains firent œuvres vassales :
Serf des moines et des barons, Tu nouais leurs souliers autour de leurs pieds sales
Ou tu chaussais leurs éperons.
Puis on te vit grandir, mais pour changer de maître
Et porter, esclave entêté,
Les tailles du seigneur et les dîmes du prêtre
Aux fermes de la royauté...
Jusqu'au jour où tu fis, vieux bourreau populaire,
Pour baptiser ta liberté, Couler sous le couteau de ta longue colère
Le sang d'un roi décapité ! Mais ta force se lasse et ton âme énervée
S'affaisse après ce long effort; Tu recules devant ton œuvre inachevée,
Tu fais naufrage dans le port Et, baisant de nouveau cette éternelle entrave
Que vient de briser ton talon, Fait libre par toi seul, tu te refais esclave
Devant le César de Toulon.
Par moments, sous la main des rois que tu te donnes
Tu te cabres haineusement, Tu chasses un instant tes faiblesses poltronnes,
Tu respires superbement; Puis on te jette un os : tu cours à la curée
Qui t'enivre et qui te rendort; Et quand vient le réveil, ta prison est murée,
Tes pieds traînent des boulets d'or.
Aux Bourgeois. 25
Je vous connais, Bourgeois : vous êtes les comparses Des plus horribles guet-apens.
— Comme les loups tapis dans les ombres éparses.
Qui veillent lâches et rampants, Espérant que le sort amènera la proie
Sous leur gueule avide de sang, Vous attendez toujours qu'un tyran vous octroie
Le cadavre d'un innocent.
— Alors, la joie au cœur, les griffes aiguisées,
La bave du prurit aux dents, Vous taillez, vous tranchez dans les chairs épuisées,
Vous y fourrez vos crocs ardents Et, gavés, assoupis, la panse bien replète,
Gueule bayante au firmament, Prenant pour oreiller les côtes du squelette,
Vous ronflez paresseusement.
— Le peuple cependant fait les frais de vos fêtes ;
Mais sous son front noir de sueurs,
Sous ses cheveux blanchis par le poids des défaites,
Ses yeux ont de fauves lueurs :
Cest qu'il a trop longtemps de sa main asservie
Dressé vos festins triomphants, C'est qu'il a trop longtemps sacrifié sa vie
Dans les combats pour vos enfants :
Comme vous, à son tour, il veut sa part d'ivresse
Et de bonheur au grand soleil ; Il veut sa place à table et ses jours de paresse,
Il veut sa voix dans le conseil :
— Ou, se ressouvenant de tant de funérailles,
Mai, Juin, Buzançais, Saint-Merry, Il pourrait préparer de dures représailles
Aux jugements de Satory.
Eh ! Bourgeois, mon ami, rallume ta lanterne.
Comment ! depuis quatre-vingts ans Tu t'es émancipé, ta séquelle gouverne,
Tu fais la pluie et le beau temps,
Aux Bourgeois. 27
— Et tu veux empêcher le pauvre misérable
Que tenaille l'adversité, D'accuser, de flétrir le sort inexorable
Que lui fait ta rapacité!...
Mais regarde-toi donc, examine ta vie ;
Quel est le but de tes efforts?
Le luxe, les plaisirs, la débauche assouvie,
L'argent qui tarit les remords.
Ton ventre a du ballon, ton poêle chante et fume,
Ta caisse a les flancs gros d'écus, Tes filles ont des dots, ta femme se parfume,
Ton fils crache sur les vaincus...
— Et pendant ce temps-là, l'ouvrier solitaire
Exploité par ton capital Souffle, sue et se tue à tourmenter la terre
Pour te produire du métal ; Il veille quand tu dors, il jeûne quand tu crèves
Saturé de graisse et de vin ; Et devant tes excès il fait de mauvais rêves,
Il sent monter le vieux levain, Ses lèvres ont grondé, sur le sol de son bouge
Son rude pied vient de frapper Un terrible juron, son œil troublé voit rouge,
Il sent ses muscles se crisper...
— Quand pourras-tu comprendre, ô bourgeois imbécile.
Qu'il faut aider le repentir Ou que le châtiment germe, graine facile,
Dans le sang même du martyr !
27 mars 1872.