AUX CŒURS LEGERS
L> 'est à vous que j'en ai, ruffians politiques, Grippelards de tout culte et de toutes boutiques, Tartufes du clergé, Basiles du barreau, Fournisseurs des prisons, pourvoyeurs du bourreau; Qui, guerriers ou civils, soldats ou chefs suprêmes, Ne voyant, n'estimant, n'adorant que vous-mêmes, Esprits faux et menteurs, fourbes et renégats, Fauteurs de nos revers, auteurs de nos dégâts, Abusez de l'estime et de la foi publique Pour trahir la patrie avec la République!
Tout moyen vous est bon qui sert à vos efforts :
Pourvu que les louis gonflent vos coffre-forts, Pourvu qu'on vous salue et qu'on vous glorifie Et que l'Etat penchant à vos mains se confie, Vous vous débarrassez de ce masque imposteur Qui recouvrait un maître au lieu d'un serviteur ; Vous brisez l'instrument qui devient inutile, Vous amputez le bras qui pourrait être hostile, Vous tirez sur le peuple — et la chair à canon Va pourrir de vermine au fond d'un cabanon.
Et quand je dirais tout, vos basses convoitises, Vos vices, vos erreurs, vos blagues, vos sottises; Quand je dévoilerais les honteuses raisons Qui sont le pavillon de tant de trahisons ; Est-il un seul de vous, ô grotesques sinistres, Généraux, avocats, députés ou ministres, Qui pourrait protester, coupable ou repenti, Que je vous calomnie et que j'en ai menti? Eh bien, levez-vous donc, apostats et transfuges Voici le tribunal et vous êtes vos juges.
Rhéteur pelliculaire et sophiste entêté, Qui régentez les arts et l'université;
Aux Coeurs légers. 37
Qui, devant les ruraux tremblant comme la feuille,
Cramponnez vos dix doigts au cuir d'un portefeuille;
Dites, pourquoi chercher cet impossible accord
De la libre-pensée avec la mitre d'or
Et propager, au sein de notre bourgeoisie,
Le mal contagieux de votre hypocrisie?
Apôtre du « Devoir » , ami des malheureux,
Qu'avez-vous fait pour lui? Qu'avez-vous fait pour eux?
Vous, tribun édenté, lion à barbe grise, Adversaire des clubs et client de l'Eglise, * Qui, bavant votre fiel dans un haineux effort, Tantôt sur Louis Blanc, tantôt sur Rochefort, Avez continué votre œuvre lâche et vile Contre les égarés de la guerre civile ; Pleurnicheur de Ferrière, arbitre de la paix, Expiez vos erreurs, expiez vos méfaits, Cherchez dans la retraite un oubli nécessaire : La pitié du vaincu n'est pas due au faussaire.
Te voilà, gros Falstaff, 0 Silène pervers,
Histrion de la paix et Pasquin des revers!
Des centres à la gauche et de la gauche au centre,
Satyre entripaillé, tu fis rouler ton ventre ; Puis un. jour tu partis, ambassadeur bouffon, Avec ton cerveau creux et ton gosier profond, Boire le widercome et le faro magique Dans les salons bourgeois de la libre Belgique. Bois donc : le châtiment veille chez Ramponneau ! Tu partis sac à vin, tu reviendras tonneau !
Paris était armé de quatre cent mille hommes. Il bravait les obus, la faim et les fantômes Que la neige et la peur font surgir des linceuls ; 11 s'endormait, le soir, couché sur des cercueils, Rêvant de la bataille et de la délivrance : Si Paris se sauvait, Paris sauvait la France... Et vous, qui prétendez nous avoir défendus, C'est vous, capitulard, qui nous avez perdus. — Au nom de la patrie et de sa foi trompée, Général de carton, rends-nous donc ton épée !
Ah! si j'avais le temps, surmontant mes dégoûts, De sonder les bas-fonds, de vider les égouts, De remuer la fange et de fouiller l'écume Et de figer ma haine à l'encre de ma plume,
Aux Coeurs légers. 39
Quel lit je vous ferais de boue et de fumier, O Mangins triomphants, ô casques sans cimier, Qui, battant du tambour et sonnant la trompette Pour amasser la foule et grossir la recette, N'avez plus aujourd'hui, funèbres guérisseurs, Que des pitres gagés pour vos applaudisseurs !
Je vous cinglerais tous de mes franches colères, Exploiteurs éternels des vertus populaires; Vous, proconsuls altiers des cités du Midi, Qui soufflez la tempête où le calme grandit; Vous, infâmes préteurs, dont la Haine et le Vice Achètent la faveur et soldent la justice; Vous, soldats qui rêvez ce triomphe maudit De jeter le pays sous les pieds d'un bandit; Vous enfin, écrivains dont la plume servile Fait suer des écus à la guerre civile!
Mais le Code chez nous est si bien entendu, Qu'où le crime est permis, le blâme est défendu. Dès qu'on lui met le nez dans son ignominie, Escobar démasqué crie à la calomnie :
Toucher au mur privé qui cache un malfaiteur,
Nommer Bazaine un traître et César un sauteur, La prison est trop peu pour une telle audace ! Mais qui fait son devoir ne craint pas la menace; Et si je tais les noms par respect pour la loi, Le peuple, qui les sait, les écrira pour moi !
3 mai 1872.