AUX OUVRIERS
Les bœufs qui vont aux champs et qui, malgré l'insulte
De l'aiguillon persécuteur, Font sous le soc aigu s'ouvrir le sol inculte
Au grain de blé réparateur, De la ferme à la plaine et du champ à la ferme
Chaque jour suivent le chemin Pour creuser le sillon où doit mûrir le germe
De la moisson du lendemain.
— Vous êtes, ouvriers, comme les bœufs robustes.
A peine un soleil nouveau luit
Que, sur vos durs grabats soulevant vos grands bustes,
Vous quittez la maison sans bruit; Et l'heure à peine fuit que votre force lance
Au travail un nouveau défi Dont le patron oisif qu'enrichit l'indolence
Consommera tout le profit.
Cela, vous le savez ; vous sentez que la terre
Est ingrate pour vos travaux, Que la règle est injuste et que le prolétaire
Doit réclamer des droits nouveaux.
Mais la femme est là-bas, avec toute la troupe
Des marmot$, trésor du foyer ; Il faut les habiller, il faut tremper la soupe,
Payer le terme du loyer.
H oh! hop! ré veille- toi, compagnon; à l'ouvrage!
Mets la culotte de coutil, Passe la veste bleue, assure ton courage
Et pèse ferme sur l'outil :
Le maître aura de l'or ; mais la Misère guette
Avec sa compagne, la Faim. Allons, hardi, mon homme, évite la guinguette
Et tes petits auront du pain.
Aux Ouvriers. 43
Je hais de tout mon cœur cette ivresse sauvage
Qui, tranquille et douce au début, Boit, se monte, s'échauffe, incendie et ravage
Sans pitié, sans motif, sans but.
Je ne suis pas de ceux qui, craignant vos sévices,
Prêtent dans leur duplicité, Ouvriers mes amis, à chacun de vos vices
L'appui de leur complicité.
Mais j'ai souffert beaucoup ; je sais qu'à vos demeures
La Douleur, sombre pèlerin, Vient frapper trop souvent, et qu'il est de ces heures
Où, succombant sous le chagrin Qui vous tient à l'épaule et dont la dent vous broie
A l'atelier, à la maison, Vous sentez le besoin de lui ravir sa proie
Et de noyer votre raison !
Eh bien, je vous comprends, je plains votre souffrance,
Je conçois qu'à certains moments
Vous demandiez au vin le calme, l'espérance
Et l'oubli de vos longs tourments. Vous n'êtes point taillés pour être philosophes,
Et le sort n'a pas mis en vous, Penseurs la volonté, poètes l'or des strophes,
Pour chasser le souci jaloux.
Travailleurs vous buvez, et comment ne pas boire,
IN'avez-vous pas un souvenir Et des remords qu'il faut chasser de la mémoire
Et que Mai vient de rajeunir } Qu'importe la liqueur si son essence laisse
Au fond de l'esprit affaibli Le sommeil qui pardonne! Et qu'importe l'ivresse
Si l'ivresse verse l'oubli !
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Qu'importe, malheureux? Mais le sou de tes veilles.
Ramassé morceau par morceau, Que tu vas le lundi boire à l'ombre des treilles
Et digérer dans le ruisseau,
Aux Ouvriers. 45
Le sou du cabaret qui te remplit la gorge
Et fait le creux dans ton cerveau, Sais-tu bien, ouvrier, qu'il est l'immense forge
D'où naîtra le progrès nouveau?
C'est le sou de l'école et c'est le sou du livre.
Par lui, demain, tu peux avoir La force et l'union : la force qui délivre,
L'union qui fait le pouvoir ; Tu peux écrire et lire : écrire ta pensée,
Lire la charte de tes droits ; Par le vote logique et l'action sensée
Braver les patrons et les rois...
Cela ne vaut-il pas une chopine vide,
Un canon de plus ou de moins, Un de ces longs hoquets où ton ventre dévide
Son chapelet à tous les coins?
D'ailleurs, il est des temps où l'oubli devient crime.
— A l'heure où le joug allemand Sur notre propre sol nous serre et nous opprime
Dans un fatal enchaînement ; Où l'air, la terre et l'eau s'épuisent sans relâche
A produire notre rançon...
Il faut se souvenir, chasser l'ivresse lâche,
Tirer parti de la leçon.
A l'école, ouvrier; c'est l'arène publique Où lutte quiconque a du cœur :
Enfant de la misère et de la République, Combats et tu seras vainqueur !
22 mai 1872.