AUX BONAPARTISTES
il n vérité, l'époque où nous vivons est pleine
De stupeurs et d'étonnements :
Le mensonge et la fraude, un instant hors d'haleine.
Inventent de nouveaux romans; Et, de tous les côtés pataugeant dans la boue,
Eclaboussés de sang français, Les renards à l'affût, les paons qui font la roue,
Les fauves assouvis d'excès, Cherchent à remplumer ces légendes pourries
Où Sedan grave ses rougeurs,
Oubliant que la flamme aux murs des Tuileries
A creusé ses baisers vengeurs.
Oui, l'on rencontre encore, à cette heure, des hommes
Qui dans leurs sommeils agités Doivent voir défiler un peuple de fantômes
Et de soldats ressuscites :
Ils adoraient Décembre, ils acclamaient ses crimes,
Ils léchaient ses souliers sanglants, Ils souillaient à l'envi les cendres des victimes
De leurs blasphèmes insolents ; Et, fiant sur le sabre et le canon leur force,
Ils préparaient d'un cœur léger Cette aventure folle où la lâcheté corse
Fit horreur même à l'étranger.
ii,
Le Deux-Décembre pris, Sedan livré, ces pleutres
Que ces ruines écrasaient, Cachant leurs fronts flétris sous les bords de leurs feutres,
Fuyaient, se cachaient, se taisaient.
Ah ! c'est qu'ils comprenaient que cette chute prompte
Et ce rapide écroulement
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N'étaient pas seulement le salaire de honte
Mais l'acte de leur jugement; C'est que, du haut des monts interrogeant les ombres,
Ces cœurs sourds à tous les remords Entendaient s'élever du fond des plaines sombres
Le râle accusateur des morts ; C'est qu'ils craignaient enfin que, marquant sa colère
Avec ses griffes de lion, Le peuple n'appliquât à leur crime exemplaire
La justice du talion ; — Et tremblants, effarés, accroupis dans leurs antres,
Avec des rubans pour licols, Ils se faisaient petits, ratatinant leurs ventres,
Rentrant leurs cous dans leurs faux cols, Suant la peur devant l'effroyable anathême
Qui venait de les condamner, Et recherchant l'oubli... comme si l'oubli même
Suffisait à les pardonner !
ni.
Mais on oublie en France : on les a laissés vivre Sans prison, sans juges, en paix ;
On a passé l'éponge, on a fermé le livre
Et brûlé leurs dossiers épais ; Au nom de la concorde on a prêché d'office
La pitié pour le repenti, L'effacement des torts, le noble sacrifice
Des ressentiments de parti...
— Alors il fallut voir ces capons de la veille :
D'abord timides et bornés, Ils risquèrent un œil, puis le bas de l'oreille :
Ce fut enfin le bout du nez.
L'air pris, le vent flairé, nos malandrins tranquilles
Dressèrent leurs trucs à couvert, Avec leurs gobelets, leurs cartes trop habiles,
Et leurs dés pipés de plomb vert.
Puis, devant le public bâillant aux seuils des portes,
A tous les coins des carrefours, Sans crainte, sans pudeur, proclamant les lois mortes,
Ils recommencèrent leurs tours.
Le boniment fini, la muscade passée,
La grosse caisse fit fureur :
Bobèche avait lancé sur la foule amassée
Le cri de : Vive l'empereur!
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O bandit échappé du bagne de l'Histoire,
Toi dont les ordres obéis Ont fait s'évanouir l'auréole de gloire
Qui rayonnait sur le pays; O forçat couronné qui naquis par le crime,
Qui par le crime fus heureux, Regarde et sois content : l'exil te rend sublime.
L'exil te met au rang des dieux.
Mais va, fume en repos ta chère cigarette,
Délassement de ton loisir, Appelle à ton secours la vengeance discrète ;
Rêve, conspire à ton plaisir :
On peut parler enfin, et notre vaste haine,
Au large sous le ciel ardent, Rappelle Lambessa, se souvient de Cayenne,
Maudit Décembre avec Sedan; Tes laquais essaîront en vain de te défendre
Et tes bouffons de t'acclamer ; Ton prestige n'est plus qu'un vil amas de cendre,
Un fumier qu'on ne peut nommer :
La France t'a vomi dans un hoquet farouche Où tout son dégoût s'est versé ;
Le sang des morts t'étouffe et te brûle la bouche. — C'est la revanche du passé !
20 août 1872.