E. U. B. Hist. du Christianisme, i. I, p
iOi LES APÔTRES.
Italiens, et l'Europe avec eux, appellent Déesse, Diva y toute cantatrice habile : la déesse Malibran, la déesse Pauline Viardot, la diva Patti, etc. La postérité qui, prenant ces expressions à la lettre, nous appellerait fétichistes, se rendrait coupable d'une erreur aussi forte que celle où nous tombons à regard de Fih .de Dieu, Quand . nous disons « Sa Grandeur » à un évèque presque nain, ou « Sa Majesté » à un roi dont Fœil est terne et la face idiote, nous commettons une métaphore fausse et ridicule. Est-ce que ces formules convenues ont jamais trompé personne? Quel éclat de f ire pousserions-nous si nous apprenions que dans deux siècles nos descendants en sont venus à croire que « Leurs Grandeurs les Évoques du xix** siècle » étaient des géants hauts de trois ou quatre mètres; et que « Leurs Majestés les monarques » avaient une face auguste qui resplendissait comme le soleil !
Ces exemples comparatifs montrent que nous avons nos expressions métaphoriques aussi bien que les peuples anciens. Les Apôtres ont usé à Tégard de Jésus d'une métaphore courante et populaire, comme nous nous servons nous-mêmes de « Ange, Grandeur, Majesté » et de toutes les images qui donnent au discours le charme et le coloris ; avec cette différence toutefois que la métaphore biblique est sensée, tandis que les nôtres sont absurdes.
IV. — Reste à rechercher historiquement à quel moment l'expression de « Fils de Dieu », appliquée à Jésus le Messie, est passée de l'état métaphorique au sens réel et concret. Ce problème-là est résolu depuis longtemps : l'évolution de la métaphore au sens réel et concret a suivi celle de Jésus homme,
fils d'un charpentier, à Jésus Dieu, fils de Dieu; elle est donc liée indissolublement à l'histoire de la divinisation de Jésus. Celle-ci sera racontée et expliquée dans Jésus bar Joseph^ sa doctrine. Notons seulement ici le point de départ et Tarrivée :
1^ Le point de départ est la manière mystique dont Paul a conçu la résurrection de Jésus. Voici la théorie de Paul,I Corinth,, XV, 40-50 :
Jésus a eu d'abord un corps fait de chair et de sang et par conséquent corruptible, semblable à celui qu'ont tous les autres hommes sur la terre ; c'est celui-là que les Romains ont mis en croix. Durant cette période, Jésus était homme tefTestre.
Après sa mise en croix, Jésus est ressuscité avec un corps sans chair ni sang, par conséquent incorruptible, semblable à celui qu'ont les anges du ciel : Jésus est devenu homme céleste.
Les Évangiles synoptiques enseignaient aussi la résurrection du corps de Jésus ; mais cette résurrection diffère radicalement de celle de Paul. Dans les Évangiles, Jésus vivant a un corps de chair et de sang, terrestre et corruptible ; il ressuscite avec un corps de chair et de sang, comme auparavant. Il n'y a donc aucun changement : Jésus a vécu homme terrestre; il renaît homme terrestre; il reste homme terrestre : la nature céleste lui est absolument étrangère. Les Évangiles ont même grand soin de démontrer, par l'épreuve décisive du manger, que Jésus est bien ressuscité avec un corps ter9*est7*e, fait de chair et de sang.
Luc, XXIV, 39-43 | Actes, X, 41. Nous avons bu et mangé avec lui après sa résurrection.
11 çésulte de là que c'est Paul qui a commencé,
timidement il est vrai, la phase de la divinisation de Jésus. Or, Paul n'avait pas connu pej^sonnellement Jésus, ce qui est une des conditions nécessaires pour en venir à diviniser un homme ;
2** Le point d'arrivée est marqué par la publication de rÉvangile selon saint Jean : Jésus est devenu />ieu. Gesont les Grecs de TAçie Mineure et d'Egypte, tous gnostiques ou philoniens, qui ont divinisé Jésus. Les Apôtres n'y sont absolument pour rien : s'ils eussent vécu jusqu'au milieu du ii* siècle, ils eussent frémi d'horreur : c'était, en effet, le plus grand crime qu'on pût commettre contre le Dieu Un, l'Éternel, le Dieu de Moïse et d'Israël, objet du culte exclusif et passionné de tous les Hébreux.
V. — Résumé. — L L'expression de Fils de Dieu avait un sens métaphorique ; elle s'appliquait également soit à un peuple entier, soit à des rois, soit aux hommes justes, soit à tout homme puissant.
1<* Le peuple d'Israël est composé d'enfants nés de pères charnels; il est Fils de Dieu par adoption métaphorique.
Exode, IV, 22, 23 | Osée, XI, 1.
2°Le roi David est fils de Jessé selon la chair, et fils de Dieu selon la métaphore.
Psaume II, 7 | LXXXIX (des Hébreux), 27.
3** Le roi Salomon est fils charnel de David et fils métaphorique de Dieu.
Il Samuel, VII, 13,14.
4° Les Justes sont fils charnels d'hommes charnels, et fils de Dieu par métaphore.
Sagesse, H, 13, 16, 18; V, 5 ; IX, 7.
5*» Tout homme puissant est fils d'un autre
homme selon la chair, et fils de Dieu par métaphore.
Ecclésiastique^ XXIII, 1,4.
n. — Il en est de même pour le mot Dieu appliqué à des hommes :
l** Moïse est homme charnellement; il est Dieu métaphoriquement par l'esprit de sainteté et par le génie.
Exode,y\\,\,
2** David est homme charnellement; il est Dieu par ses qualités brillantes et par sa puissance.
Psaume XLV(des Hébreux), 7, 8.
3° Les rois terrestres, si méchants qu'ils soient, sont cependant des Dieux, parce qu'ils ont la puissance.
Psaume LXXXII (des Hébreux), 6.
III. — Enfin saint Paul, dans l'Épître aux Romains, VIII, 14-30, a défini les Fils de Dieu et leur mission, en jargon mystique; la définition de Paul est conforme à la définition donnée dans l'Ancien Testament.
1** Pair Fils de Dieu, il faut entendre les hommes supérieurs.
Romains, VIII, 14.
2** Leur mission est de civiliser leurs concitoyens.
Romains, VIII, 19-21.
3° Le plus grand de ces hommes supérieurs a été Jésus le Messie.
Romains, VIII, 29.
Addition. — Avec les éclaircissements et les exemples qui précèdent, rien de plus facile à expliquer que les célèbres versets de saint Paul.
« Romains, 1, 1. Paul, serviteur de Jésus le Messie,
406 LKS APÔTRKS.
appelé à TApostolat, choisi pour annoncer l'Évangile de Dieu, — 2. qu'il avait fait annoncer d'avance par les prophètes dans les saintes Ecritures, — 3. touchant son Fils, issu delà race de David quant à la chair ^ — 4. et déclaré fils de Dieu irréfragablement (littéralement, avec puissance) quant à Vesprit de sainteté^ par sa résurrection d'entre les morts. »
Il en est de Jésus de Nazareth comme de Moïse, comme de David, de Salomon, du peuple d'Israël tout entier : il est Fils d'un homme par génération charnelle, et Fils de Dieu par métaphore, grâce à ses vertus, à son esprit de sainteté et à sa mission civilisatrice.
Enfin, on peut remarquer que Moïse, David et même tous les rois puissants, sont honorés d'une métaphore supérieure, puisqu'en certains endroits de la Bible ils sont proclamés Dieux.
Signes précurseurs de la fin du monde.
« Matthieu, XXÏV, 29. Aussitôt après l'affliction de ces jours-là, le soleil s'obscurcira et la lune ne donnera plus sa lumière ; les étoiles tomberont du ciel, et les armées des astres qui sont dans les cieux, seront ébranlées [haïe, XIII, 10-13). — 30. Alors le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel ; tous les peuples de la terre feront éclater leur douleur, et ils verront le Fils de l'homme venir sur les nuées du ciel avec une grande puissance et une grande
gloire. — 31. 11 enverra ses anges, qui feront entendre le son éclatant de leurs trompettes, et qui rassembleront ses élus des quatre coins du monde, depuis une extrémité du ciel jusqu'à l'autre. — 32. Apprenez sur ceci une comparaison prise du figuier. Lorsque ses branches commencent à être tendres et qu'il pousse ses feuilles, vous connaissez que l'été est proche, — 33. De môme, lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l'homme est comme à la porte. >»
Dans Marc XIII, 24-30. | Luc XXI, 25-32, même description.
Controverse sur le divorce en Judée.
« Reuss, Histoh^e évangélique, p. 520. Il existait à cette époque entre les rabbins une controverse au sujet de la légalité du divorce. Le texte du code [Deutéronome, XXIV, 1), pour déterminer le motif légitime du divorce, employait une expression sur le sens de laquelle on n'était pas d'accord. L'école de Schammaï y voyait une restriction à des cas graves et exceptionnels; l'école de Hillel retendait à tout ce qui pouvait déplaire au mari, de manière àmettre la femme à la merci de ses caprices. On pose donc à Jésus la question telle que Matthieu la formule. Il n'y avait pas là de piège, puisque, en tout état de cause, Jésus devait avoir pour lui un grand parti parmi les légistes du temps. Tout au plus ce pouvait
être aussi un témoignage de déférence et d*estime. Mais Jésus ne vote ni pour Tune ni pour Tautre des deux théories de jurisprudence civile. Pour lui, la question se décide d'après un principe supérieur et exclusivement religieux. Il condamne le divorce purement et simplement. Le Créateur ayant créé au commencement comme l'expression non méconnaissable de sa volonté le couple, un homme et une femme, et ayant déclaré (par la bouche de Thomme, il est vrai, Genèse, II, 24, mais toujours d'une manière authentique), que ces deux, alors les seuls de leur espèce, s'uniraient de manière à ne faire qu'un seul corps, une individualité complexe, un être composé de deux personnes désormais inséparables, unis par un lien qui primerait tous les autres, il en résulte que c'est agir contre son intention que de rompre cette union. »
Discussion des textes de saint Jérôme.
Lorsque l'Église de Rome eut établi solidement son hégémonie sur tout l'Occident , elle sentit le besoin de mettre l'unité dans les versions latines de la Bible qui avaient cours parmi les Chrétiens. On peut se faire une idée du désordre qui régnait dans les écritures par cet aveu de saint Jérôme : « 11 existe autant d'originaux que d'exem-
plaires » [Lettre au pape Damase en 384). De là la nécessité « de corriger, tout en remontant aux sources grecques, les parties du texte qui avaient été mal comprises par des interprètes ignorants ou tronquées dans de mauvaises intentions par des correcteurs inhabiles et présomptueux, ou surchargées d'additions et altérées par de paresseux copistes » . C'est saint Jérôme qui fut chargé de ce travail par le pape Damase. Depuis Origène, l'Église n'avait pas eu d'homme aussi instruit que Jérôme : il savait l'hébreu et le grec, ce qui lui permit de traduire ou de reviser les livres de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance. Cette traduction ou cette révision, connue sous le nom de Vulgate, a été officiellement consacrée par le Concile de Trente.
Pour un homme de bonne foi, dont l'unique passion est celle de la vérité, la tâche paraît simple : il suffisait de traduire strictement les mots et le sens de chaque phrase. Malheureusement la doctrine du Catholicisme devenu maître de l'Empire subissait d'incessantes évolutions qui exigeaient la convocation de Conciles. A chaque Concile, l'Église modelait les dogmes d'après les nécessités politiques du moment; et ces dogmes étaient, avant tout, métaphysiques. C'est ainsi que de Concile en Concile, de dogme en dogme, le Catholicisme est tombé en cet épanouissement d'absurdité qui fait l'admiration des Philosophes et des Savants.
Construire un vaste système qui embrasse Dieu, le Monde et l'Homme, est chose difficile, surtout si le système est érigé pour servir des vues politiques. Ce qui est plus difficile encore, c'est d'obtenir une concordance parfaite entre un tel système et le Nou-
veau Testament, qu'on feint avec emphase d'avoir pour générateur. Il est clair que, malgré la dextérité épiscopale, les dissidences doivent éclater sur plu* sieurs points. Or, toute dissidence, si légère qu'elle soit, acquiert une gravité considérable de ce fait que le Nouveau Testament est imposé comme une œuvre divine. L*Église se trouve donc placée en face de ce dilemme : ou bien il faut qu'elle abandonne un dogme nécessaire à sa domination politique; ou bien il faut qu'elle falsifie les saintes Écritures, soit par des changements dans la rédaction, soit par des interprétations hypocrites, soit par d'audacieuses interpolations. Toutes les fois que cette alternative s'est présentée, l'Église n'a jamais hésité : elle a falsifié les saintes Écritures ^
D'après les attentats perpétrés sur les Livres saints on peut deviner avec quelle irrévérence l'Église a traité les livres humains. Tout ce qui lui semblait nuire à son plan d'asservissement universel a été impitoyablement détruit. Dans le même but, mais par un procédé inverse, elle a introduit chez certains auteurs profanes dont l'autorité pouvait servir à ses desseins quelques passages destinés à épaissir l'aveuglement des fidèles et à consolider leur précieuse crédulité. Tel est, par exemple, le paragraphe sur Jésus plaqué dans ïHistoù*e ancienne des Juifs de Flavius Josèphe (édition Panthéon, liv. XVIII, chap. iv).
1. Évidemment, par falsifie^' les saintes Écritures, on ne doit pas entendre que Tordre est venu de Rome qu'on touchât à tel ou tel passage ; mais ce qui est vrai, c'est que VÉglise a sanctionné, selon les besoins du jour, les altérations commises par les docteurs et les théologiens.
APPENDICE. 4il
Les Pères et les écrivains ecclésiastiques n'ont pas été épargnés plus que les autres. Lorsque l'Orthodoxie du passé n'a plus répondu à l'Orthodoxie du présent, on a modifié les textes des anciens docteurs pour les accommoder à la dernière évolution du dogme. Ce travail de sophistication s'appelait : « Une édition expurgée de nombreuses erreurs *. »
Il résulte de là que les altérations peuvent être divisées en deux séries :
1** Celles que l'ancien écrivain a fait subir directement au Nouveau Testament ;
2® Celles que les éditeurs divers, depuis l'invention de l'imprimerie, ont fait subir au texte de cet ancien écrivain.
Par exemple, saint Jérôme, interprétant certains versets du Nouveau Testament d'après les vues dogmatiques de l'Église contemporaine, a fait subir une première altération au Livre saint. Plus tard, chaque éditeur des œuvres de saint Jérôme a modifié les textes d'après les vues prédominantes du temps.
Lorsque saint Jérôme fut appelé à reviser la traduction latine du Nouveau Testament, voici quelle
1. Saint Jérôme, dans le Traité à Théophile sur Jean de Jérusalem, dit que, en traduisant Origène, il a retranché tout ce qui s'y trouvait de dangereux (édition Panthéon, p. 449). — Dans une Lettre à Vigilantius en 396, il dit : « Si j'ai traduit ce qu'Origène a de bon, et retranché, ou corrigé, ou passé entièrement ce qu'il a de mauvais, doit-on me blâmer d'avoir fait part aux Latins des bonnes choses que j'ai trouvées dans cet auteur, et de leur avoir caché les mauvaises?... p. 541 ». Voir, p. 578, l'aveu de cet admirable système de traduction! — Saint Jérôme, à son tour, a subi la même épuration, ainsi que l'atteste le titre de l'édition de ses Œuvres par l'évêque d'Amérie, Victor Marianus : Édition expurgée de nombreuses erreurs opéra et labore Mariani Victorii Reatini episcopi Amerini. »
était la position prise par TÉglise d'Occident à l*égard du mariage et de 1^ virginité :
1"* Le mariage était admis comme remède légal à l'incontinence inhérente à la nature humaine ;
2" La virginité était l'état parfait, parce qu'en dégageant l'homme de tous les soins et de toutes les passions physiques, elle lui permettait de consacrer son cœur et son âme à Jésus. C'est par elle que, même emprisonné dans un corps de boue, l'homme peut vivre de la vie des anges : « angelorum vitam extorquere ab hominibus » {De Custodta virgtmtatïs, p. 330. Voir aussi p. 665).
Cette appréciation comparative de la virginité et du mariage dérivait à la fois d'un point de vue doctrinal et de circonstances historiques.
Doctrine A, « Jésus et Marie ont toujours été vierges , ils ont donc consacré la virginité chez les hommes et chez les femmes. » (Jérôme à Pammague. Défense des écrits contre Jovinien, p. 359.)
« Les Apôtres étaient vierges ou du moins gardèrent la continence après leur mariage : donc les évoques, les prêtres et les diacres doivent être vierges ou veufs avant d'être ordonnés, ou du moins toujours vivre en continence après leur ordination. » [Jérôme à Pammague j p. 359.)
B. « Paul, I Cortnth,, Vil, 5. Ne vous privez point l'un l'autre des devoirs conjugaux, si ce n'est de concert et pour un temps, afin de vaquer à la prière. »
Ainsi, la loi nouvelle, par la bouche de l'Apôtre des Gentils, ordonnait la continence temporaire avant qu'on priât Dieu. « Si l'usage du mariage empêche le fidèle de prier, à plus forte raison doit-il l'erapê-
cher de recevoir le corps de Jésus-Christ, puisque la communion est quelque chose de plus saint et de plus excellent que la prière. » [Jérôme à Pammaque, p. 355.) En fait, les évêques et les prêtres communient tous les jours dans le saint sacrifice de la messe ; ils doivent donc observer la continence absolue. Même règle pour les fidèles de l'Église de Rome, qui ont coutume de communier tous les jours (/cf., p. 355).
Puisque la communion est Tacte supérieur pour rhomme, il en résulte que la virginité, qui seule conduit à la communion, est Tétat supérieur pour rhomme.
Histoire, — En Orient, cette terre classique de toutes les hallucinations et de tous les fanatismes, nombre de chrétiens s'étaient jetés dans la vie ascétique : leur autorité était grande auprès du peuple.
Le Gnosticisme s'était répandu avec rapidité parmi les Grecs lettrés de l'Asie : il conciliait leur foi au Christ avec leur passion pour la métaphysique mystico-panthéiste. Or le Gnosticisme proscrivait le mariage comme une œuvre dégradante : il professait que la virginité seule convenait à l'homme.
L'Eglise avait soutenu contre les sectes gnostiques une lutte acharnée et dangereuse. Quoique victorieuse, elle en avait subi le contre-coup : tout en maintenant l'institution du mariage, elle admit que la virginité était un état supérieur. Il fallait, en efl*et, enlever aux sectes dissidentes leur prestige en leur empruntant une doctrine morale dégagée des impuretés de la chair.
« L'Église ne condamne point le mariage, dit saint Jérôme [Lettre à Pammaque^ p. 351) ; mais elle lui
préfère le veuvage et la virginité. Elle ne le rejette point, mais elle le met au rang qui lui convient; persuadée que dans une grande maison il n'y a pas seulement des vases d'or et d'argent, mais aussi de bois et de terre ; que les uns sont destinés à des usages honnêtes, et les autres à des usages honteux, et que celui qui aura soin de se purifier deviendra un vase d'honneur, un vase nécessaire et propre à toutes sortes de bonnes œuvres*. »
Non-seulement l'Église avait à se maintenir à la hauteur des sectes hérétiques, mais encore à la hauteur du Paganisme lui-même. Elle ne pouvait, en effet, paraître favorable aux appétits du corps lorsque les prêtres païens et les religieuses païennes avaient donné l'exemple de la chasteté la plus rigide et, même chez quelques-uns, poussée jusqu'à la mutilation (les Galles, prêtres de Cybèle en Phrygie). « Les Païens, dit saint Jérôme {sur la Vtduité, p. 314), condamnent notre lâcheté si, éclairés que nous sommes des lumières de la vérité, nous ne faisons pas pour Jésus-Ghrist ce qu'une aveugle superstition fait pour le démon, lequel a su l'art d'inventer la chasteté meurtrière : les prêtres des Athéniens se rendaient impuissants (au moyen de^breuvages) pour être toujours chastes ; les Romains n'admettaient au ministère de leurs faux dieux que ceux qui n'avaient eu qu'une femme, laquelle aussi ne devait avoir eu qu'un mari; le prêtre d'Apis, chez les Égyptiens, devait n'avoir été marié qu'une fois. Je ne dis rien
1. Cofixcile de Trente, canon 10. Si quelqu'un dit que Tétat conjugal est préférable à l'état de virginité ou de célibat, et qu'il n'y a ni plus devertunide bonheur à garder la virginité ou le célibat qu'à se marier, qu'il soit anathëme \
APTENDICE. 415
des vierges lie Vesta, d'Apollon, de Junon, de Diane et de Minerve, qui se consacraient à ces fausses divinités par le vœu d'une virginité perpétuelle.»
L'influence que ces pratiques austères avaient donnée à la religion païenne sur la multitude n'avait pas échappé à la perspicacité des chefs de l'Église. Ils entrevoyaient quel puissant auxiliaire ils trouveraient dans cette milice d'hommes et de femmes voués au célibat et à la virginité. Le dévouement aveugle de ces ascètes, garanti par leur folie mystique ; le prestige dont ils jouissaient auprès de la foule et qui rejaillissait sur l'Église, sans compter l'abandon que les riches faisaient de leurs biens à la Communauté, tout cela réuni constituait une force immense qu'il était politique de conserver, de développer et d'accroître.
Si l'ascétisme florissait en Orient, il n'en était pas de même dans l'Occident. La société romaine entière, les laïques aussi bien que les ecclésiastiques, se montrait réfractaire aux doctrines de continence absolue et de vie solitaire. On le vit bien à la tempête que souleva saint Jérôme, lorsque, sous l'impulsion du pape Damase, dont il était le secrétaire, il prêcha avec sa fougue ordinaire la virginité et la continence. La lettre à Eustochie, de Custodm Virginïtatis, suscita un orage si violent qu'il fut contraint de quitter Rome. Or l'adversaire le plus ardent de Jérôme fut, non pas un laïque, mais un moine milanais, l'éloquent Jovinien. « Jovinien, dit saint Jérôme {Lettre à Pammaque), égalait le mariage à la virginité, tandis que moi je mettais la virginité au-dessus du mariage ; il trouvait peu ou point du tout de différence entre ces deux états, tandis que
moi j'y en mettais une très grande. Enfin il n'a été condamné que parce qu'il a osé égaler l'état de mariage à celui d'une perpétuelle virginité.... Je ne suis point surpris que les gens du monde ne puissent souffrir qu'on les mette au-dessous des vierges ; mais je m'étonne que les ecclésiastiques, les moines et tous ceux qui gardent la continence ne fassent pas l'éloge de la profession qu'ils ont embrassée : ils s'abstiennent du mariage pour garder la chasteté comme les vierges, et cependant ils ne mettent aucune différence entre une vierge et une femme mariée. Qu'ils reprennent donc leurs femmes, ou, s'ils persistent à ne vouloir point de commerce avec elles, leur conduite en cela et leur silence même feront assez connaître que l'état qu'ils préfèrent au mariage est le meilleur et le plus avantageux. »
Il est maintenant aisé de comprendre combien il importait que les adversaires de la continence absolue ne trouvassent point dans les livres saints un appui pour leur thèse. Quel argument puissant en leur faveur s'ils avaient pu établir que les Apôtres, après la mort de Jésus, avaient renoncé au célibat! Le chapitre IX de la première Épître aux Corinthiens contenait précisément un verset, le cinquième, qui pouvait fournir cet argument ; il fallait donc écarter ce danger en donnant au texte grec une interprétation conforme à la doctrine de continence absolue qu'on voulait faire prévaloir : c'est la tâche qu'assuma saint Jérôme. En résumé :
1° Vers la fin du iv* siècle, l'Église favorisa dans Rome la prédication de la virginité comme étant l'état parfait. Le mariage, quoique admis en qualité d'institution légitime, futabaissé à un rang très inférieur;
2° L'Église était guidée : A. par des vues théoriques, surtout pauliniennes ; B. et aussi par les conditions de son développement historique et politique ;
3'' La doctrine de précellence de la virginité rencontra dans la société romaine une opposition énergique, plus énergique encore chez les clercs que chez les laïques ;
4** Il était donc de la plus haute importance que les adversaires de la continence absolue ne pussent s'appuyer sur les textes du Nouveau Testament. De là la nécessité de donner à certains passages du livre saint une interprétation conforme au dogme nouveau qu'on voulait établir en Occident. C'est saint Jérôme, secrétaire du pape Damase, qui fut, dans cette entreprise le champion de la Papauté.
Le verset 5 du Chapitre IX de I Corinthiens.
On sait que le Nouveau Testament a été écrit en grec; on sait aussi que Paul écrivait ses Épîtres de sa propre main, puis les faisait copier et mettre au net par des calligraphes, car son écriture était mauvaise {Galates, VI, 11). Ordinairement, à la fin de chaque lettre copiée, il ajoutait quelques lignes autographes de salutations fraternelles. Peut-être aussi se contentait-il de dicter à un secrétaire.
Pour notre cas particulier, il importe que le texte, copié ou dicté, soit bien l'œuvre de Paul ; or, la première Épître aux Corinthiens est une de celles dont l'authenticité est incontestable et incontestée.
Voici le texte grec des versets 4 et 5 du Chapitre IX de la première Épître aux Corinthiens :
418 LES APÔTRKS.
« 4. Mtj oùx i/o\uw è^ou^Cav «payeiv xal TtieTv ;
« 5. Mi\ oôx fj^0[t8v èÇou^Cav ÀSelcpi^jv Tuvoixa icEptayeiv, a>c xal ot \oiicol ÂicdatoXoi xal ol àSe^cpol tou Kupiou xal KYJcpaç ;
Traduction littérale ; a 4. N'avons-nous pas le pouvoir (ou le droit) de manger et de boire? — 5. N'avons- nous pas le pouvoir (ou le droit) d'emmener dans nos tournées une Sœur-femme, comme les autres Apôtres, les Frères du Seigneur et Géphas? »
En grec, y^vaixa a un double sens ; il signifie : 1° une femme en général, ou personne du sexe féminin; 2° une épouse ou femme mariée.
En français, le mot femme a aussi ce double sens; il signifie : l'aune femme, en général; 2° une épouse ou femme mariée.
Il en résulte que le sens de épouse ne peut jaillir du mot femme que par l'auxiliaire d'autres mots ou par le sens total de la phrase.
En latin, quoique le mot mulier ait également ces deux sens, cependant le mot mulier désigne presque toujours la personne du sexe féminin ; c'est uxor ou conjtix qui désigne l'épouse ou femme mariée.
Le verset 5 de la première Épître aux Corinthiens, chapitre ix , se trouve traduit quatre fois dans les œuvres de saint Jérôme, et même cinq fois en comptant la Vulgate :
1° Dans la lettre à Helvidius, vers l'an 384 : Helvidius, Arien, avait attaqué la virginité de Marie, mère de Jésus ;
2" Dans la lettre à £ustochie, de Custodiâ virginitatis, en 384 ;
3° Dans le Commentaire sur la première Epit7*e aux Corinthiens, vers l'an 388 ;
4° Dans le premier livre contre Jovinien, vers Tan 393; Jovinien, moine de Milan, soutenait que rétat de mariage égalait Tétat de virginité ;
5® Enfin dans la Vulgate, traduction latine du Testament, refaite ou revisée par saint Jérôme, à l'instigation du pape Damase, et adoptée officiellement par le Concile de Trente.
Nous comparerons les textes de deux éditions des œuvres de Jérôme prises comme types : 1° l'édition d'Érasme publiée à Bâle en 1553 (esprit libéral); 2<> l'édition de l'évêque Victor Marianus, publiée à Paris en 1623 (esprit ultramontain).
1° Dans l'Epître à Helvidius [Edition Mananm) : « Numquid non habemus potestatem mulïeres circumducendi, sicut et cseteri Apostoli et Fratres Domini et Cephas? »
{Édition d'Érasme) : « Numquid.... uxores circumducendi, etc. »
Les traductions suivantes sont communes à Marianus et à Érasme :
2° Dans la lettre à Eustochie, de Custodiâ Virginitalis : « Numquid non habemus potestatem circumducendi mulieres sicut et caeteri Apostoli? »
3'' Dans le Commentaire sur la première aux Corinthiens : « Numquid non habemus potestatem sororem mulierculam circumducendi, etc. »
4° Dans le premier livre contre Jovinien, Jérôme discute précisément les deux sens de yuvatxa et pose ainsi la question : « Numquid non habemus potestatem mulieres vel uxo7'es* circumducendi (quia yuv-n apud Graecos utrumque signiticat) sicut et caeteri Apostoli et Cephas et Fratres Domini? »
5<» Enfin, dans la Vulgate, on lit : « Numquid non
4S0 LES ÂPÔTRËS.
habemus potestatem sof^ores mulieres circumducendi, etc.. »
§ I. Lattre à Helvidius. — Dans Tédition de Bâle, 4553, Érasme avait mis « uxores circumducetuli » ^ texte, du reste, qui a été adopté par les Bénédictins, édition de 1683. Cette interprétation est combattue par Victor Marianus dans une longue scolie de la lettre à Helvidius (édition de 1623); et, comme il y cite m extenso la discussion de Jérôme contre Jovinien, livre !•', sur le même verset, la scolie nous donnera d^abord la réfutation de la traduction de yuvVi par épouse; puis, l'interprétation officielle de l'Église à la fin du iv® siècle et florissante encore en 16S3.
« Scolie de Marianus. — Dans les textes transal- « pins imprimés antérieurement, au lieu de « Mulie- « res », on lisait « f/irores». Cette version est fausse; « car, bien que le grec yu'/i?i eût les deux sens mulier « et uxor^ ainsi que l'atteste d'ailleurs saint Jérôme « dans le livre P' contre Jovinien, cependant il est « certain qu'en cet endroit l'Apôtre avait dans sa <( pensée les femmes qui suivaient les Apôtres et les (( assistaient de leurs biens. C'est ainsi que Marc « l'évangéliste a écrit que les mêmes femmes avaient « rempli le même office auprès du Christ : « Mârg, « XV, 40-41. 11 y avait aussi des femmes qui regar- « daient de loin ; parmi elles étaient Marie-Magde- « leine, Marie, mère de Jacques le Mineur et de « Joseph, et Salomé ; duraht le séjour en Galilée, « elles le suivaient et le ser\'aient*. » Érasme, trop