Renan, les Apôtres, p
et Saphira ont cherché à se ménager une ressource contre la faim dans le cas où la Société des Apôtres sombrerait dans une tourmente 1 . Et qui leur prête un tel sentiment? Un Père de l'Église, qui môme approuve le meurtre * saint Jérôme : « Lettre à saint Paulin en 396. Souvenez-vous d'Ànanias et de Saphira; ils se réservèrent par une timide précaution une partie de leur héritage — dans la crainte d'une disette; or la vraie foi ne redoute point les disettes ! Lettre à la vierge Démétriadès en tannée 41 4L » Comme si la vraie foi , sans argent , garnissait la table d'aliments quotidiens ! Après cette pieuse niaiserie, saint Jérôme essaie l'étrange apologie suivante de l'acte de saint Pierre ; car ce n'est pas d'aujourd'hui que saint Pierre est accusé d'assassinat : « Lettre à la vierge Démétriadès en 414. Ananias et Saphira furent condamnés d'ailleurs plutôt dans le but de les faire servir d'exemple à la tiédeur que dans celui d'un châtiment sévère. » Ainsi , ce n'est pas pour les punir d'un délit commis , c'est pour frapper de terreur les membres tièdes de la Communauté; est-ce assez abominable? « L'Apôtre Pierre, en effet, n'a pas dirigé contre eux des imprécations de mort , comme l'insensé Porphyre l'en accuse à tort ; seulement, dans une inspiration prophétique, il leur annonça le jugement de Dieu! » Aujourd'hui ce genre d'inspiration prophétique conduit le prophète aux galères ou à l'échafaud.
1. On sait que, lors de la famine de l'an 44, l'Église de Jérusalem aurait péri sans les secours que lui envoya l'Eglise U'Antioche, Actes, XI, 28-30. Dans la suite, elle ne put subsister que par l'organisation de la mendicité. Ananias et Saphira avaient donc montré de la perspicacité.
« L'insensé Porphyre », qui jadis a dénoncé l'assassinat d'Ananias et de Saphira , est le successeur de Plotin et l'illustre chef de l'École néo-platonicienne. Porphyre a vécu durant le III e siècle; il est mort octogénaire vers l'an 312, à l'époque où Constantin s'emparait de l'Empire d'Occident. La morale de Porphyre est pure et d'uile grande élévation. Il enseignait que la vie entière doit tendre à purifier l'âme et à dompter les passions ; que c'est un devoir impérieux de traiter les esclaves avec douceur. Rien n'égala l'austérité de ses mœurs ; il avait adopté le régime sévère des Pythagoriciens , comme l'avaient fait les Esséniens. Parmi les nombreux ouvrages qu'il a composés, on comptait quinze livres contre les Chrétiens. Aussitôt maîtres de l'empire, les Chrétiens s'empressèrent de les détruire : vandalisme qui en dit plus que tout commentaire. « A. Franck* Dictionnaire des sciences philosophiques. — Ce qui reste des quinze livres nous fait comprendre le renom et la haine qui s'attachaient à l'auteur. Les livres XII et XIII sont particulièrement remarquables : l'antiquité n'offre pas d'échantillon plus curieux de cette science que nous sommes trop portés à croire toute moderne : la critique historique 1 . » Tel est le grand homme qui le premier a flétri le crime des Apôtres.