‹ Les Apothicaires et L'Ancienne Faculté de Médecine de ParisChapitre 12 sur 22 · MODE · texte numérisé non relu

MODE

té depuis lui, n’en ont point continué l'achèvement, lequel est pourtant bien avance (1).

Quoi qu’il en fut, les apothicaires toléraient avec peine la suprématie de la Faculté. Sous ce rapport, Molière (2) nous a peut-être montré un M. Fleurant trop respectueux des ordonnances, trop aveuglèment soumis àla médecine pour « représenter bien exactement l'esprit et les mœurs de ses confrères (3). » Plusencore: dans SC. de Pourceaugnac il a fait de l’apothicaire l'ami du médecin (4). Voici pourtant ce qu’un des leurs, Jean de Renou, qui ne se faisait pas une mince idée de leur importance, pensait de cette soumission: «il est certain que, comme le corps humain est le subject de la médecine, aussi pareillement il l'est de la pharmacie, en tant que ledict corps est susceptible de santé ou de maladie, et par ainsi le médecin et le pharmacien ont beaucoup de choses communes ensemble, comme la prudence, la probité, la diligence à servir les malades, et la cognoissance des médicaments ; mais parce que la pharmacie est inférieure a la médecine comme la chambrière à la maitresse, et est subjecte à icelle, en tant que la pharmacie n'a pour son objet autre chose que le médicament, et pour son but autre chose que la deüe mixtion et forme d'iceluy. C’est pourquoy toutes fois et quantes qu’il arrivera qu'un apothicaire se voudra émanciper de franchir

(1) Guy Patin, Lettre XII.

(2) Molière, le Malade imaginaire.

(3) Maurice Raynaut, ouv. cit., p. 325.

(4) Molière, M. de Pourceaugnac, a. I, se. tr à sc. ix.

les bornes de son art et de sa cognoissance, et se promettre des montagnes dorées de science, il mérite et doit estre . tenu pour téméraire, triacteur etcharlatan (r).»

Un autre apothicaire, un poète, Pierre Maginet de Salins, après une pompeuse énumération des qualités requises pour sa profession, y compris la déférence envers les médecins, terminait par ces deux vers:

Car qui de tout cela, couhard ne se soucie, Soit indigne à jamais de notre pharmacie {2).

L'Eglise elle-même s’en mêla. Pierre Tressau de la Vergne, commentant les préceptes de saint Augustin et de saint Thomas, les appliqua aux devoirs des apothicaires, rappelant à ces derniers qu’il leur était défendu, sans parler du reste, d'employer « des drogues, eaux, herbes, et autres choses trop vieilles »;... de « décrier quelque médecin par aversion, par jalousie ou pour obliger quelqu'un de leurs amis »;.. « de vendre leurs drogues plus cher qu’elles ne valent », et de ne pas se contenter « d’un gain honnête, particulièrement à l'endroit des pauvres » ;... enfin de ne pas scrupuleusement observer les prescriptions des médecins. Je citerai, sous sa forme d’examen de conscience, le paragraphe traitant de cette obligation.

« S'ils ont fidèllement exécuté les ordonnances des médecins sans y ajouter ou diminuer quelque chose, à leur fantaisie, ou s'ils se sont indigerez de dresser de leur pro-

(1) Jean de Renou, Institut pharmaceutigne (trad. du latin par L. de Serres. Lyon, 1626).

(2) Pierre Maginet, la Thériaque francaise, 1623. Philippe, ouv. cit. p: 300 et suiv.

TS

pre chef des ordonnances, sans bien connoistre le mal ni l'effet des remèdes. (Quicumque facit contra debitum justiliæ, mortaliter peccat, S. Thomas, 2q, 69, art. 1, incorp. — Dare alicui occasionem periculisem per est illicitum, S. Thomas, supra q-77) (1) ».

Loin d'écouter ces conseils, les apothicaires ne cherchaient qu’à se soustraire aux règlements.

Au début du xvr° siècle parait un livre de Symphorien Champier : « le Myrouel des Appothiquaires et Pharmacopoles, par lequel est démontré coment appothiquaires communement errent en plusieurs médecines contre l’intetion des Grectz, de Hipocras, Galien, Oribase, Paul Ecinette et autres Grectz ; et par la maulvaise et faulce intelligece des autheurs arabes, lesqueux ont falcifié la doctrine des Grectz par leurs maulvaise et non entendue interprétation et intelligece faulce. » L'ouvrage tient plus du pamphlet que du document. Il n’en accuse pas moins « les appoth:quaires qui veulent faire et contrefaire du médecin, « desquels Dieu nous veulle défendre, car plusieurs maux en vienent et font souvent les cemetiers boussus avant leur terme. » Il convient néanmoins qu’il en existe de « saiges, prudentz, aymat Dieu, qui ne vouldroyent faire chose contre leur consciece » ; mais il ajoute que « d’iceulx on treuve moins que des aultres ».

Rapprochons maintenant ces allégations d’un écrit plus probant, puisqu'il est l’œuvre d’un apothicaire honorant et respectant sa profession :« Quantà moi, dit Jean de Renou (2),

(1) Pierre Tressau de la Vergne, Examen général de tous les étais et conditions, et des péchés que l’on y peut commettre, tiré de l'Ecriture sainte, des conciles et des Pères de l'Eglise, ch. xvi.

(2) Jean de Renou, ou». cit.

AN: ae

je connois beaucoup de semblables charlatans apoticaires ès beaucoup de provinces, villes et villages de ce royaume, lesquels sont si impudents qu’ils ne font difficulté de séduire les femmelettes, en leur arrachant insensiblement leurs petits thrésors, sous promesse de leur donner quelque pommade pour les faire paroistre belles, ou à leurs marys, ou a leurs amants, ou de les guérir de leurs infirmitez, comme de la stérilité, de l’yvrongnerie et autres semblables; mais ne pouvant pas tenir ce qu’ils leur promettent, après avoir arrache d’elles le plus beau et le meilleur qu’elles ayent, se moquent d'elles et leur font la moue. »

On appelait « restaurant » une préparation dont l’objet était de réconforter les personnes affaiblies par la souffrance. « Un ppotiquaire..…., conte Maistre Lisset Benancio (1), voulant faire un restaurant à ung malade, demanda des ducats pour y mettre, desquels il restaura sa bourse ; et, au lieu de mettre des ducats à la fin de la distillation, il mettait du cuivre jaune en feuilles, et là où il trouvait ses gens, bailloit entendre aux malades et parens que l'or des ducats, par sa longue décoction c’estoit liquéfié et tourné en telle substance qu’il apparoissoit au dict restaurant, … et ainsy.… ne laissait pas de se faire payer de ses journées et restaurans, sans compter les ducats qu’il desroboit aux malades. »

Sans ajouter une bien grande foi à cette diatribe qui prétendait avoir pour but de « montrer le beau et honneste mesnage que font les ppotiquaires », il serait déjà permis

(1) Maistre Lisset Benancio, Déclaration des abuz et tromperies que font les apothiquaires, fort utile et nécessaire à ung chacun soucieux et curieux de sa santé (ouvrage imprimé pour la première fois à Tours en 1553; a été reimprimé à Lyon, en 1557, chez Michel Jove, attribué à Sébastien Colin dont Lisset Benancio est l’anagramme).

a+ Re de croire, qu'en dépit de la surveillance de la Faculté, des fraudes se commettaient. Le doute n’est malheureusement plus permis en présence des preuves, en quelque sorte ofhcielles,: fournies par la fréquence des arrêts défendant de faire des « quiproquo » et la gravité des peines encourues par ceux qui passeraient outre.

Que nommait-on quiproquo (1)?

Une grande partie des substances employées dans la composition des remèdes provenaient de l’étranger. Il arrivait donc parfois que certaines d’entre elles manquaient avec le temps. Il fallait alors les remplacer par d’autres drogues. C’est ce qu’on désignait par «qui pro quo», « quid » ou « quale pro quo ».

Toutefois la législation n’autorisait pas les apothicaires à décider d'eux-mêmes ces qui pro quo. Les anciennes pharmarcopées contenaient la liste de ceux qu'on permettait: « Médicamenta que pro aliis vires similes habere creduntur. »

était, par exemple, l’euphorbe au lieu de lagaric, la semence de morelle au lieu de l’alkekenge, la rue au lieu du cumin, le sagapenum pour le galbanum et la marrube pour la mélisse. La nomenclature en avait été dressée par « six des plus notables, suffisans, savans et expérimentez d’entre les docteurs », qui avaient également fixé quand de tels changements devraient « être baillés aux malades » (2).

Mais, à côté de ces substitutions légitimes à certaines conditions, les apothicaires en commettaient d’autres de leur propre autorité, remplaçant les matières coûteuses par des

(1) Valerius Cordus, pharmacopée, Nuremberg, 1568. Publiée par ordre du sénat de Nuremberg.

(2) Arrét du Parlement de Paris, 3 août 1536 (de la Mare, ouv. cit., CAL LAINV AU Ep AO2TMetiSUiIve)

| “AN UUÉE ingrédients de moindre prix. « La paresse et la cupidité les portent souvent à faire des qui pro quo », lit-on dans Jean de Renou (1). |

Il s’en fabriquait déjà en 1352, et l'ordonnance de Jean le Bon signale à la sévérité des juges ceux qui « dénaturent les remèdes en dépit de la raison et de l’art » (2). Les mesures de répression furent insuffisantes jusqu’en 1536. Le.parlement rendit alors un arrêtrigoureux : « Et pour ce qu’en l’art de médecine, les médecins usent d’un quiproquo.… sur les peines que dessus, c’est à sçavoir de cent marcs d’argent. d'amende, de prison, punition corporelle et de hart, fait défense (aux apothicaires) d’user d'aucun quiproquo, sinon de ceux qui leur seront ordonnez par lesdits six docteurs médecins aux dispensaires susditz (3). »

L’interdiction était formelle. Tous les apothicaires d’ailleurs protestaient de leur innocence. « Quiproquoqueur » était l’injure qui sonnait le plus désagréablement à leurs oreilles, et on retrouve, jusque dans la littérature des siècles suivants, la rage où les plongeait une telle insulte. Je citerai à ce propos, dans la Critique du légaltaire, un fragmententre Clistorel comédien et Clistorel apotiquaire (4). Ce dernier se vantant « d’avoir fait dix-neuf enfants à sa femme » : — « Tant mieux! répond Clistorel comédien, pourvu qu'ils soient tous de votre façon ! » Et le dialogue continue :

(1) Jean de Renou, ou». cit.

(2) Ordonnance de Jean le Bon, décembre 1352 (traduction empruntée aux Pandectes.

(3) Arrêt du Parlement de Paris, 3 août 1536 (de la Mare, ouv. cit, to LL EV, tit. x, p.621.et suiv.

(4) Regnard, la Critique du légataire, sc. vr.

RP E CLISTOREL APOTHIQUAIRE.

« Qu'est-ce à dire de ma façon ? Apprenez que sur l'honneur madame Clistorel n’a jamais fait de quiproquo. CLISTOREL COMÉDIEN.

« Elle ne vous ressemble donc pas ?

Page 1