ENFIN LA NUIT
S'écroulant dilaté, pendu toujours moins haut,
Le sanglant astre en feu,
Peu à peu.
Se recule
Et s'annule.
L'onde à souffles froidis éteint barque et roseau ;
Le gris du crépuscule
Teint l'air bleu
.Où se meut
La virgule Que fait double au lointain le vol d'un grand oiseau
Encore çà et là flottent des papillons.
On voit se rassembler.
Se mêler
Bien des ailes
Toutes frêles, Tourniquant leur trépas dans les derniers rayons ;
Et voici demoiselles
Revoler,
Sauteler
Sauterelles Dans le blême où tremblote un brumeux vermillon,
Puis rien ne bouge au ras des herbes et de Teau ;
Le marécage épais Prend la paix Du mystère Et s'enterre.
On ne distingue plus la blancheur du bouleau ;
L'ombre revient austère Aux secrets Des forêts
ENFIN LA NUITI
Solitaires ; La couleur, à son tour, s*efface du tableau.
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Il monte alors des fonds de limoneuses voix :
Le sinistre miaou
Du hibou
Mord, relance
Le silence; La chouette ricane et pleure aussi parfois ;
La feuille se balance
Au frou-frou
Du vent mou.
Somnolence, Et vague horreur planant sur la cime des bois !
Enfin ! morts les aspects, meurent aussi les sons
Les sons froids et chagrins, Souterrains, Cris d'extase.
De la vase !
2t6 LES APPARITIO>'S
L'oiseau nocturne au creux des arbres en frissons
Tait sa phrase ; Brins à brins
Cieux, terrains, Tout s'écrase, S^abîine dans le noir qui ferme ses cloisons.
Pleine ombre ! Hors de moi je prends enfln Tessor !
L'homme dit à la Nuit
Son ennui...
L'âme avide
Se dévide Dans ce gouffre assez creux pour cacher le remord !
A son charme perfide
Et si fort
Mon cœur dort
Dans le vide, L'obscur et le néant comme un cœur déjà mort I
Pluie oblique, vent serpentin,
Et bruit grondant sur la bruyère ;
De grands flamboiements au lointain...
Or, les ténèbres ont atteint Et noyé la campagne entière.
Tout est moite, informe et déteint :
C'est l'opaque après l'indistinct I
Là, le cavalier solitaire
S'avance et recule incertain.
Il sent le danger clandestin De ce limoneux coin de terre Où Ta conduit, fourbe et mutin,
Un farfadet, mauvais lutin.
Certe ! il est homme à caractère, , 11 a le cœur ferme et hautain !
Mais un pas de plus 1 son destin Pourra? bien être qu'il s*enterre :
La sangsue attend son festin
Dans ce marais qui s'est éteint
Sans avoir' fini de se taire.
Car plein d'horreur et-de venin,
Par ce temps noir, si peu bénin, Il renforce au fond du mystère Ses voi^c de sorcière et de nain.
L'homme égaré frémit d^instinct, Il entend battre son artère.
Quoi ! rester là,, jusqu'au matin I
La peur donne un son souterrain A ses appels qu'il réitère...
Et sa jument mâche son frein,
Elle s'agite, elle se plaint.
Et d'une stridente manière,
Par instants, hurle à son poulain.
Il crie encor... toujours en vain !
Tout à coup un fil de lumière Luit là-bas, mais si fin, si fin !...
Il s'en guide et près d'un ravin Rencontre une auberge-chaumière.
Comme il a plus sommeil que faim
Il prend à peine un doigt de vin, Ronfle un peu le front sur son verre Et monte se coucher : enfin !
Mais chez cet engourdi, soudain
Un réveil anxieux s'opère :
« Pas d'armes I pas même un gourdin I
L'hôtelier a l'air d'un gredin
Et sa femme d'une vipère, 1
Malgré leur langage badin !
Le fils ? un sournois patelin !
L'aubergiste et lui font la paire...
Et quel gaillard herculéen ! »
Un avertissement divin
Lui dit qu'il est dans un repaire..
Yite, avec un œil de devin,
Le teint couleur de parchemin, Il s'en va droit au lit qu'il flaire, Et dessous trouve un corps humain,
Un mort, comme il sera demain, Tout à l'heure même ! Que faire ?...
Il l'arrache par une main,
Met au lit l'affreux mannequin
Qui devra bien le contrefaire,
Et prend sa place. — « Cré coquin! »
Grince en bas le vieux, âpre au gain :
« Encor cette nuit, bonne aff'aire ! »
Et montrant ses dents de requin.
Il ricane : « Pas de voisins !
Rien que les trois croix du calvaire Pour dénoncer les assassins ! »
^ Au dehors, lugubre et malsain.
L'orage humide persévère ; \ Le ciel est d'uu noir de fusain.
Minuit tinte comme un tocsin A rhorloge oblongue et sévère :
Ils vont accomplir leur dessein.
Rampant à genoux, sur les poings, Ils montent l'escalier de pierre ; Devant la porte aux ais mal joints,
Avec un falot très ancien,
Le couple attend. Le* gars compère
A peine entré, ressort. — « Eh bien?
Ça y est! fai mis peu de temps ^' hein?
Et Vhache? demande le père...
Elle est là^ sur le traversin. >
Mais quelqu'un, rompant l'entretien,
Apparaît vêtu d'un suaire...
— G*est le premier mort qui revient 1
Et voici le second ! Il tient
Et brandit l'arme meurtrière : ♦
Trois coups sourds, trois cris, puis plus rien.
Et, sous le ciel toujours chagrin, Le cavalier fend l'atmosphère.
Tant elle accélère son train
La grande jument poulinière I