LES PAYSAGES
Mais le pervers, lui, n'a point d'yeux Pour le roc, Teau, l'arbre et les cieux :
II contemple en son être infâme
Le cauchemar plein de frissons Et le stagnant dégoût qui sont Les paysages de son âme.
Ss
Voici ce qu'elle dit dans sa chanson obscure, Tumultueuse ou lente, avec calme ou fracas :
« — J*aimè les rochers gris, les arbres délicats Penchant toujours sur moi leur ombreuse figure.
Entre ces bons témoins, discrets comme moi-même,
Sous le ciel flamboyant, pluvieux, noir ou blanc,
Au gré du vent sculpteur de mon miroir tremblant.
Dans la buée ardente et dans le brouillard blême,
Je coule, en me berçaat de mes propres murmures, Ou mêlant mon silence à celui de mes bords, Et j'emporte au milieu des paysages morts Le frissonnement vert qui tombe des ramures.
Tandis que mes dormants recèlent invisibles Des hôtes écailleux vêtus d'or et d'argent, Mon dessus, oii zigzague un charme voltigeant. Double en les reflétant ses frôleurs insensibles.
De bocageux îlots dont le- sol se crevasse, Sur de hauts chardons bleus montrant de fins oiseaux, . Des blocs de nénuphars, des bouquets de roseaux, De lourds chalands moussus décorent ma surface.
Et puis, c'est un trio de cannettes qui joue Ou ghssotte en suivant le mâle émeraudé, Aux abords d'un moulin poudreux et lézardé Dont paresseusement je fais tourner la roue.
Nuancée à mes bords des teintes des feuillages, Je reproduis, mouvants et clairs en mon milieu, Tous les rayons nimbés de Tas tre jaune en feu. Avec des coins d'azur et des pans de nuages.
Si, basse et surchauffée, à la fin je m'ennuie. Quelque orage amassé que j'écoute surgir Eclate ! — Je remonte et me sens rafraîchir Par les torrents de pleufs que me verse la pluie.
Qu'un noyé par hasard rampe au fil de mon Dnde,
Je berce doucement son humide sommeil
Sous mes*arbres*touffus abritant du soleil
Ce mort figé comme eux dans la stupeur profonde.
Il est des nuits d'été, de printemps et d'automne, Où la lueur revêt d'argent les arbrisseaux.
Nacre les airs, le roc, l'herbe — et fait de mes eaux Un bain de diamant que le zéphir festonne.
i24 LES APPARITIONS
Les beaux soleils couchants dont saignent les collines Dorment sur mes profonds, tournent dans mes remous, Et j'engloutis leur âme alors qu'au fond des trous S'éveillent des cris sourds et des notes câlines.
J'entends chanter l'amour, la mort et la tristesse Avec les rossignols, les hiboux, les crapauds : Et, quand l'ombre s'étend sur la terre au repos, La blancheur de l'étoile est ma rôdeuse hôtesse.
L'écho du voisinage empli de somnolence Ne m'entend guère plus que la brise qui fuit, Et souvent, même après un déluge, mon bruit Reste pareil à ceux qui rythment le silence.
Les nuits, sur mes dormants, quelquefois je remarque, Mêlés de glissements à murmures fondus.
Des bruits de baisers pris et de baisers rendus : L'Amour au clair de lune errant dans une barque !
Telle mon onde heureuse aveuglément se guide Vers le cours inconnu des rivières mes sœurs, Et, sans jamais vieillir, au gré des vents berceurs. Je roule mon destin d'éternité liquide. >
-' -Il