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I. — Garofalo. — Pendant que Ferri étudiait

LOMBROSO. — Appl. de Vanthr,

6ll LIiS AIM’LIC.VTIONS DE l’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE

les diflérenles causes de la criminalité et indiquait les principaux moyens d’en prévenir l’éclosion, Garofalo concevait le projet de reconstruire le droit pénal d’après la méthode expérimentale. Ses premiers essais datent de 1876, mais on retrouve déjà l’esquisse de son plan dans une brochure publiée à Naples en 1870 et portant le titre « Di un criteno positivo délia penalita ».

Son grand ouvrage : La Criminologie paraissait à Turin en 188S, suivi de trois éditions françaises (Paris, F. Alcan, éd., 1888, 1890 et 1892) et d’une deuxième édition italienne (Turin, 1891).

L’importance de cet ouvrage est double :

d’abord, comme critique, parce que M. Garofalo sape tous les fondements de la théorie pénale qui domine aujourd’hui dans nos facultés de droit, en lui refusant tout caractère scientifique et en soutenant qu’elle marche contre le vrai but de la législation; ensuite, comme reconstruction, parce qu’il s’empresse de substituer aux principes qu’il rejette, toute une nouvelle théorie, qui forme un traité complet d’un droit pénal essentiellement différent de l’autre.

Pour bien apprécier l’œuvre de M. Garofalo, il ne suffit donc pas d’être au courant des études anthropologiques et sociologiques de nos jDurs ; il faut connaître encore l’état de la science pénale et de la jurisprudence. C’est alors seulement qu’on peut s’apercevoir de l’incompatibilité presque invraisemblable entre la science d’un côté et le droit pénal de l’autre. C’est une lourde tâche que M. Garolalo s’est imposée : mettre à la portée de son lecteur l’état actuel de la théorie des juristes et de ses applications, et au cours de cette ana-

lyse, placer, en regard de chacune des maximes réfutées par lui, celle qui dérive logiquement de la science expérimentale.

Pourquoi le droit pénal n’est-il pas scientifique ? Parce qu’il plane dans le champ des hypothèses abattues par l’observation. 11 en est ainsi de l’idée que le criminel est un homme comme tous les autres, ayant commis une ou plusieurs fautes sans lien qui les rattache, et qui constituent le genre d’activité nécessaire à l’individu. Il en est de même du principe de la responsabilité morale à laquelle les juristes de notre époque prétendent proportionner la pénalité; — du principe de la relation idéale entre la peine et le délit ; — des circonstances qui sont considérées comme atténuantes ou aggravantes , introduites dans la législation en vertu du principe de la responsabilité morale. « En effet — dit l’auteur — la conséquence logique de ce principe, c’est qu’un acte est d’autant moins punissable que la passion a été plus forte et irrésistible chez l’agent, ce qui, en contredisant le but de la défense sociale, en montre une fois de plus l’incompatibilité avec le principe de la responsabilité morale. Qu’on remplace cette considération par celle de la perversité du délinquant, et l’on s’apercevra que plusieurs circonstances, que l’on s’est accoutumé à appeler atténuantes, deviennent tout à fait indifférentes ou exigent un traitement difiérent. Les mots de douceur et de rùfueur devraient même disparaître du dictionnaire des criminalistes, car de pareilles circonstances sont étrangères au but de la pénalité. >>

M. Garofalo ramène toute sa théorie à la déter-

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mination de la vraie nécessité sociale, et il soutient que le critérium de la proportionnalité doit être remplacé par un critérium àéidonéité du coupable à la vie sociale. Sous une forme un peu différente, il avait déjà fait rénonciation de ce critérium dans son premier ouvrage, et il avait forgé le mot « temihilita » qui n’a pas d’équivalent en français, pour désigner la quantité de mal prévu qu’on peut redouter de la part du criminel en raison de sa perversité constante et agissante.

<( 11 n’y a là — dit l’auteur — qu’un complément logique de la théorie de la défense sociale moyennant les peines; — s’il y a quelque chose d’étonnant, ce n’est pas, à coup sûr, l’énonciation d’un pareil critérium ; c’est bien plutôt le fait que les partisans memes de cette théorie n’aient jamais songé à s’en servir ! Car, lorsqu’il a fallu établir les règles de la pénalité, ils ont eu recours, les uns à la gravité objective du délit, mesurée selon le dommage ou l’alarme, les autres, à la force qui a poussé le délinquant, le tout limité par l’idée de la responsabilité morale et sans se préoccuper d’examiner la valeur intrinsèque de la peine dans les différents cas en rapport du but qu’il fallait atteindre. »

Arrivé à ce point, Garofalo déclare que le mérite ou le démérite des actions humaines et la justice de la récompense ou du châtiment subsistent également pour les positivistes. Le mérite ne disparait pas d’une action par le fait qu’elle est déterminée, pourvu que cette action dépende du caractère de l’individu et ne puisse pas être attribuée à d’autres qu’à lui-même. Ce qu’il s’agit de voir, c’est si la force déterminante n’est pas

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autre que le moi ; peu importe du reste la raison pour laquelle le moi est ce qu'il est. La justice ne peut en souffrir que lorsqu’on punit pour l’exemple, c’est-à-dire lorsque, pour prévenir les délits des autres, on fait succomber un individu qui aurait mérité un traitement moins rigoureux.

« L’exemplarité de la peine ne sera qu’un effet naturel de la peine juste, c’est-à dire appropriée à l’individualité du coupable, mais la considération de l’exemple ne doit pas l’emporter. Voilà la vraie justice, celle qui met des bornes à la rigueur du principe : Salus populi suprema lex. Voilà la formule : Que chacun ne souffre, à cause de la peine, ni plus ni moins que son individualité ne le mérite. Cette maxime rend impossibles toutes les exagérations : celles de l’individualisme aussi bien que celles de l’utilitarisme. »

Mais comment faire pour mesurer la perversité du coupable ou son degré de témihilité, pour appliquer en un mot la théorie de Vidonéité à la vie sociale?

C’est ici que Garofalo ramène le lecteur à l’anthropologie et à la psychologie des criminels. 11 y a pour lui un criminel typique, V assassin, parfois reconnaissable quoiqu’il n’ait pas encore tué. 11 y a ensuite deux autres types dont la caractéristique principale est, pour l’un, l’absence du sentiment pitié ; pour l’autre, l’absence du sentiment de probité.

Ces deux types ont généralement des caractères physiques et surtout des traits physionomiques très marqués. Mais il y a. de nombreuses distinctions à faire;, d’où il résulte des sous-classes qui s’éloignent toujours plus de la grande monstruo-

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site, pour se rapprocher du commun des hommes. Ou arrive ainsi à une classe intermédiaire qu’on ne peut pas déclarer insociable et dont les délits dépendent plutôt de la mauvaise éducation ou de la rudesse que de l’absence ou faiblesse de sens moral.

C’est en analysant ces différentes classes que Garotalo indique pour chacune le moyen de répression convenable selon que son anomalie est plus ou moins irréductible, sa possibilité d’adaptation plus ou moins grande. Ici, rien d’aprioristique. Tout est fondé sur l’expérience. Le. besoin d’élimination diminue à mesure que l’on s’éloigne du criminel typique. Donc, après la mort — ou l’asile pour les criminel aliénés, — la déportation transocéanique et perpétuelle , ensuite la relégation pour un temps indéterminé et qui sera défini par la conduite même du coupable; puis la colonie ouvrière ou agricole ; enfin la simple exclusion d’un milieu donné ou d’une situation ou fonction particulière ; l’emprisonnement ne trouve presque pas de place dans ce système.

Pour les délinquants qu’il ne faut pas éliminer, Garofalo trouve tout à fait inutiles les peines corporelles d’un genre quelconque. La contrainte rigoureuse en dédommagement du mal matériel et moral dont on a été la cause, est le seul but qu’il faille poursuivre, en obligeant le coupable au payement de deux amendes : l’une au bénéfice de 1 Etat, comme réparation du trouble et dédommagement des frais ; l’autre au bénéfice de la partie lésée par le délit, dont la mesure devrait varier selon la fortune du coupable et sa possibi-

lité de la payer au moyen de son travail. Mais cette contrainte devrait être tellement sévère que toute possibilité de s’y soustraire deviendrait impossible. Les prolétaires eux-mêmes devraient acquitter leur dette en déposant le superflu de leur salaire, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas strictement nécessaire à leur subsistance. Les fainéants et les récalcitrants seraient enfin enrôlés dans une compagnie d’ouvriers pour le compte de l’Etat où ils travailleraient bon gré mal gré jusqu’à ce qu’ils aient payé leurs amendes à l’Etat et à la partie lésée.

Par une telle extension donnée à l’institution du dédommagement, on pourrait dans la plupart des cas abolir la peine inutile, onéreuse et démoralisante de l’emprisonnement.

Ainsi donc : élimination et réparation, voilà les deux formes rationnelles de la répression, dont la dernière peut opérer toute seule dans tous les cas où l’insociabilité du délinquant n’est pas prouvée.

Tout ce système se rattache donc à l’idée de deux grandes classes de délinquants : les uns, les vrais criminels, ceux qui commettent les vrais crimes et qui ont une imperfection morale, une anomalie psychique, quelque chose qui les rend différents du commun des hommes civilisés de leur époque. Garofalo insiste beaucoup sur son idée du délit naturel, qui est le point de départ de sa théorie. Sa distinction des crimes d’après l’absence du sentiment de pitié ou du sentiment de probité que le fait révèle chez le criminel est fondamentale; et malgré de nombreuses critiques, elle commence à trouver bien des adhérents. On

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a OU beau lui objecter que son analyse psycholoétait iiicojiiplète ; il a bien fallu convenir (ji.K) (le nos temps, dans une société civilisée, l’idée du crime se rjittaclie toujours au manque de pitié ou de probité chez son auteur. Lorsque cet élément fait défaut, il n’y a pas de vrai crime ; il idy a, selon les cas, qu'une révolte, une désobéissance , on une contravention. C’est à celte idée que Tauteur ramène continuellement toute sa théorie, et pour cause, car une étude scientifique n’est pas possible si l’on confond ensemble toutes les actions qu’un État doit réprimer par des peines. Les simples révoltés, de meme que les criminels politiques, doivent être l’objet d’autres études. Garofalo a voulu s’occuper seulement de l'anomalie particulière à ceux que la conscience publique considère comme de vrais criminels. C'est pour ceux-ci qu’il construit son système de répression, pendant que pour les autres il croit utile un code différent. — C’est à ce propos qu’il remarque qu’une spécialisation toujours plus grande est le signe du progrès juridique; et que, comme on a déjà distingué les délits des contraventions, on en viendra à

distinguer les crimes des révoltes^ de sorte qu’un nouveau code pourra prendre place à côté de celui de la criminalité. — L’œuvre de Garolalo a été liirgemeut discutée, surtout sa tentative de distinguer l’anomalie psychique des criminels comme (fuelque chose de différent d’une vraie maladie. C est sur ce point que l’école médicale française a soulevé des objections, et que moi-môme je ne suis pas })arfaitement d’accord avec lui. Il faut reconnaître, pourtant, qu’au point do vue de la

législation, cette distinction est très pratique, et que scientifiquement elle peut se soutenir si, en abandonnant les généralisations, on considère l’anomalie des criminels comme une déviation d’un genre à part et qui peut subsister malgré l’absence des états morbides reconnus généralement comme tels.

Ce n’est pas d’ailleurs aux principes du code que la nouvelle école borne ses critiques. A peu de chose près, elle renverse tout le système de procédure. C’est M. Garofalo qui, dans sa Crhninologie et dans plusieurs autres ouvrages, a conduit sur cette voie les nouveaux criminalistes. Sa qualité de magistrat lui plaçait sous les yeux les absurdités sans nombre du système de procédure inventé par les juristes. M. Garofalo se déclare avant tout contre l’ingérence de la même magistrature dans les affaires civiles et criminelles, les deux choses n’ayant rien de commun. Il propose par conséquent le partage de la magistrature en deux corps séparés ayant fait des études différentes, car à ceux qui doivent siéger au criminel il faut la connaissance de la statistique, de l’anthropologie et de la criminologie positiviste.

Le jugement doit tout à fait changer de nature. Le système actuel d’accusation et de défense est primitif et presque barbare. Le magistrat, les faits établis, n’a quhm diagnostic à faire sur la nature du criminel, sur son degré de perversité, sur ce qu’on a à craindre de lui. Pour en venir là, à quoi bon accuser ou défendre? Ce qu’il faut faire, c’est tout simplement un examen approfondi du criminel lui-même, et surtout de ses

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îmlDCi'MlcQls. Il s'agit tout simplement d’une en- (|ii(‘lc, qui doit être menée avec soin et patience (‘t ne pas négliger les détails. Comme dans tontes les commissions, Tun des membres sera le rapporteur, mais tous devront examiner le prévenu. C’est seulement lorsqu’il n’y a pas de flagrant délit et que le prévenu proteste de son innocence, que la défense signifie quelque chose, et c’est alors qu’elle devrait avoir tous les moyens de rétablir la vérité.

M. Garofalo accable de ses sarcasmes l’institution du jury, dont il prouve l’absurdité; pour riionneur de notre époque, il demande l’abolition de cette institution, qui lui fait honte, hormis pour les crimes politiques. Il n’est pas non plus enthousiaste de rinstitution de la liberté provisoire, qu'il voudrait voir entourée de garanties sérieuses, et cpii n’a vraiment pas le sens commun lorsqu'il y a eu llagrant délit ou qu’un premier jugement a déjà établi la culpabilité.

C’est en visant aux peines qu’il faut réduire le rôle de la prison : fidèle à ses idées sur la substitution de l’amende au bénéfice de la partie lésée, à la peine inutile de l’emprisonnement pour les infractions légères, M. Garofalo développe tout un nouveau système fort pratique pour contraindre les condamnés au paiement de l’amende.

l^a Crlminolofjie, ayant un caractère juridique plus prononcé que les autres ouvrages de la nouvelle école, s’est répandue plus particulièrement dans le monde du barreau et de la magistrature. Comme nous l’avons dit, c’est une reconstruction du droit pénal à base scientifique, c’est-à-dire sur un plan tout à fait nouveau, et en écartant les

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difficultés que les éludes anthropologiques présentaient à ceux qui n’étaient pas des savants.

II. — Fioretti. — Plusieurs écrivains ont adhéré à son système : je citerai entre autres M. Fioretti et M. Carelli. Le premier, dans son ouvrage « La kgitlima difesa », prouve lïnconséquence de la loi pénale qui, en mettant des bornes excessives au droit de repousser d’injustes attaques, renie une fois de plus sa mission, qui est la protection des honnêtes gens contre les délinquants. Le livre de M. Fioretti est fort estimé à cause de la critique approfondie qiFil fait de nos codes sur ce point spécial, en suivant les idées positivistes.

M. Carelli s"est rangé de meme parmi les novateurs : son « Crimen morbiis » et son appendice à la Criminologie (2° édition italienne) appuient la méthode expérimentale, et contiennent d’intéressantes études sociologiques.

III. — M. Lévy-Bruhl est lui-même, quoi qu’il dise, avec nous.

c( Quels sont les rapports du crime et de la folie? se demande-t-il (1). Y a-t-il des criminels que l’on doive considérer comme aliénés, et par suite comme irresponsables, au moins partiellement? L’opinion commence à s'inquiéter de ce problème. Elle en demande la solution à la science chaque lois qu’un crime extraordinaire vient surexciter la curiosité générale. Pour les délits et les crimes vulgaires, la question ne se pose pas. Le caissier qui a joué et perdu l’argent de son patron, la fille séduite et abandonnée qui se

f l) La rcüponaabiiilé des crimiaels. Taris, 1800.

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venge de son amant, ne sont point des énigmes psychologiques. Les motifs qui ont déterminé leurs actes apparaissent tout ensemble très coupables et très humains. Mais il y a des crimes qui étonnent en meme temps qu’ils épouvantent. La férocité que ces crimes supposent, le sang-froid monstrueux dont leurs auteurs ont dû faire preuve en les accomplissant, Fénormité du forfait souvent disproportionnée aux mobiles qui Font causé, tout cela nous révolte et nous déconcerte à la fois. Nous sentons confusément que ces hommes ne sont pas nos « semblables » dans toute la force du terme, et qu’il leur manque un des attributs essentiels de l’humanité, la sympathie, le sens moral. Nous le sentons encore davantage lorsque nous voyons des criminels, en cour d’assises, montrer une insensibilité complète et nullement simulée, rester impassibles en présence du cadavre de leurs victimes ou dans les confrontations les plus douloureuses, et ne donner enfin aucun signe d’émotion et de regret. « Ce sont des monstres, » dit-on communément. De là à dire « ce sont des fous », il n’y a qu’un pas, et ce pas a été franchi plus d’une fois.

« Tout d’abord, il faut se défaire d’un préjugé contre lequel les aliénistes sont unanimes, depuis longtemps, à protester. On pense généralement que, sans un trouble apparent des facultés intellectuelles, il n’y a point de folie. Et pourtant il existe une folie morale, comme il existe une folie intellectuelle. Elles s’accompagnent, il est vrai, dans la plupart des cas, mais elles peuvent se présenter l’une sans Fautre ; ou plutôt, tandis que la folie intellectuelle ne va pas sans la folie morale, cette dernière peut apparaître et demeurer seule.

Mais de meme qu’il y a des aveugles-nés et

d’autres qui ont perdu la vue à la suite d’une maladie ou de quelque accident, de meme il y a des « aveugles moraux » dont la cécité est due à une affection mentale qui commence, et d’autres chez qui l’absence du sens moral paraît être innée.

« 11 faut ajouter que l’hérédité joue ici un rôle considérable. Les « aveugles moraux » sont le plus souvent issus de parents fous ou épileptiques. Les recherches statistiques sur les criminels en général confirment le fait. « Quarante- six fois sur cent, dit M. Tarde (1), les délinquants ont eu des pères et des mères alcooliques, et quatorze fois sur cent des parents ou ascendants directs, aliénés. Si on ajoute ceux qui ont eu des parents épileptiques, hystériques, ou délinquants eux-mêmes, on arrive à une proportion totale de 90 p. 100. » Les

« aveugles moraux « de naissance sont donc, pour la plupart, des cas de dégénérescence héréditaire. Cela s’explique d’autant mieux que le sens moral (l’ensemble des sentiments et des affections qu’on désigne par ce mot), étant la plus récente acquisition de l’espèce humaine, en est aussi la plus précaire et la plus fragile. On connaît la loi établie par M. Ribotpour la dégénérescence des êtres vivants : « Ce qui a été acquis en dernier se perd en premier. » Rien de plus conforme à cette loi, si la « cécité morale » apparaît fréquemment chez les enfants de parents alcooliques, hystériques ou aliénés.

« Sans doute, les « aveugles moraux » connaissent encore la distinction du bien et du mal. Ils savent fort bien qu’il faut faire telle chose, et qu’il faut s’abstenir de telle autre. Ils le savent^ mais ils ne le sentent et, dès lors, il est presque inévitable qu’ils agissent comme s’ils ne savaient

(1) La Philoso'phie pénale, p. 177. LOMBROSO. — Appl. de Vanthr.

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pas. Car « la connaissance pure ne détermine pas l’action » : c’est une loi que la psychologie contemporaine (la psychologie anglaise surtout.) a mise hors de conteste. Jamais nous ne sommes entraînés à agir par une idée pure, par la conclusion logique d’un raisonnement, par la simple représentation d’un objet ou d’une personne. Ce qui nous met en branle, c’est l’attrait exercé par cette idée ou par cette personne, les désirs ou les répulsions qu’elles font naître en nous, les tendances superficielles ou profondes de notre nature qu’elles éveillent. Mais ce qui nous laisse froid et insensible ne nous fait point agir. Chaque jour, cette loi se vérifie, sur les foules comme sur les individus. Les uns et les autres agissent, non d’après ce qu’ils savent, mais selon ce qu’ils aiment. Jamais personne ne s’est sacrifié pour une idée à laquelle il n’eût déjà donné son cœur.

« Par suite, connaître la distinction du bienetdu mal n’a pas le même sens ni la même valeur pratique pour un homme ordinaire ou pour un « aveugle moral ». Savoir qu’il est mal de violer, d’empoisonner, d’égorger, pour une conscience normale, c’est en même temps détester ces actions criminelles, en avoir une horreur insurmontable, et éprouver une répulsion instinctive à la seule idée de les commettre. Par là, la conscience de l’homme civilisé diffère de celle du sauvage, qui torture, massacre et dévore son ennemi, ou simplement un étranger, sans plus de scrupule que le boucher abat un bœuf et le dépèce. La conscience normale sent qu’un crime de ce genre la révolte, qu’elle ne pourrait à aucun prix s’y résoudre, et que si, dans un moment de passion exaspérée, elle se laissait aller à le commettre, elle serait incapable de goûter dans la suite un moment de repos : de là les affres du remords et le besoin

d’expiation. Chez l’aveugle moral, rien de semblable.

« La distinction du bien et du mal, la qualification du crime restent pour lui une définition conventionnelle, et, pour ainsi dire, platonique. S’il s’abstient de le commettre, ce sera peut-être faute d’occasion, ou crainte des conséquences, mais non parce qu’un sentiment humain l’en a détourné.

« Aussi les aveugles moraux sont, non pas des criminels-nés de Lombroso, mais des candidats au crime; et il semble également difficile de considérer leur responsabilité comme nulle, et de la considérer comme entière. Ils ont conservé, il est vrai, le discernement du bien et du mal, mais ce discernement ne peut avoir d’influence réelle sur leur conduite, parce que tout sens moral leur fait défaut. Chez les autres hommes, la connaissance du mal a la valeur d’un instinct énergique, qui s’oppose efficacement aux impulsions des passions violentes. Pour les aveugles moraux, la distinction du bien et du mal reste purement verbale. Elle se confond avec la distinction de ce qui est toléré ou défendu, de ce qui expose ou n’expose pas à la prison et à l’échafaud. Abstraction faite de ces conséquences sociales, elle ne dit rien à leur esprit ni à leur cœur. 11 leur est donc infiniment plus difficile qu’à un homme normal de s’abstenir du crime auquel l’occasion les pousse, sans que cependant cela leur soit rigoureusement impossible. On devrait donc, semble-t-il, conclure que leur responsabilité est partielle, atténuée dans la proportion où leur « cécité morale » est plus ou moins prouvée.

« Si la « cécité morale » de naissance existe réellement (et l’observation ne permet pas d’en douter), elle devrait être une cause d’irresponsabilité, partielle au moins, aussi bien que la

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faiblesse d’esprit pour les « imbéciles », les « insuffisants » et les idiots. Tout le monde est d'accord lorsqu’il s’agit d’un trouble des facultés intellectuelles : pourquoi ne l’est-on point quand il s’agit d’une perversion innée de sens moral ?

« La raison en est qu’ici les difficultés de la pratique interviennent. Les « imbéciles », les idiots sont incapables de se maintenir dans le commerce ordinaire de la société. Leur état mental se trahit de lui-même. Ils sont placés dans des asiles, en général, avant qu’ils aient pu commettre un acte dont les tribunaux auraient à connaître. Si pourtant un idiot se rend coupable d’un assassinat, ou d’un incendie, il est déclaré irresponsable, comme ayant agi sans discernement. Cette irresponsabilité n’inquiète personne, car elle ne pourra jamais être invoquée, pour sa défense, par un autre assassin ou un autre incendiaire. Mais les « aveugles moraux » sont bien autrement dangereux pour la société. D’abord, ils y vivent, ou plutôt vivent à ses dépens. Leur perversité naturelle, leurs mauvais instincts, les attirent naturellement vers l’armée du crime. Ils en sont les recrues assurées. Ils s’y instruisent, ils prennent les mœurs de la profession, et l’autorité publique n’a prise sur eux que lorsque le délit ou le crime les amène devant la justice. Ce délit ou ce crime peut fort bien ne pas être de nature à révéler leur « cécité morale » innée : ils ont été par exemple complices d’un vol ou d’une agression. Ils sont condamnés avec les autres. Plus tard seulement, rendus à la liberté, ils comp6ut-être un crime monstrueux qui les obligera à les étudier de près. Alors on s’apercevra de la nature spéciale et pathologique de leur perversité; mais, même alors, l’intérêt social ne

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permettra pas qu’on les déclare irresponsables, et qu’au lieu de les punir, on se borne à les mettre hors d’état de nuire, dans des asiles spéciaux.

« Quel est, en effet, l’intérêt majeur de la société ; quel est le but où tend la justice pénale ? Protéger la sécurité commune; à cette fin, réprimer les crimes afin d’en prévenir, autant que possible, le retour. Ces crimes (je parle surtout des attentats contre les personnes) sont dus en général à l’explosion violente de passions antisociales : besoin de jouir à tout prix, colère furieuse, jalousie, impulsions brutales et cruelles. Deux sortes de Ireins concourent à les arrêter : le frein moral, c’est-à-dire l’ensemble des instincts et des sentiments que nous avons décrits, la sympathie humaine, la pitié pour les faibles, l’horreur du sang versé, le pressentiment du remords ; le frein social, c’est-à-dire la prévision de la cour d’assises, de la prison et de la guillotine. Or, pour les « aveugles moraux », le frein moral n’existe pas ; seul, le frein social peut encore les retenir. Assassiner lâchement un homme qui ne leur a rien fait, pour contenter leur passion ou leur caprice, s’ils ne peuvent arriver autrement à leur but, ne leur inspire aucune répugnance, et ils passeraient aussitôt de l’idée à l’action, s’ils ne savaient qu’ils y risquent leur liberté et leur vie. Faut-il encore, en les déclarant irresponsables, même partiellement, supprimer ou du moins affaiblir ce dernier frein, à peine suffisant? Ne serait-ce pas porter à la société un préjudice des plus graves, que de la désarmer précisément contre ceux qui sont ses ennemis éventuels les plus dangereux? Et les victimes pour ainsi dire désignées à la férocité de ces « aveugles moraux ne méritent-elles pas qu’on fasse tout pour qu’elles soient épargnées ? Or, la statistique

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montre qu’un crime contre les personnes, dont la répression faiblit, tend à se multiplier aussitôt, et très rapidement. Dès que le frein social se relâche, Finsuffisance du frein moral apparaît. Peut-être fait-il défaut plus souvent qu’on ne pense ; peut-être, chez beaucoup de gens, n’a-t-il pas la force nécessaire pour résister à lui seul aux impulsions criminelles ou à la contagion si dangereuse de l’exemple.

« La solution de ce problème de responsabilité est donc imposée, pour ainsi dire, par les nécessités de la vie sociale ; mais, précisément parce qu’elle est ainsi imposée, elle n’est que provisoire. Entre deux maux, notre justice pénale choisit le moindre.

(f La sensiblerie serait ici plus que ridicule. Il y a autour de nous mille objets qui nous laissent indifférents et qui seraient plus dignes de notre sympathie que ces misérables, incapables euxmêmes de justice, de pitié et de remords. Lorsqu’ils sont éliminés de la société, c’est un profit net pour elle : son intérêt la pousse à s’en débarrasser. Pourtant, à regarder les choses d’un peu plus haut, les « aveugles moraux » ne sontils pas malheureux encore plus que coupables ? Ne faut-il pas reconnaître en eux des déshérités, privés de la plus belle part du patrimoine commun de l’humanité, plus maltraités encore de la nature que les idiots?

« L’expérience ne l’a que trop prouvé. La méthode rationnelle consisterait à remonter aux causes, soit physiques, soit morales, d’où procède la « grande criminalité » : lutter, par exemple, contre l’alcoolisme et les autres vices et maladies qui amènent une dégradation physique et morale de tous les enfants, étudier et arrêter la contagion du mal. A peine commençons-nous à nous occu-

per de Tenfance moralement abandonnée ; et pourtant quel intérêt social est plus pressant, quel devoir plus impérieux !

« Tout le monde est frappé aujourd’hui des bienfaits de l’hygiène publique, et tout le monde reconnaît le bien-fondé de ses exigences. L’opinion a compris enfin la solidarité sanitaire qui s’impose à tous les habitants d’une même ville. Par exemple, si on laisse subsister dans les quartiers misérables et insalubres de véritables foyers de fièvre typhoïde et de diphtérie, chacun sait que la maladie peut s’élancer de là sur la ville entière. L’intérêt bien compris conseille d’assainir ces quartiers qui menacent toujours de contaminer les autres ; il fait consentir enfin aux dépenses que l’humanité et la justice auraient dû dicter depuis longtemps. Pareillement, le dommage que la société souffre du fait des criminels, elle se le doit, en partie, à elle-même; elle le doit à son insouciance, à son manque d’humanité, à son oubli de la solidarité. Si elle se mettait, avec zèle et avec persévérance, à assainir les bas-fonds sociaux, à circonscrire les foyers d’infection morale, à les éteindre dans la mesure du possible ; si elle comprenait que son devoir et son intérêt à la fois lui commandent d’assurer à tous les enfants une culture morale attentive et sérieuse, elle combattrait la criminalité toujours grandissante plus efficacement que par la transportation et par l’emprisonnement cellulaire. 11 ne suffit pas que le corps social élimine les éléments mauvais qui le gênent, il faudrait encore qu’il n’en produisît pas de nouveaux en aussi grand nombre. Vérités élémentaires, qu’il est pourtant bien difficile de faire passer dans la pratique. On peut espérer beaucoup des progrès de la science sociale, qui démontrera avec une telle évidence les lois de la

<S0 LES applications de l’anthropologie criminelle

solidarité, qu’on ne pourra plus fermer les yeux aux conséquences qui en découlent. Ici encore s’appliquera la célèbre maxime : « Savoir pour prévoir, afin de pouvoir. »

IV. Tarde. — M. Tarde dans sa Philosophie pénale (1890, Lyon) essaie de fonder une nouvelle théorie de la responsabilité criminelle.

Selon lui, un homme est responsable d’un acte qu’il a commis, non pas parce qu’il est libre, — condition obscure, métaphysique, invérifiable ; mais, r parce qu’il est demeuré le même homme depuis cet acte, et s’en reconnaît l’auteur; 2° parce qu’il y a entre cet homme et ceux qui l’entourent un nombre de ressemblances sociales suffisant pour qu’eux et lui jugent également cet acte coupable. Plus la similitude sociale est grande, plus le sentiment de la responsabilité est vif. « Même, en temps normal, un paysan se croit, se sent plus coupable, s’il a volé un paysan comme lui que s’il a volé un bourgeois, un grand propriétaire son voisin, et réciproquement un homme d’affaires qui se fera scrupule de tromper un de ses collègues dans un procès, regardera comme une bonne plaisanterie de faire tomber un étranger dans un piège du même genre. »

Le Grec ne se croyait pas responsable devant un barbare comme devant un Grec. L’histoire n’est remplie que d’exemples de cette sorte. La responsabilité est donc un phénomène d’ordre essentiellement social.

« Mais il faut encore, dit M. Tarde, pour que 1 auteur d’un acte en soit responsable, qu’il soit forcé de se reconnaître l’auteur de cet acte. »

Li:S THlilORIES NOUVELLES DE DROIT PÉNAL 81

L’idenlilé de l’individu est-elle plus facile à constater que sa liberté ?

M. Tarde explique qu’il s’agit, non pas d’une identité métaphysique et absolue, mais d’une identité relative et temporaire. Mais si l’on s’en tient là, si l’on admet empiriquement que tout homme normal reste pratiquement identique à luimême, je ne vois pas plus de difficulté à admettre qu’il est aussi pratiquement libre, en tant que c’est sa propre nature qui se manifeste par ses actes et qu’il ne subit aucune contrainte. De savoir si de cette nature même il est libre, ou si le libre arbitre en général s’accorde avec des lois générales de l’univers, c’est une autre question qu’au point de vue pratique on peut ne pas soulever. « Au fond, dit M. Tarde, le problème n’est pas de savoir si l’individu est libre ou non, mais de savoir s’il est réel, ou non, et les scolastiques l’avaient bien vu. » Oui (dirai-je avec Lévy-Bruhl), ils l’avaient bien vu, mais ils ne l’ont pas résolu, et la philosophie moderne non plus. Elle a abandonné à peu près ce problème, comme elle a abandonné par exemple le problème de la création, à cause de son extrême difficulté ; personne ne disserte plus aujourd’hui sur le principe d’individuation, parce que personne ne se flatte d’arriver plus loin sur cette question qu’à une vraisemblance très hypothétique.

« Il est assez aisé de dire, objecte M. Tarde, à un moment donné, quand on voit de très près une personne, jusqu’à quel point elle est restée la même quà une date antérieure, mais nul ne peut dire dans quelle mesure elle a été libre en agissant. » Il semble que l’un est aussi malaisé.

8"2 Liîs applications de l’anthropologie criminelle

ou aussi aisé — que l’autre, selon le sens où

Ton prend la question. Mais au point de vue scientifique et philosophique, l’identité n’est pas un moindre mystère, ni moins obscure que la liberté.

Au point de vue pratique, l’une et l’autre peuvent s’apprécier également bien ; certains signes objectifs servent à reconnaître en gros quand l’individu s’aliène, comme dit M. Tarde, c’est-à-dire quand il cesse d’être lui-même, ou d’être libre. Au fond, l’identité dont parle M. Tarde consiste à être « siii compos », c’est-à-dire un sujet qui s’attribue à lui-même l’initiative de ses actes réfléchis ; mais c’est là précisément la liberté que les vieilles écoles ont adoptée comme fondement de la responsabilité. — M. Tarde a été évidemment préoccupé, d’une part, de ne pas méconnaître le fondement psychologique et moral de la responsabilité, d’autre part, d’éviter les difficultés inhérentes à la notion du libre arbitre. Mais le problème ne subsiste pas moins (1).

La théorie de l’irresponsabilité est le complément nécessaire et comme la contre-épreuve de la théorie de la responsabilité. M. Tarde établit d’abord que la responsabilité et l’irresponsabilité absolues, parfaites, n’existent pas, ou plutôt sont des limites idéales que les faits ne réalisent point. D’où la conception d’une responsabilité approchée qui est celle de l’homme normal et d’une infinité de degrés de responsabilité atténuée ou diminuée sous l’action des causes diverses qui portent atteinte soit à l’identité personnelle, soit à la similitude sociale.

(1) Lévy-Bruhl, in Revue philosophique,

La première et la plus importante de ces causes est la folie. « Pour deux raisons, écrit Tarde, la folie nous rend irresponsables ; parce qu’elle nous désassimile, et parce qu’elle nous aliène, parce qu’elle nous fait étrangers à notre milieu. »

Elle tend à substituer au moi normal, un moi nouveau, insociable ou du moins incapable de s’accommoder suffisamment à la société qui l’entoure et qui de plus en plus n’écoute et ne croit que lui-même.

M. Maudsley a bien décrit la folie comme l’intrusion d’un élément étrange qui tend à s’emparer du moi, à l’envahir et enfin à se substituer à lui. Un grand changement dans le caractère, tel est le premier et nécessaire symptôme de la folie et notamment de la folie morale. 11 faut que l’individu ne soit plus le même.

« A mesure que cet état se confirme, la responsabilité diminue, pour disparaître tout à fait lorsque l’aliénation est complète; car alors, dit-il, il n’y a plus ni identité personnelle ni similitude sociale. »

Toutefois il admet (et cela détruit tout son échafaudage théorique) que, s’il y a des cas où la folie substitue la violence, la méfiance, la haine, à la douceur, à la confiance, à la bonté ; d’autres fois, elle n’est, comme Tivresse le plus souvent, que l’exagération d’une disposition naturelle : tel qui a toujours été dur, insensible, est devenu cruel ; tel autre né irascible est devenu frénétique impulsif ; un troisième, libertin par tempérament, est devenu un vrai satyre. Il est évident que la folie, quand elle nous fait tomber du côté où nous penchions, dès la naissance, n’est plus une aberration aussi profonde, et ne comporterait pas une aussi

84 LES applications de l’anthropologie criminelle

grande irresponsabilité que lorsqu’elle renverse nos habitudes. Et alors il faut sévir contre les fous seulement parce qu’ils ont une étiologie différente de leurs confrères en malheur. Mais l’objection la plus grave est donnée par la folie morale.

M. Tarde s’efforce de prouver que celle-ci est presque l’inverse de la folie. Ce n’est pas qu’il conteste son existence, mais, dit-il, le fou moral n’est pas vraiment aliéné. »

« Une M""® de Brinvilliers, un Troppmann, un « homme né sans pitié, sans vergogne, peut-on (( dire qu’il n’est plus le même, quand il exécute « le forfait? Non, il n’est que trop le même tou- « jours. Seulement sa nature, sa personne est U antisociale. Il n’éprouve pas les sentiments huu mains que nous autres hommes civilisés consi- « dérons comme essentiels, On ne peut songer à « le guérir ni à l’amender. D’autre part, il ne peut (( pas suffire de le frapper comme une bête fauve « égarée dans nos rues, car il nous ressemble (( assez pour nous faire honte, et non pas seule- « ment peur, et pour justifier notre indignation « contre lui. »

M. Tarde veut que la distinction subsiste entre les malades et les pervers, distinction qui s’effacerait si les pervers étaient considérés comme moralement infirmes.

Il faut, selon lui, que l’on puisse continuer à punir justement ceux-ci comme responsables, tandis que les aliénés doivent être simplement isolés et soignés.

Mais pour soutenir sa théorie il doit se dissimuler la constante intermittence des impulsions des criminels-nés et leur double personnalité qui fait

naître bien souvent un violateur, un sodomite, dans un philanthrope très pieux et vraiment religieux : il oublie, en somme, que souvent le criminel au moment du crime, est un tout un autre homme qu’avant de le commettre. Et il doit dissimuler qu^en adoptant le principe de la temibilité du criminel, il défendrait presque également la société et la morale.

M. Tarde (comme MM. Joly et Laurent) paraît d’abord disposé aussi à mettre en doute l’insensibilité physique que j’ai trouvée dans les criminels.

« A Paris, à l’infirmerie delà santé, les détenus supportent, selon eux, les opérations avec moins de résignation et de courage que les malades honnêtes. » Mais la contradiction n’est qu’apparente. Dostoïewsky dit expressément que les mêmes criminels qui supportent sans se plaindre l’atroce supplice des verges et passent sans pousser un cri dans la « rue verte » font les grimaces les plus comiques à l’hôpital, et se montrent ridiculement douillets pour un vésicatoire ou un coup de bistouri. La contradiction s’explique ici parce que, dans ces derniers cas, ils mettent en pratique leur continuelle dissimulation qui est toujours en jeu dans leurs actes.

Le problème de classification des délinquants trouverait , selon Tarde , sa solution dans des considérations sociologiques. On réunira comme semblables, les délinquants appartenant à la même classe sociale, à la même profession , au même milieu. Ainsi, séparer d’abord la grande et la petite criminalité; puis, dans la grande, les meurtriers et les voleurs ; enfin classer les uns et les autres d’après leur catégorie sociale. De là

(S() LUS APPLICATIONS PE l’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE

la distinction très vraie des deux grands courants de criminalité : urbaine et rurale. — Ces deux groupes sont solidaires l’un de l’autre assurément et leur frontière est indécise ; mais ils s’opposent par tant de traits; l’un est si fidèle aux coutumes et aux traditions, l’autre est si ouvert aux engouements et aux nouveautés ; l’un est si docile à l’exemple des ancêtres domestiques ou patriotiques, l’autre à l’influence des étrangers ; l’un est si violent dans sa grossièreté, l’autre si dépravé en ses raffinements, qu’il n’est pas permis de les confondre. — On peut prendre pour exemples la « camorra » napolitaine, la « maffia » sicilienne, le brigandage des grandes villes, telles que Paris et Londres.

Quelles réformes judiciaires et pénitentiaires seraient les plus désirables, d’après les faits et les principes établis plus haut ? M. Tarde en propose plusieurs, très pratiques, sur lesquelles nous sommes parfaitement d’accord.

Nous citerons entre autres réformes désirées par lui : le concours d’experts dans l’instruction de certaines affaires criminelles , où les magistrats n’ont pas la compétence spéciale nécessaire ; la séparation des magistratures civile et criminelle, le mélange alternatif des deux jurdictions étant déplorable. Où l’a-t-on rencontré... ce juge encyclopédique qui doit se plaire tour à tour à démêler les arguties des plaideurs et à lire dans les yeux des malfaiteurs ? On peut être sûr que, s’il a l’une de ces aptitudes, l’autre lui manquera.

C’est l’occasion, ou jamais, d’appliquer le fameux principe de la division du travail. — II y

aurait aussi grand avantage à exiger des futurs magistrats au criminel qu’ils eussent suivi dans les prisons une sorte de clinique où ils apprendraient, sous la direction de leurs maîtres, à connaître le personnel dont ils auraient à s’occuper bientôt.

M. Tarde croit avec notre école le prestige du jury fort ébranlé. « Depuis quelques années, s’élèvent de toutes parts des objections timides d’abord, puis des accusations formelles, des raisons graves, des statistiques écrasantes contre le pouvoir fantastique et insensé qui subsistait par la vénération aveugle de tous. On relève ses inepties, on raille ses contradictions et ses méprises, on le traite comme on se mit à traiter la sybille, avec ses rébus non moins incompréhensibles que certains verdicts, dans les derniers temps du paganisme.

Nul ne le craint plus parmi les coquins, nul parmi les honnêtes gens ne le respecte plus. Son discrédit complet est proche, sinon sa fin. »

Et M. Tarde insiste sur l’ignorance, la versatilité, l’inconséquence, la partialité tour à tour servile ou fraudeuse des jurés. C’est ce que nous et Ferri avons soutenu il y a déjà longtemps (i).

La seule raison qui soutient le jury, dit M. Tarde, est la difficulté de le remplacer. C’est peu, et si le sentiment public était convaincu de la parfaite insuffisance du jury, cette considération ne suffirait pas à en faire supporter le maintien.

M. Tarde aborde le problème avec sa méthode ordinaire.

(1) Uomo delinquente, 2* édit.

88 LES APPLICATIONS DE l’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE

« La pénalité, dit-il, a été d’abord expiatoire, puis intimidante et exemplaire (roue, écartèlement, etc.), puis adoucie et correctionnelle avec le jury. »

Que deviendra-t-elle donc lorsqu’au jury succédera l’expertise scientifique ? Elle sera évidemment sanitaire, pour guérir le désordre mental ou moral des malades qualifiés malfaiteurs. « Mais en aucun cas la peine ne pourra être purement utilitaire; c’est-à-dire qu’elle ne pourra jamais avoir pour but unique et suffisant l’intérêt de la société. »

« La société, selon M. Tarde, est une personne morale, et non une force aveugle : elle ne peut se défendre qu’en se respectant elle-même et ceux qui la composent. Elle ne peut traiter les hommes même pervers ou coupables, comme des parasites dangereux, ou des chiens enragés, dont on se débarrasse en les étouffant. »

M. Tarde est d’avis, naturellement, d’enfermer dans des asiles spéciaux les criminels pour lesquels il sera prouvé qu’ils ont agi sous l’influence d’une cause pathologique; puis, dans les prisons, de séparer la « délictuosité chronique » des détenus qui y entrent pour la première fois et qui se contamineraient davantage par le contact; d’établir des établissements pénitentiaires ruraux, pour les condamnés d’origine rurale, où ceux-ci pour raient être employés aux travaux qu’ils connaissent, au lieu d’apprendre en prison un métier urbain, ou de se préparer à la profession de souteneur. M. Tarde ne se promet pas de très bons résultats de la transportation, et les raisons qu’il donne sont bien fortes.

Il préfère le système irlandais, la liberté conditionnelle et l’extension des sociétés de patronage. Ce n’est pas pendant la durée de la peine , c’est avant ou après qu’on peut agir le plus efficacement : après, en veillant sur les libérés, en leur procurant du travail, en les protégeant contre eux-mêmes et contre l’hostilité défiante de la société qui semble les rejeter inexorablement dans le délit ou le crime ; avant, en protégeant l’enfance moralement abandonnée ou moralement infectée par des parents indignes. La meilleure façon de combattre l’armée du crime serait d’en empêcher le recrutement.

Son bagage est en résumé assez mince, l’on pourrait même dire négatif, car bien des fois ses épreuves ne sont que des analogies, des similitudes. Et comme, après cela, il croit avoir triomphé des idées appuyées sur des milliers de faits, on pourrait, si ce n’était le respect dû à un homme aussi génial, lui répondre, en l’imitant, que dans ces cas il ressemble à un moucheron qui se donnerait l’air d’avoir tué un bœuf pour l’avoir percé deux ou trois fois de son aiguillon , et fanalogie serait d’autant plus complète, qu’à l’instar de ces intéressants diptères, souvent il ne se nourrit que des idées de ses victimes et qu’il les perce, mais ne les blesse point. Toutefois, il ne faut pas oublier qu’il a été le premier, en France, à suivre les nouvelles routes de la science pénale, et qu’il est maintenant, peut-être, ,.le seul parmi les juristes et les magistrats français qui respire à plein souffle dans les courants de la modernité qui semblent fermés à ses collègues.

90 Lies AI’PLIGATIONS Dli) L’aNTJIROPOLOGIE CRIMINELLE

Y, — Drill, les criminels mineurs (Moscou, 1881- 82 et 1890). — Le crime n’est, d’après l’opinion de M. Drill, qu’un symptôme de l’état anormal de la vie sociale, un indice de l’organisation vicieuse psycho-physique du délinquant, provenant dudit état normal.

Le type normal de l’homme, selon l’auteur, présente une certaine capacité de suffire aux exigences de la vie publique, et c’est justement cette aptitude-là qui manque au plus grand nombre des criminels , de même qu’aux enfants , aux vieillards et aux aliénés.

A l’étude des définitions abstraites du crime et de la criminalité l’auteur oppose l’examen de la criminalité au point de vue des doctrines psychiatriques.

La psychiatrie, après avoir commencé par l’examen des maladies mentales, a étendu ses recherches aux organisations vicieuses mal équilibrées, propres à beaucoup de criminels, et il apparaît de l’ensemble de ces recherches qu’il n’y a pas de différence essentielle entre les maladies mentales et certains vices de l’organisation psycho-physique.

De là naquit la doctrine qui voit dans le crime l’effet d’une organisation psycho-physique vicieuse et peu équilibrée. C’est pourquoi la répression devrait viser non pas le crime, mais la criminalité de l’homme, c’est-à-dire les particularités personnelles qui le déterminent à commettre le crime.

Tout en donnant les portraits d’individus défectueux, M. Drill insiste sur leurs traits caractéristiques, un système nerveux épuisé qui produit une certaine dureté, un développement exagéré et souvent anormal de l’instinct sexuel. Une série

d’exemples cités par M. Drill prouve le lien intime qui existe entre les instincts sexuels et les penchants sanguinaires.

La définition d’une organisation vicieuse, s’exprimant par des anomalies psychiques, se trouve dans la littérature psychiatrique. Mais elle ne suffit pas à expliquer les résultats découlant de l’examen des phénomènes de la vie psychique. En vérité les phénomènes de la dégénération organique ne restent point les mêmes, mais diffèrent presque chez chaque individu. Ils présentent des nuances sans nombre depuis les organisations parfaitement saines jusqu’au dernier degré de la dégénération organique. Ils proviennent des vices de l’organisation. Il faut nécessairement étendre cette conclusion à tous les innombrables degrés de l’échelle des phénomènes de dégénération, car il n’est pas possible de fixer les limites où son influence devrait finir ou commencer. Et une fois cette thèse acceptée, une autre, plus générale et plus importante, se présente nécessairement : si les vices, de nuances différentes, de l’organisation, produits par la dégénération, s’expriment nécessairement par des vices psychiques, de sorte que ces derniers leur servent d’indices, et vice versa, aux différents degrés de la vertu organique doivent également correspondre des phénomènes psychiques déterminés.

Et puisque le vice organique se traduit par des défauts psychiques, la vertu organique ne saurait se traduire autrement que par de bonnes qualités psychiques. En d’autres termes, toute la vie psychique, quelles qu’en soient les particularités, n’est que l’expression de la vie organique et.

LKS APPLICATIONS DE l’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE

comme telle, porte l’empreinte des qualités et des défauts de cette dernière.

Ainsi les phénomènes provenant autant d’une nature vicieuse que criminelle ont une seule et même source : l’organisation psycho-physique anormale. La discussion sur les différences de la viciosité humaine serait inutile et même, dans ses conséquences, injuste. ,Le criminel, de même que l’aliéné, est victime des particularités de son organisation qui l’entraînent sur la voie du crime parce qu’elles n’ont pas été modifiées en temps utile par l’influence des hommes non criminels. Ainsi doit également disparaître toute différence essentielle entre le criminel et l’aliéné criminel, différence jusqu’à présent observée dans la loi pénale ; car puisque tout dépend des particularités de l’organisation psycho-physique, les traits qui distinguent ces deux catégories ne sauraient former une différence essentielle, mais seulement une différence de degré ou bien de l’organe atteint. Et en vue de cette dernière différence, il faudrait certes appliquer aux individus de l’une et de l’autre catégorie des moyens analogues, en les appropriant seulement aux particularités propres à chacune d’elles ; mais cette différence ne saurait jamais justifier l’application aux deux catégories de mesures aussi étrangères l’une à l’autre que le sont le traitement des aliénés et la répression frappant les criminels.

Cette conclusion, d’après l’auteur, laisse intacte la responsabilité. « Quelles que soient les sources de la criminalité humaine, la société, souffrant du mal causé par les crimes qui en ébranlent les bases, ne peut se passer des mesures tendant à

LES TUÉORIES NOUVELLES DE DROIT PÉNAL 9o

exterminer les crimes, et en même temps dirigées contre le criminel, fùt-il malade ou non, puisque c’est en lui que leur cause immédiate réside. Mais les moyens de la lutte contre le crime de-

vraient être réformés; il faudrait, conformément

aux différentes nuances de la criminalité, indivi-

dualiser les peines, et alors leur caractère môme changerait.

Au temps où, dans le crime, on ne voyait qu’un résultat de la mauvaise volonté, on ne pouvait agir autrement qu’en appliquant dans tous les cas la souffrance physique ou rintimidatioii que nous avait léguées la période barbare.

Le trait caractéristique commun à presque tous les criminels, à peu d’exceptions près (ces dernières se rencontrent parmi les criminels d’occasion dans le sens strict du mot), consiste dans leurs défectuosités, et dans certains défauts d’organisation psycho-physique ; ces défauts diffèrent selon les individus, mais tous plus ou moins les rendent incapables de suffire aux exigences de la vie sociale.

La théorie de l’organisme défectueux dès la naissance, développée et poursuivie par l’école italienne, n’est point nouvelle. Elle n’est au fond que la notion vulgaire de l’homme mauvais et misérable, avec la seule différence que la dite notion vise exclusivement le côté physique, tandis que la doctrine que j’ai exposée étudie en même temps le côté physique et le côté moral. L’impossibilité de séparer ces deux points de vue est mise hors de doute par la science contemporaine, et reconnue par tout le monde savant, malgré la différence des opinions émises sur l’essence de l’intellect.

94 lÆS APPLICATIONS DE l’aNTUROPOLOGIE CRIMINELLE

On a uni à la doctrine de l’organisme vicieux celle de l’organisme dégénéré. Les vices de l’organisation psycho-physique, se faisant jour par des actes prohibés non seulement par la morale, cet ensemble des règles nécessaires élaborées par l’expérience séculaire des nations, mais aussi par les codes pénaux, sont en désaccord avec la vie dans la société, au sein de laquelle seulement l’humanité peut faire des progrès. De là, vraisemblablement, naquit cette croyance populaire, que tout crime dont l’auteur est resté inconnu porte malheur aux descendants de son auteur.

Un homme, dès son origine adaptée à la vie sociale, ne peut acquérir de pareils vices que par suite de certaines conditions pernicieuses, mettant ses moyens psycho-physiques en désaccord avec les exigences nécessaires de la vie sociale. C’est l’origine de la chute qui, tant que son progrès ne serait pas arrêté par des modificateurs bienfaisants, aboutit à une position contraire au milieu social, amène des défaites dans la lutte pour l’existence et de nouvelles détériorations de l’organisme, finissant par la dépravation et l’extinction de la race devenue, à cause des particularités personnelles de ses membres, incapable de continuer son existence dans les conditions qui lui sont imposées par le milieu social.

VI. — SiGHELE. — La Complicité. — M. Scipio Sighele, dans sa remarquable étude sur la Complicité (1), soutient que la coopération de plusieurs personnes à l’accomplissement d’un crime -

(1 Arckivio de Psichiatria^ e scienze penal, 1891. Torino.

doit être toujours une circonstance aggravante.

Nous résumons en quelques lignes ses arguments juridiques et anthropologiques.

« Si le degré de culpabilité — dit M. Sigiiele — se mesurait vraiment au degré de liberté, Tassociation des malfaiteurs devrait être regardée comme une circonstance atténuante, soit pour tous les associés à la lois, s’ils se sont mutuellement suggéré le dessein auquel ils ont concouru ensemble, — soit pour ceux d'entre eux qui ont été entraînés, si la plupart ont subi l’entraînement d’un chef.

« Le législateur — au contraire — a réclamé des mesures énergiques et exceptionnelles contre l’association des malfaiteurs : ce qui prouve qu’il s’est placé au point de vue de l’intérêt social et pas au point de vue de la théorie du libre arbitre.

« Lorsque cinq ou plus de cinq personnes, — dit l’article 248 du code pénal italien (et tous les codes se rassemblent dans cet article), — s’associent pour commettre des crimes, chacune d’elles sera punie, 'pour le seul fait de V association^ de la réclusion de un à cinq ans. »

Voilà une disposition qui a été dictée évidemment par ce raisonnement très simple : l’union fait la force, — le crime auquel prennent part plusieurs personnes est donc plus dangereux que le crime commis par un seul individu, et il faut le punir plus rigoureusement !

Tout cela est très logique et très juste. Mais, est-ce que l’association criminelle devient un danger seulement lorsque les criminels sont au nombre de cinq? Est-ce que ce danger n’existe pas lorsque les associés — par exemple — sont

1)6 LI'JS APPLICATIONS DE l’aNïIIROPOLOGIE CRIMINELLE

quatre au lieu de cinq? Certainement, dans ce cas, le danger diminue, mais on ne peut pas dire qu'il disparaît tout à fait. Si je suis attaqué, dans la rue ou chez moi, par deux ou trois malfaiteurs, j’ai évidemment moins de chances de pouvoir me défendre que si je suis attaqué par un individu seul.

Le législateur, en édictant la disposition de rarticle 248, a donc oublié que le danger qu’il avait aperçu dans une association de cinq personnes, existait aussi, bien que moins alarmant, dans les associations de deux, de trois ou de quatre personnes. Au lieu de se borner à faire un crime de la forme plus dangereuse de l’association criminelle, il aurait dû frapper aussi avec une disposition spéciale toutes les formes de cette association, et statuer dans un article que la coopération de plusieurs personnes à l'accomplissement dhin crime est toujours une circonstance aggravante.

Le code pénal français, — bien qu’il n’établisse pas ce principe d’une manière générale, comme on vient de l’énoncer, — a montré cependant, mieux que tout autre code, le caractère particulièrement alarmant de l’association criminelle. Non seulement à l’article 381, il dit que « si le vol a été commis par deux ou plusieurs personnes, les auteurs seront punis des travaux forcés à perpétuité », — mais à l’article 59 il établit que « les complices d’un crime ou d’un délit seront punis de la même peine que les auteurs ». — Cette dernière disposition est très injuste, mais cache au fond une idée très vraie ; savoir : que le même lien qui unit les complices dans le crime doit les

unir aussi dans la peine. Naturellement, on ne doit pas pousser ce principe jusqu’à l’exagération du code français ; mais, — s'il faut se rappeler qu’il est désormais acquis à la science que les auteurs et les complices d’un crime doivent être punis suivant leur degré de culpabilité, — il ne faut pas oublier qu’ils méritent aussi d’être frappés par une peine commune et égale pour tous, puisque tous ont participé au même crime.

En d’autres termes : lorsqu’un crime est commis par plusieurs individus, il croit que, si chacun doit être puni selon la forme et le degré de sa participation, le seul fait de F association doit être pour tous, en dehors de cela, une circonstance aggravante.

La statistique et l’anthropologie criminelle viennent à l’appui de cette conclusion. Elles démontrent, très clairement, que les criminels associés sont toujours les plus pervers et les plus dangereux. Il est ici impossible de donner des chiffres et des preuves. Elles seraient, d’ailleurs, inutiles.

D’autre part, le criminel d’occasion et surtout le criminel par passion n’ont jamais de complice. « S’il y a des malfaiteurs solitaires, dit M. Joly (et il y en a certainement), c’est parmi les criminels d’accident qu’on doit surtout les rencontrer. L’idée d’accident exclut l’idée de préméditation et par conséquent l’idée d’une entente mutuelle. » En effet, donner un complice à Othello ou à .Jean Valjean serait une absurdité et une impossibilité morale.

Augmenter la sévérité de la répression contre les criminels associés veut donc dire augmenter

LOMBROSO. — Appl. de Uantkr,

98 LliS APPLICATIONS DC l’ ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE

la sévérité contre les criminels-nés et les criminels d’habitude. Et c’est bien là le devoir de la législation pénale.

Nous devons à M. Sighele un ouvrage (1) bien remarquable : « Folia delinquente^ 1891, Bocca ». L’auteur, qui est certainement une de nos plus belles intelligences, observe que, entre la psychologie, qui s’occupe de l’individu isolé, et la sociologie, qui étudie toute une société, — il faut placer une autre branche de la science, la 'psychologie collective; et, pour prouver sa thèse, il prend comme point de départ le principe de M. Spencer —

« que les caractères de l’agrégat sont toujours déterminés par les caractères des unités qui le composent » ; — et il démontre que ce principe est vrai pour les agrégats humains, lorsqu’on le considère (comme l’a fait M. Spencer) au point de vue sociologique, mais qu’au contraire il est faux lorsqu’on croit pouvoir l’appliquer à tous les agrégats d’hommes, à ceux qui sont moins nombreux qu’une société, et surtout moins homogènes et moins organiques. Les lois de la sociologie — écrit M. Sighele — sont, en général, celles de la psychologie individuelle, parce que la société n’est au fond — comme dirait M. Comte — qu’un seul homme qui a toujours existé; mais il y a des agrégats humains qui ne peuvent pas ressembler à un homme, et qui ont des caractères tout à fait opposés à ceux des unités qui les composent.

Prenez, par exemple, le jury. Croyez-vous véritablement que les verdicts soient toujours la

(1) Il va paraître aussi en français : La Foule criminelle, F. Alcan, 1892.

simple addition des opinions de chaque membre du jury? On voit souvent acquitter un criminel ayant avoué son crime. Croyez-vous que si on avait interpellé séparément tous les jurés, on aurait eu le môme résultat?

Prenez encore les assemblées politiques. Il y a un adage romain qui dit : senatores boni viri, senatns autem mala hestia. Qu’est-ce que cela signifie? Gela signifie — pense M. Sighele, — qu’on peut rassembler cent ou deux cents personnes très intelligentes et très honnêtes, et voir toutes ces personnes réunies voter une mauvaise loi ou commettre des actes injustes.

Regardez encore les théâtres, les meetings, les foules, ün signe, un mot, un regard, suffisent pour produire des applaudissements ou des sifflets, un ordre du jour violent ou modéré, une conduite pacifique ou une insurrection. Et pourtant les individus qui étaient allés au théâtre ou au meeting, ou qui faisaient partie de la foule, ne prévoyaient pas et ne voulaient pas les conséquences auxquelles ils sont arrivés.

Il est donc impossible — dans ces cas — de croire avec M. Spencer que « toujours les caractères de l’agrégat sont déterminés par les caractères des unités qui le composent » .

Pour expliquer cette étrange conduite de certains agrégats humains, les lois de la psychologie individuelle et de la sociologie sont insuffisantes ; il faut avoir recours à un autre ordre de lois : à celles de la psychologie collective.

M. Sighele étudie ensuite la psycho-phijsiolof fie de la Foule. D’abord il se demande qu’est-ce que c’est qu’une foule, et quelles peuvent être les

100 LES APl*LICAÏtONS DE l’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE

causes qui font d’un millier d’hommes jusqu’alors inconnus les uns aux autres une fauve in~ nommée — comme a dit très bien M. Tarde — qui marche à son but avec une finalité irrésistible.

L’imitation joue certainement un grand rôle — dit M. Sighele — dans les manifestations instantanées de la foule, mais dire qu’on imite n'est pas expliquer pourquoi on imite, et c’est cela qu'il faut savoir.

Quelques écrivains (Ébrard, Jolly, Despine, Moreau de Tours, etc.) ont cherché à expliquer l’imitation par la suggestion (qui n’est au fond qu’une imitation inconsciente) et par la contagion morale. « De même — écrit M. Despine — que la résonnance d’une note musicale fait vibrer la même note dans toutes les tables d’harmonie qui, étant susceptibles de donner cette note, se trouvent sous l’influence du son émis, — de même aussi, la manifestation d’un sentiment, d’une passion, excite le même élément instinctif, le met en activité, le fait vibrer — pour ainsi dire — chez tout individu susceptible, par sa constitution morale, d’éprouver plus ou moins vivement ce même élément instinctif. »

Cette similitude nous donne une explication sans doute moins indéterminée que la simple imitation, mais devant notre problème elle est encore insuffisante. Pour pouvoir parler scientifiquement de contagion morale^ il faut trouver la base physique de cette contagion. M. Sergi, dans une brochure {Psicosi epidemica)^ et avant lui, M. Tarde, dans une étude publiée dans la Revue philosophique^ ont cherché à déterminer quelle pouvait être cette base physique. Selon MM. Sergi et Tarde,

chaque acte humain n’est que le réflexe d’une impulsion extérieure : l’homme n’a jamais ni une idée ni lin sentiment spontané ; les idées et les sentiments sont toujours suggérés par un mouvement quelconque qui s’est produit en dehors de lui; notre observation trop superficielle nous fait croire que nous sommes originaux; mais c’est l’illusion propre de Thomme social de n’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées.

M. Sighele reprend cette idée de l’écrivain, et il démontre, avec des exemples, que l’imitation épidémique et instantanée de la foule est un phénomène tout à fait égal à l’imitation qui a lieu de la part d’une seule personne envers une autre (maître et disciple, amant et maîtresse, etc.); — que cette imitation est une loi universelle non seulement à l’état anormal, entre les gens honnêtes, mais aussi à l’état normal, entre les fous (folie à deux, à trois, à quatre, etc.), entre les criminels (le suicide à deux, etc.) ; — et qu’il est très naturel que cette imitation-suggestion puisse arriver à des degrés très aigus dans une foule, où l’unité des temps et de lieu, et le contact immédiat entre les individus donnent une rapidité inouïe à la contagion des émotions.

Tout cela éclaircit quelque peu l’étrange psychologie de la foule. Mais il faut y ajouter d’autres observations.

Le nombre a — pour soi-même — une grande et double puissance, c’est-à-dire : une puissance arithmétique et une puissance jjsychique.

M. Espinas, dans son ouvrage sur les Sociétés animales^ a très bien calculé cette puissance du nombre par l’intensité des émotions. La peur, la

10^ LES APPLICATIONS DE l’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE

joie, la fureur, et tous les sentiments en général, lorsqu’ils sont ressentis par un grand nombre d’individus tout à la fois, deviennent presque instantanément d’une intensité sans pareille, parce que l’émotion de chacun est exprimée par le visage, et cette expression se communique par la vue de l’un à l’autre.

L’eflet psychique du nombre se comprend très aisément. On sait que chaque animal augmente son courage lorsqu’il est entouré d’autres animaux de la même espèce — et encore sur les hommes, l’espérance de pouvoir rester inconnus et impunis (chose très facile lorsqu’on est à plusieurs) est un autre motif pour se laisser aller à des actes, que — seul — on n’aurait jamais eu le courage d’accomplir. Il faut aussi ajouter que ceux qui voudraient résister à l’entraînement de la foule ne le pourraient pas, parce que non seulement ils seraient traités comme des êtres viles, mais qu’ils verraient se retourner contre eux- mêmes les fureurs de la foule.

M. Sighele complète son ouvrage par l’étude de la composition anthropologique de la foule : il y analyse les criminels, les fous, les vagabonds, les oisifs, les gens sans aveu, les curieux, qui en font partie ; et il établit un parallèle entre les foules vraiment criminelles qui sont entraînées au meurtre, au vol, aux outrages à la pudeur, et quelquefois aussi au cannibalisme, — et les foules honnêtes, qui savent résister aux impulsions malsaines et féroces, ou qui savent du moins s’arrêter sur la pente du crime.

Il cite — à ce propos — beaucoup d’épisodes des journées terribles de la Révolution de 89 et de

la Commune, de la grève de Decazeville et de l’émeute des ouvriers de Rome, du 8 février 1889, etc., et la conclusion qui se dégage de tous ces exemples est que bien souvent, dans les foules, ce sont quelques criminels-nés qui commettent les actes criminels, tandis que la grande majorité ne fait que les regarder et les suivre aveuglément, participant aux crimes par une espèce de complicité négative.

Dans le dernier chapitre de son livre, M. Sighele s’occupe des conséquences juridiques qui découlent des observations précédentes. Il soutient que celui qui s’est rendu coupable d’un crime entraîné par V esprit de la foule ^ ne peut pas être déclaré irresponsable par le seul entraînement.

La suggestion hypnotique — qui est la plus forte de toutes les suggestions — n’arrive jamais à détruire complètement la personnalité : « l’hypnotisé — selon la belle expression de M. Gilles de la Tourette — reste toujours quelqu'un. » Aussi dans la foule donc, la suggestion ne détruira jamais entièrement la responsabilité. Elle pourra seulement l’atténuer; et c’est cette atténuation que notre auteur propose pour les crimes commis dans une foule.

Certainement cette atténuation devra être plus grande suivant les motifs qui ont déterminé au crime, et suivant la classification anthropologique des prévenus; un criminel d’occasion méritera toute l’indulgence de ses juges; un criminel-né, au contraire, devra être châtié très sévèrement.

VH. — Ryckere, dans sa Criminalité féminine { Belqiq lie judiciaire synthèse éru-

J 04 LES APPLICATIONS DE L’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE

dite des crimes commis par les femmes : nous en donnons les conclusions les plus importantes :

La femme criminelle est plus sophiste, plus raisonneuse que l’homme. Elle trouve des prétextes et des excuses qui étonnent par leur bizarrerie et leur étrangeté. Son hypocrisie est plus profonde et plus répugnante. « Non seulement, dit M. le pasteur Arborox, les filles coupables s’adonnent au mal avec moins de retenue encore que les garçons, mais elles mentent avec plus de suite et d’audace. Il y a plus d’art et de finesse dans les contes qu’elles vous débitent. Elles les surpassent en hypocrisie surtout. » M. Carpentier écrit que, jamais, à sa connaissance, une femme ne s’était corrigée de l’ivrognerie, tandis que plusieurs hommes y avaient réussi, et qu’on a beaucoup plus de peine à stimuler l’intelligence des filles, et surtout des femmes, négligées dans l'enfance, que celle des garçons.

La criminalité fépiinine revêt un caractère plus cynique, plus cruel, plus dépravé, que la criminalité masculine. Octave Feuillet a dit avec beaucoup de vérité : « Les femmes s’élèvent plus haut que nous dans la grandeur morale; il n’y a pas de vertu, pas de dévouement, pas d’héroïsme où elles ne nous dépassent; mais, une fois lancées dans les abîmes, elles y tombent plus vite et plus bas que nous. »

Dans la criminalité, chaque sexe accuse, comme Faffirme le D" Corre, un double mode d’intervention : fun qui relève des conditions extrinsèques ou de milieu. Ces conditions apparaissant en corrélation si intime qu’il est difficile de les séparer. La femme tombée a beaucoup de peine

à rentrer dans le droit chemin ; sa chute est plus lente, plus difficile que celle de l’homme, mais une fois lancée dans le crime, peu importe comment elle y est tombée, elle se montre plus froidement cruelle, plus acharnée que Thomme. Quel que soit le mobile qui la pousse, haine, cupidité, vengeance, les meurtres qu'elle commet étonnent par leur cruauté.

VIII. — Onanoff et Blocq donnent dans la Revue scientifique (1) une définition naturelle du crime et du criminel. Ils croient pouvoir catégoriser des événements en deux classes, selon qu’ils produisent une augmentation, ou au contraire qu’ils déterminent une diminution des forces vives terrestres. Dans les faits ressortissant à la première de ces catégories, des forces en état d’équilibre stable chimique sont transformées en forces en état d’équilibre instable chimique et physique. Telle est, par exemple, l’action des rayons solaires dans la décomposition de l’eau et de l’acide carbonique.

Dans les faits appartenant à la seconde de ces catégories — événements déterminant une diminution des forces vives — des forces en état d’équilibre instable physique et chimique sont transformées en forces en état d’équilibre chimique.

Au point de vue plus spécial du genre humain, c’est dans cette dernière catégorie qu’ils rangent les malheurs et les crimes. Ceci revient à dire qu’ils considèrent que la caractéristique objective du malheur comme celle du crime est qu’ils sont l’un et l’autre constitués par des événements

(1) Revue scienlifique^ 1890, p. 752.

lüO rJ-]S AMPLICATIONS DE L’ANTIIROPOLOGIE CRIMINELLE

diminuant dans une certaine mesure les forces vives terrestres.

Le malheur peut résulter ou non de l’intervention de l’homme, et dans les deux cas il s’agit également d’une diminution des forces vives terrestres. Dans le dernier cas, ce résultat est produit par un défaut du mécanisme fonctionnel du sujet. 11 aura déterminé aux choses des attributs non identiques à ceux de la représentation mentale qu’il avait eue de ces choses. Tel est le cas d’un individu qui tuerait son semblable en déchargeant sur lui un pistolet qu’il ne croyait pas chargé.

Pour CO qui est du crime ^ selon eux, il diffère de son congénère en ce que la diminution des forces vives qui le constitue n’est pas, elle, engendrée par un défaut dans le mécanisme fonctionnel du sujet.

Ainsi, pour eux, il y aura crime chaque fois qu\m sujets ayant des rej^résen tâtions mentales exactes des attributs des choses, aura dérivé des forces Cl son jjro fit personnel et nfj sera parvenu quen diminuant par le même acte les forces vives terrestres utilisables.

Après ces données, les trois grandes classes : criminels fous, criminels-nés, criminels d’occasion, représenteraient la gradation de la déchéance du mécanisme d' identification. Ce mode fonctionnel parfois complètement annihilé — chez le criminel fou — conserve d’autres fois sa presque rectitude — chez le criminel d’occasion — ou bien subit des altérations variables — chez le criminel-né.

De plus, on peut considérer que la nature même de l’altération du mode fonctionnel diffère chez le

LES THÉORIES NOUVELLES DE DROIT PÉNAL i07

criminel fou et chez le criminel-né, en ce sens que chez l’aliéné les représentations mentales sont erronées du fait des attributs des choses extérieures qui lui paraissent difFérefites de ce qu’ils sont, tandis que chez le criminel-né les mêmes représentations mentales se trouveraient perverties en raison de troubles sensationnels de l’individu lui-même. Quant au criminel d’occasion, il est certain que si, dans les circonstances ordinaires de la vie, son mécanisme d’identification fonctionne normalement — ce qui le distingue déjà des deux catégories précédentes — lorsqu’il est sous l’influence de la passion (colère, jalousie..., etc.) qui lui inspire le crime, ce même appareil est plus ou moins faussé, de sorte qu’il intervient là encore un facteur de dubitation.

Il résulte, en somme, de ces déductions que le criminel absolu serait un type virtuel, et qu’à quelque catégorie qu’appartienne un criminel, son mécanisme d’identification serait plus ou moins altéré, du moins au moment où il commet l’acte. Tous les criminels s’approchent à des degrés variables du type absolu, c’est-à-dire de celui qui, ayant des représentations mentales exactes des qualités des choses extérieures, déterminerait une diminution des forces vives terrestres, et c’est précisément par ces degrés qui les rapprochent du type qu’il serait possible d’apprécier leur quantité pour ainsi dire de criminalité. Mais ce type absolu est lui-même hors nature.

En résumé, le crime est constamment caractérisé par une diminution des forces vives terrestres produite par l’homme possédant une connaissance variable des attributs des choses. 11 en

108 LES Ari’LlCATIONS DE l’aNÏJIROPOLOGIE CRIMINELLE

résulte que la mesure du crime se base sur Tim des termes que renferme cette proposition — soit le plus ou moins de diminution de forces vives réalisé — de même que la mesure de la criminalité se fonde sur Fautre terme de la même proposition — le plus ou moins de connaissance des attributs des choses possédé par le sujet.

Remarquons en dernière analyse que le crime est essentiellement particularisé par une tendance égoïste, puisque c’est en dérivant des forces vives à son profit personnel que cette diminution de forces est réalisée par le criminel. Cette tendance égoïste se trouve en opposition formelle avec la tendance humaine altruiste qui, elle, a au contraire pour résultante l’augmentation des forces vives.

De même que dans la nature il existe, dans le domaine extra-humain, des combinaisons physiques et chimiques, comme aussi des productions végétales et animales qui déterminent nécessairement des malheurs, de même il se trouve dans le règne humain des sujets qui sont des facteurs inévitables de crimes. Cela résulte incontestablement de l’état particulier d’équilibre instable du milieu terrestre.

IX. La sociologie criminelle de Ferri. — Enrico Ferri va publier prochainement la troisième édition de son ouvrage, orizzontidel diritto e délia procediira penale^ qui a fait une propagande si féconde des nouvelles idées. Cette troisième édition, qui sera en même temps publiée en français, aura le titre de Sociologie criminelle.

Le nouveau titre indique mieux le contenu du livre, car E. Ferri est celui, parmi les partisans

LES THÉORIES NOUVELLES DE DROIT PÉNAL lüU

de l’école criminaliste expérimentale, qui a donné le plus de développements au côté sociologique des recherches sur les crimes et les criminels. Garofalo est plus strictement juriste, et cette division du travail entre les positivistes a été justetement une des raisons les plus efficaces des succès de la nouvelle école.

Le premier chapitre de la Sociologie criminelle résume « les données de l’anthropologie criminelle'» et après avoir répondu aux principales objections faites à cette science nouvelle, il en tire la classification des criminels qui est désormais acceptée par tous les anthropologistes et les sociologistes.

Les données de la statistique criminelle sont étudiées dans le deuxième chapitre, et ici E. Ferri résume les observations qu’il a faites surtout sur les statistiques françaises depuis 1 826 et qu’il avait déjà publiées en 1880, même avant les résumés officiels de cette série admirable. La conséquence principale de ces données est la loi que E. Ferri appelle la saturation criminelle^ c’est-à-dire que le nombre et la qualité des crimes et délits dans chaque pays sont déterminés chaque année par les conditions du milieu physique et social et par les dispositions bio-psychiques des individus. De cette loi il conclut à l’efficacité très limitée des peines, comme moyens de défense contre les criminels et il y oppose le système des substitutifs de la peine. C'est là une solution originale du problème toujours posé et jamais résolu d’une manière pratique et systématique en meme temps, de la prévention des crimes, pour laquelle on est encore en plein empirisme.

LOMBROSO. — Appl. de Vanihr .

110 LKS APPLICATIONS DE l’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE

Le chapitre iii développe la théorie positiviste de la responsabilité, qui est une des monographies les plus générales données par E. Ferri, car il résout de la façon la plus positive et logique le fameux problème : Comment l’homme peut-il être punissable de ces délits s’il n’est pas moralement libre en les commettant? E. Ferri, en reprenant la seule théorie du droit de punir qui soit admise par le bon sens, c’est-à-dire la défense sociale contre les criminels, adonné à cette idée les développements les plus rigoureusement scientifiques, toujours en rapport avec la classification des facteurs du crime, qui, elle aussi, est désormais acceptée par tous; c’est-à-dire des facteurs anthropologiques (biologiques et psychiques) des facteurs physiques et des facteurs sociaux du crime.

« Ldiomme est responsable seulement parce que et tant qu’il vit en société, » voilà la conclusion de E. Ferri, qui en a fait une application juridique très discutée en Italie, en soutenant l’impunité de celui qui, pour des motifs humanitaires et sociaux, aide un autre au suicide ou bien hâte la fois de celui qui veut mourir (1).

La responsabilité sociale (c’est-à-dire vis-à-vis de la société) que l’homme a pour toute action qu’il accomplit, doit être adaptée dans les applications à la catégorie anthropologique à laquelle appartient le criminel. S’il est aliéné, il est tout de môme responsable vis-à-vis de la société, c’est-à-dire que celle-ci réagit quand meme contre son activité dangereuse, mais la forme de la défense sociale est l’asile au lieu d’être la prison.

(1) Homicides et suicides, 2' édil., 1886. Torino.

Et ce dernier chapitre de la Sociologie crimi' nelle a justement pour but de développer les moyens pratiques de la défense sociale adaptés à chaque catégorie de criminels, en commençant par la procédure, dans laquelle E. Ferri propose beaucoup de réformes radicales, puis il passe aux systèmes répressifs et proteste contre l’engouement moderne en faveur du système cellulaire, qu’il appelle « anti-humain, trop coûteux et stupide ».

La conclusion de l’ouvrage est que le droit criminel et pénal classique doit se transformer en une science sociale concrète et non pas seulement juridique, abstraite. « La sociologie générale, dit E. Ferri, n’est que le canevas, qui donne les lois les plus générales de la vie des sociétés et sur lequel on peut construire des sociologies particulières, suivant l’ordre des phénomènes qu’on étudie. » Ainsi on peut faire et on devra faire de la sociologie économique et non plus de l’économie politique métaphysique ; de la sociologie juridique et non plus du droit civil métaphysique ; et aussi de la sociologie politique et non du droit constitutionnel ou international académique. De même, et dans ce sens, on doit faire de la sociologie criminelle et non plus du droit criminel. Car les criminalistes, en s’étant bornés jusqu’ici à faire l’anatomie juridique du délit et de la peine comme abstractions isolées des conditions de leur genèse et de leur application, sans une méthode scientifique pour en faire la diagnose, n’ont jamais pu, malgré la splendeur des traités et des codes, indiquer les vrais moyens d’obtenir une défense contre le délit, qui soit plus effi-

I H LE> APPLICATIONS DE l’ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE

cacc cl moins coûteuse pour la société, moins illusoire pour les criminels mêmes, et moins injuste vis-à-vis des pauvres, négligés s'ils restent honnêtes malgré leur misère, et soignés seulement après qu'ils ont commis des délits.

X. Van Hamel. — Dans les Universités hollandaises, Tusage exige qu’au jour anniversaire de la fondation de TUniversité, le Recteur de l’année tienne un discours de cérémonie sur quelque thème relatif à sa science spéciale.

A r Université d’Amsterdam, ce jour est le 8 janvier. Pour l’année académique 1890-91 le recteur M. G. -A. van Hamel, a prononcé un discours magnifique sur « le mouvement actuel dans les sciences pénales ».

11 commence par signaler « un mouvement sur toute la ligne » ; dans tous les pays, en Italie (Lombroso, Ferri, Garofalo), en France (Lacassagne, Tarde, Gauckler), en Allemagne (von Liszt), en Autriche (Benedickt, Wahlberg), en Belgique (Prins); un mouvement réunissant les criminalistes dans l’Union Internationale de droit pénal, les médecins et les criminalistes ensemble dans les revues et les congrès d’anthropologie criminelle.

Pour bien comprendre le caractère du mouvement, il fallait se souvenir de celui de la fin du xviiF siècle, inauguré par le livre de Beccaria. Deux grandes forces stimulaient ce mouvement: un senliment humanitaire et un besoin de règles certaines dans l’ administration de la justice.

Pour satisfaire à ce besoin, les criminalistes, en leur qualité de jurisconsultes, étaient les

hommes désignés, puisqu'il s’agissait de l’analyse consciencieuse des notions juridiques. Or ce travail est menacé par un grand danger : le « dogmatisme », ce que l’orateur nommait par ironie, (( le soin de la certitude dans les règles juridiques, en état d’indigestion », quand le jurisconsulte « ne se nourrit pas de notions juridiques pour vivre (scientifiquement), mais quand il vit pour le plaisir d’avaler des notions juridiques ». L’orateur alors a peint plusieurs des excès où ce dogmatisme avait conduit et devait conduire. « Le moulin criminaliste continuait à tourner avec la môme monotonie sans qu’on se rendit toujours compte des résultats. »

Mais plusieurs d’entre les criminalistes ont été réveillés de leur sommeil dogmatique par deux forces, l’une qui les effrayait, l’autre qui les attirait. Ils ont été effrayés par le « fiasco du système pénal actuel » et l’accroissement du nombre des récidivistes. Ils ont été attirés par le caractère scientifique de la tendance positive, c’est-àdire par.la méthode des sciences naturelles, l’examen des phénomènes et de leurs causes.

C’est la gloire incontestée de l’école positive italienne et de son fondateur, d’avoir commencé le mouvement. L’orateur désapprouve énergiquement l’opposition contre « les anthropologistes », contre « les Italiens » ; opposition qui se manifeste même parmi des criminalistes adhérents à la nouvelle tendance. Quoiqu’on puisse combattre avec raison quelques conclusions de celui-ci, surtout son hypothèse de l’atavisme, il est certain que le mouvement n’aboutira à rien si l’on s’écarte du point de départ de cette école, « la

reconnaissance de la nécessité d’un examen étiolo.iiiqiie concernant l’homme criminel et les influences qui dominent ses actions ».

Et il blâme surtout l'antithèse que plusieurs ciirninalistes se mettent à signaler entre ce qu’ils nomment « l’école Italienne et l’école Française », f‘onimc si la première était une école purement anthropologique, l’autre une école entièrement sociologique. Pour démontrer qu’au fond la différence II’ est pas de principe, il donne un exposé comparatif de « l’homme criminel » de Lombroso et du livre « les habitués des prisons de Paris » du docteur Laurent, publié avec une préface du professeur Lacassagne. Sa conclusion sur ce point est : qu'il faut distinguer entre les études sur « /e.s causes de la tendance criminelle » et les études sur a les causes du développement de cette tendance ». Les deux études ont un caractère à la fois anthropologique et sociologique ; mais dans les premières le premier caractère prévaut, dans les autres c’est le second.

Quant à la méthode pour l’examen anthropologique dans les prisons , l’orateur recommandait non pas un examen médical distinct, mais l'examen assidu des médecins chefs du service médical dans les différentes prisons, sous les auspices d’un médecin scientifique de premier ordre qui pourrait guider les investigations diverses.

L'orateur passe ensuite à la méthode pour l’examen des causes sociales et signale trois méthodes : la méthode populaire des conclusions générales a priori ; la méthode de contrôle de ces conclusions par les résultats des statistiques générales; et la

méthodes des investigations statistiques spéciales. Cette dernière devrait et pourrait être suivie bien plus qu’on a l’habitude de le faire. Elle minerait et affaiblirait certainement plus d une croyance généralement répandue, mais mal fondée, comme celle qui attribue à la pauvreté une influence abso- * lument funeste, et à l’instruction primaire une influence absolument favorable sur l’état de la criminalité. Ces deux thèses sont amplement développées et appuyées sur les travaux de Quételet et de la statistique française. (La statistique criminelle hollandaise a été presque absolument négligée jusqu’ici.)

Enfin l’orateur signale quelques vœux de la nouvelle tendance dans le domaine spécial des mesures 'pénales.

Il développe quatre de ces mesures de réforme qu’il recommande énergiquement : un lien

plus étroit entre la répression pénale et l’action civile en dommages -intérêts ; un traitement moins doctrinaire de l’enfance coupable; la condamnation conditionnelle; le traitement spécial des récidivistes, des délinquants d’habitude, surtout des incorrigibles, et les sentences indéterminées.

11 finit son discours en déclarant que le plus grand ennemi, ennemi souvent caché mais cependant très réel, de la nouvelle tendance, c’est la doctrine philosophique de la satisfaction pénale, doctrine descendant de l'ancienne vengeance et qui a la prétention de confier aux hommes une tâche qui ne peut reposer qu'entre les mains d'un Dieu.

116 u:s af'plications de l’anthropologie criminelle

XI. Oli ay. — Le somnambulisme et le droit pénal Hf'nue 'philosophique^ 1891). — Dufay, sans coniiaîlre les études de notre école, arrive ici aux inémes conclusions à propos des sujets hynopti- (jiies. Supposons, dit-il, qu’un sujet commette, alors qu’il est en état de somnambulisme, un acte délictueux ou criminel, doit-on l’en punir? Non, à coup sûr; mais on devrait le mettre en situation (]f‘ no pouvoir recommencer; et telle, selon lui, (lovrail être, même pour les crimes et délits commis cousciiuiciellement à l’état normal, l’opinion de ceux (pli, exempts des préjugés de la scolastique, ii’admettcnt pas le libre arbitre ; c’est-à-dire que, tout on refusant de regarder l’accusé comme res- [M.iisable d’un acte déterminé par des conditions soi! organiques — acquises ou héréditaires — soit extérieures, causes d’impulsions auxquelles il ii'a pas su ou pu résister, ils ne peuvent cependant pas le considérer comme dangereux pour la société et 110 pas désirer qu’il soit mis hors d’état de récidi\er.

l/iri-esponsabilité personnelle doit s’effacer devant la sécurité publique. N’enferme-t-on pas l<‘s aliénés dangereux? Dans l’un comme dans raiitr(‘, cas, c’est une injustice morale, mais c’est une nécessité sociale. F^st-ce à dire que le condamné devniit être à jamais séparé de la communauté à laquelle il s’est montré nuisible? — Non pas. — La peine supportée serait pour lui un enseignement, une menace pour l’avenir, qui agiraient sur ses déterminations futures dans le

sens de l'intérêt public et du bien général.

Les lois, en effet, lorsqu’elles punissent, ont en vue la société bien plus que le délinquant. Le

législateur, en déterminant ses peines, ne doit pas dépasser le degré de sévérité nécessaire pour réprimer les sentiments vicieux, nés de l’organisation anatomo-physiologique, ou du manque d’éducation qui les produit.

Sans doute, au point de vue de rélliique pure, ce n’est là qu’un pis-aller, car la sanction pénale ne peut employer que des motifs externes de prévention future, tandis que l’éducation pendant l'enfance développe des motifs internes capables, non pas seulement d’empecher rcxéculion des désirs coupables, mais d’en rendre impossible la pensée même.

Il n’est généralement plus temps, chez les adultes, de faire naître l’impulsion vraiment morale ; il faut bien alors recourir aux moyens externes.

Or il me semble que cette thérapeutique externe peut s’appliquer utilement aux somnambules criminels qui, dans la condition seconde, comprendraient parfaitement la cause de leur séquestration et Futilité pour eux de ne pas la mériter.

De même, un somnambule réellement criminel se rappellerait, en condition seconde, l'acte coupable commis par lui, comprendrait qu’il en subit le châtiment et s’appliquerait à ne pas tomber en récidive. C’est affaire d'appréciation de la part des magistrats, après examen et rapport d’une commission médicale compétente.

Mais non, je ne demande pas plus qu’alors une condamnation, mais je trouve nécessaire une précaution qui ressemble à la condamnation par ses eflets, c’est vrai, tout en ne privant pas de l’estime publique le somnambule criminel, digne au contraire de commisération.

MX u;s APPLICATIONS r>K l’anthropologie criminelle

Leur détention môme ne devrait pas avoir lieu dans une prison, mais dans un des établissements spéciaux dont il est parlé dans le rapport de M. d(i 1)'' Th. UoLisscl (section 111) au nom de la ronimission sénatoriale chargée du projet de révision de la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés ('I88i ). Il iTen est pas de meme de l’inconscience produite ]>ar l’ivresse ou Talcoolisme qui, loin d’être admise comme circonstance atténuante, d(‘vrait constituer au contraire une circonstance aeeravante.

Au cas où le crime serait commis dans l’état de somnambulisme provoqué ou d’hypnotisme, et pour obéir à une suggestion imposée, il est évidi'Ut ([u’il y aurait lieu à condamnation — au sous ordinaire du mot — mais contre le magnétiseur ou l'hypnotiseur (M. Liégeois, de Nancy, a traité magistralement cette question).

Mais comment connaître le coupable? On pourrait songer à faire hypnotiser le sujet par une autre personne, qui lui ordonnerait de révéler le nom (le l’auteur de la suggestion criminelle; mais d'abord les hypnotisés ont généralement la prétention d’agir spontanément, sans suggestion étrangère; le sujet déclarerait donc probablement que le crime est dû à son initiative personnelle, mais sans (pTil en connaisse le motif.

De 1)1 ns, le suggcstionneiir primitif n’aurait pas ninmpié de lui recommander le secret, et peutêtre même de désigner une autre personne.

Ouelle certitude pourrait-on donc avoir? Dans le doute, la prudence n’exigerait-ellc pas que l’instrument du crime fût séparé de sa cause, pour éviter une récidive trop facile ?

Et ici, remarquons-le, la séquestration , permettrait au médecin de l’établissement, sinon de faire l’éducation morale du sujet, mais au moins de lui inculquer une règle de conduite, non seulement pendant le sommeil hypnotique, mais dans la vie de relation normale, ainsi que l’ont prouvé les expériences de M. le D‘‘ Auguste Voisin, d où résulterait la possibilité de faire de la suggestion un procédé d’éducation infaillible.

L’influence du magnétiseur sur le magnétisé conduirait au même résultat. Peut-être arriverat-on un jour à analyser, à dissocier les divers phénomènes de la suggestion, par exemple de r électro-aimant.

XII. Tolstoï. — Je ne veux pas finir ce chapitre sans faire mention d’un fragment précieux de Léon Tolstoï, Le vin et le tabac, où il nous donne peut-être trop chargée, la théorie de l’influence de l’alcool sur la criminalité.

L’homme, on le sait, peut s’aveugler de deux façons par rapport à l’objet qui se trouve devant lui : ou bien en fixant son regard sur d’autres objets plus éclatants, ou bien en plaçant devant son rayon visuel un corps opaque qui cache l'autre entièrement.

De même, il peut se cacher à lui-même les manifestations de sa conscience en portant toute son attention sur diverses occupations, soucis et plaisirs, ou bien en obscurcissant volontairement sa faculté même d’attention.

S’il s’agit de personnes ayant un sens moral grossier ou rudimentaire, il leur suffit de simples distractions extérieures pour les empêcher d'aper-

ccvoir Jes indications que leur donne leur conscience sur rirrég'ularité de leur vie. Mais, pour les hommes d’une organisation morale supérieure, ces rnovens mécaniques ne suffisent pas. Ils ne les empêchent pas complètement de distinguer le désaccord qui existe entre leur vie et les exigences de hmr conscience.

f]t cctlc lutte trouble riiarmonic de leur existence. four l'oublier et continuer leur vie irrégulière, ils ont recours à un moyen intérieur qui est plus sûr, en cherchant à endormir la conscience elle-même, et ils y arrivent par l’empoisonnement du cerveau à l’aide de narcotiques.

Supposons, par exemple, que la vie d’un homme ne soit pas d’accord axmc sa conscience, et que cet homme n’ait pas assez de force pour' rétablir riiarmonie. D’autre part, les distractions qui devraient empêcher son attention de se fixer sur ce désaccord sont ou insuffisantes par elles-mêmes, ou bien le sont devenues pour lui.

Cet liomrae, alors, qui veut persévérer dans la mauvaise voie, malgré les avertissements de sa consciimce, se décide à empoisonner, cà paralyser complètement, et pour un certain temps, l’organe [>ar l’intermédiaire duquel se manifeste la conscience,

b’ex[)lication de cette habitude , aujourd’hui réî)andue dans l’univers entier, de fumer et de s’alcooliser, ne nous est fournie ni par un penchant naturel, ni par le plaisir et la distraction que cela donne, mais par la nécessité de se dissimuler à soi-même les manifestations de la conscience.

Un jour que je me promenais dans la rue, je

passais devant quelques cochers de fiacre qui causaient entre eux. L’un d’eux fit tout à coup une remarque qui me frappa : « Qui peut en douter? disait-il. Il aurait certainement eu honte d’agir ainsi s’il n’avait pas été ivre. »

Ainsi donc, un homme, n’ayant pas bu, aurait eu honte de faire ce qu’un ivrogne avait fait. Ces paroles révèlent la cause réelle qui force les hommes à recourir aux divers narcotiques et excitants. Les hommes les emploient dans le but d’étourdir les remords de la conscience après avoir commis une action qu’elle condamne, ou dans le but de provoquer un état d'esprit qui les rend capables d’agir contrairement à leur conscience. La conscience retient l’homme sobre de la fréquentation des filles publiques, du vol, de l’assassinat. L’homme ivre, au contraire, n’est pas inquiété par des remords de cette nature. Celui donc qui veut commettre une mauvaise action doit avant tout s’étourdir par l’ivresse. Je me souviens d’avoir été frappé par la déposition d’un cuisinier qu’on jugeait pour l’assassinat d’une vieille dame de mes parentes, chez laquelle il était en service. 11 résultait de son propre récit sur les circonstances du crime qu’il avait commis, que lorsqu’il avait saisi le couteau et était entré dans la chambre de sa victime, il avait senti tout à coup qu’il était incapable de commettre un pareil crime ; « L’homme sobre a des remords, » disaitil. 11 retourna donc dans la salle à manger, et but coup sur coup deux verres d’eau-de-vie qu’il avait préparés d’avance. Ce n’est (^u’alors et pas avant, qu il se sentit capable de commettre son crime, et il le commit.

■ 1^:2 LES APPLICATIONS DE L’aNTUROPOLOGIE CRIMINELLE

Les neuf dixièmes des crimes sont commis précisément dans ces conditions. Boire d’abord pour SC donner du courage.

De toutes les femmes qui succombent, la moitié au moins cède à la tentation sous l’influence de l'alcool. Bresque tous les jeunes gens qui vont dans les maisons publiques le font également sous l'influence de l’alcool. Les hommes connaissent fort bien cette faculté de l’alcool d’étouffer la voix de la conscience, et ils s’en servent dans ce but. Mais ce n’est pas encore tout. Non seulement les hommes obscurcissent leur propre intelligence pour faire taire leur conscience, mais encore ils obscurcissent celle des autres lorsqu’ils veulent leur faire commettre une mauvaise action. C’est ainsi qu’on fait boire les soldats avant de les envoyer sur le champ de bataille. Lors de l’assaut de Sébastopol, tous les soldats français étaient ivres.

H ne faut pas être très observateur pour remarquer que les gens qui font peu de cas des lois de la morale sont, plus que les autres, enclins à s’adonner à l’ivresse sous toutes ses formes.

Les brigands, les voleurs, les prostituées ne peuvent se passer d’alcool.

Tout le monde sait et convient que la consommation de ces produits a pour but d’étouffer les remords de la conscience.

On sait aussi et l’on convient également que ces produits tuent effectivement la voix de la conscience, et que l’homme ivre est capable de commettre certaines actions qu’il repousse avec horreur à l’état de sobriété.

Tout le monde est unanime à le reconnaître. Et

Lies THÉORIES NOUVELLES DE DROIT PÉNAL 123

cependant, chose étrange, dans le cas où Tusage de ces produits excitants ne conduit pas à l’assassinat, au vol, à la violence, etc., ou n’a pas pour but d’étouffer les remords, on ne le blâme pas ; on ne le blâme pas lorsqu’on le rencontre chez des personnes dont la profession n’a rien d’immoral, et qui n’en abusent pas, c’est-â-dire boivent et fument peu et régulièrement.

XIII. — Lombroso et Laschi ont édifié tout un système pénal sur les crimes politiques, en partant du misonéisme (1). Dans la nature la loi d’inertie domine, et plus encore dans le monde humain, qui a horreur du nouveau. Tout changement précipité et qui n’est pas arraché par la nécessité est pénible pour lui, et en politique il est punissable car il marche contre l’opinion et les sentiments de la majorité.

Si le progrès organique et moral n’a lieu que lentement et par des attritus puissants, provoqués par les circonstances extérieures et intérieures, et si l’homme et la société humaine sont instinctivement conservateurs, il faut conclure que les efforts en faveur du progrès, qui se manifestent par des moyens trop brusques et trop violents, ne sont pas physiologiques; que, s’ils constituent quelquefois une nécessité pour une minorité opprimée, ils sont en ligne juridique, un fait antisocial, et, par conséquent un crime.

Et souvent un crime inutile, car ils éveillent une réaction dans le sens misonéistique, laquelle,

(l) Le Crime politique, 1892, 2 vol., F. Alcan, avec VI pl. hors texte et 29 fig.

1l>4 Li;S APPLICATIONS DE L’ ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE

sfc basant solidement sur la nature humaine, aune portée plus grande que l’action antérieure. Tout progrès, pour être accepté, doit être très lent, autrement il devient un effort inutile et préjudiciable.

Ceux qui veulent imposer une innovation politifpie, sans traditions, sans nécessité, attaquent le misonéisme et éveillent ainsi la réaction dans les âmes qui abhorrent le nouveau et qui justifient, par là, l’application de la loi pénale.

Et ici apparaît la distinction entre les révolutions qui sont un effet lent, préparé, nécessaire, tout au plus rendu un peu plus rapide par quelque génie névrotique ou par quelque accident historique, et les révoltes ou séditions, qui seraient une incubation précipitée, artificielle, à température exagérée, d'embryons voués par là même, cà une mort certaine.

La révolution est l’expression historique de l'évolution; étant donnés, chez un peuple, un ordre de choses, un système religieux, scientifi(iue, qui ne soient plus en rapport avec les nouvelles conditions et les nouveaux résultats polili(|iies, etc., elle les change avec le minhnmn ù'd/lri/.ns et avec le maximum de succès; c’est pourquoi les émeutes et les séditions qu’elle pro- VLxpie, si toutefois elles en sont une partie nécessaire, sont à peine remarquées et se dissipent presque aussitôt qu’elles sont nées; c’est la rupture de la coquille par le poussin arrivé à maturité.

Lu autre caractère de la révolution est son mouvement lent et gradué, autre raison de succès, pai'ce qu' alors, elle est tolérée et subie sans secousses, bien qu’assez souvent, une certaine

LES TnÉORIES NOUVELLES DE DROIT PÉNAL 125

violence devienne nécessaire contre les partisans de l’ancien état de choses, que l’on rencontre toujours, quelque sérieuses que soient les raisons en faveur du nouveau; et cela toujours par suite de l’universalité du misonéisme et de la loi d’inertie.

Les révolutions sont plus ou moins étendues, générales et suivies par tout un peuple ; les émeutes sont toujours partielles, œuvres d’un groupe limité de castes ou d’individus; les classes élevées ne prennent presque jamais part à ces dernières; toutes les classes au contraire prennent part aux premières, même, et surtout, les classes élevées, bien entendu quand elles ne sont point en cause.

Les séditions répondent à des causes peu importantes, souvent locales ou personnelles, qui tiennent à l’imitation, à l’alcool et plus encore au climat, comme on le verra par la comparaison avec les crimes de rébellion et de blessures, et elles ont une durée d’autant plus brève qu’elles sont plus violentes. Comme elles ne tendent pas vers desidéals élevés, elles n’atteignent aucun but ou en atteignent un contraire au bien-être général ; elles sont fréquentes chez les peuples les moins avancés (par exemple, à Saint-Domingue, dans les petites républiques du moyen âge et dans celles de l’Amérique méridionale) comme clans les classes moins cultivées, et parmi le sexe le plus faible; et les criminels y participent beaucoup plus que les honnêtes gens. (Voir ci-après.)

Les révolutions, au contraire, apparaissent toujours rarement ; jamais chez les peuples peu avancés, et toujours pour des causes très graves, ou pour des idéals élevés; et les hommes passionnés.

iiC) LES APPLICATIONS DE L’ANTHROPOLOGTE CRIMINELLE

c’est-à-dire, ies criminels par passion ou les génies, y prennent plus souvent part que les criminels ordinaires.

De là vient que, si les rébellions cessent avec la mort des chefs, les révolutions, au contraire, en reçoivent une nouvelle impulsion (Christ) ; et, bien que les débuts soient, le plus souvent, peu favorisés, elles finissent, presque toujours, par triompher, à l'inverse des révoltes qui, au contraire, ne sont victorieuses qu’au début.

Ceci arrive, meme quand il s’agit de peuples faibles opposés à des peuples forts, comme en Grèce, dans les Pays-Bas, à Milan, en 1848, et dans l’entreprise de Garibaldi. Si, tout d'abord, ces révolutions semblent faiblir, elles donnent lieu à un travail lent qui finit par les faire triompher ; c’est ainsi que le parti populaire de Rome, réprimé par Sylla, triompha avec César; à Florence les Ciompi vaincus finirent par l’emporter avec les Médicis ; dans les temps modernes, les mouvements révolutionnaires de 1848 et de 1849, (m Hongrie et en Italie, cruellement réprimés d’abord, conduisirent ces nations à la conquête de leur indépendance politique.

Cela s’explique par ce motif, que les révolutions se forment, quand le terrain est prédisposé, grâce à l’apparition de génies ou de monomanes (pii, en raison de l’originalité et de l’acuité plus grande, de leur esprit, de leur misonéisme moindre, pressentent les nécessités qui seront, plus tard, senties par tous. Tout d’abord, le public misonéistc, ne pouvant les suivre dans leurs vues, les méconnait et les abandonne à quelques fanatiques passionnés et souvent fous ou criminels; mais

plus lard, lorsque leurs prévisions se vérifient, ils recueillent cette unanimité de vouloirs qui est la plus grande des puissances ; résultat auquel contribue même la réaction suscitée par les souffrances injustes qui leur ont été infligées; nous en avons la preuve dans les exemples du Christ, de Luther, de Szekeny, de Mazzini, de Garibaldi, etc.

Mais si le terrain n’esL pas préparé, et si la distance est trop grande entre le précurseur et la masse du public, sa voix n’est pas écoutée, et l’on n’a alors qu’une sédition qui n’est plus que l’avortement de la révolution, la convulsion plutôt que le mouvement normal, et qui, par conséquent, comme celle-ci, est une preuve de maladie et d’affaiblissement.

Voilà pourquoi nous verrons les séditions plus nombreuses dans les pays chauds, ou dans ceux qui sont à de grandes altitudes, là où la pression atmosphérique moindre provoque l’anoxyémie, tandis que l’on voit les révolutions plus fréquentes dans les régions du froid tempéré; les Juifs, par exemple, devenus presque des Aryens en passant du chaud au froid tempéré, tandis que des Aryens très purs, comme les Vandales, en passant du froid aux chaleurs excessives de l’Afrique, subissent un mouvement de régression.

\'oilà pourquoi, enfin, il y a des pays où il n’y eut jamais de vraies révolutions, où la religion resta catholique, brahmine et fétichiste, et le gouvernement individuel et despotique, meme dans les soi-disant républiques, tandis que les séditions sont très rares en Angleterre, dans l’Amérique du Nord, en Allemagne, où il y eut, au contraire, de grandes révolutions.

12X I-KS APPLTCATTONS DE L’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE

En somme, les révolutions sont des phénomènes physiologiques; les révoltes, des phénomènes pMtliologiques. C’est pourquoi les premières ne sont jamais des crimes, parce que l’opinion puhlifjiie les consacre et leur donne raison, tandis que les secondes, au contraire, sont toujours, sinon (les crimes, du moins l’équivalent, parce qu’elles sont l'cxagéraLion des rébellions ordinaires.

Il \ a cependant des intermédiaires entre les révolutions et les révoltes; ce sont les soulèvements provoqués par une cause juste, impersonnelle, générale, mais qui éclatent prématurément, comme ceux de Etienne Marcel en France, de Eicrre le Grand en Russie, de Pombal en Portugal, de Cola et de Masaniello en Italie, ou qui ]uirtent des couches infimes de la société, comme le christianisme et le bouddhisme, comme les (fiompi, comme la Jacquerie en France, ou des rangs les plus élevés, comme le nihilisme et, en Italie, les mouvements de 1821 et de 1831; ils finissent, il est vrai, quclquetbis par triompher, mais, en attendant, tant qu’ils ne se sont pas adaptés au milieu^ ils ressemblent aux révoltes.

X [ V. loLY. — Dans la France criminelle ^ M. Joly [jrouve, avec l’aide de la statistique, que le crinnt en France, dans les périodes successives de notre siècde, a eu tour à tour comme caractère dominant la j)assion, puis la cupidité, puis la dé[)ravation, et enfin l’inertie ou la lâcheté. Les historiens et les moralistes auront à voir si ces évulnlions du monde criminel coïncident ou non avec celles de notre société tout entière.

Il a mis aussi en reliet la grande influence des dépla(‘cments sur la criminalité contemporaine.

On avait, déjà, les éléments d’une comparaison entre la criminalité des étrangers résidant en France et celle des Français ; mais une statistique tout à fait récente nous permet d’apprécier la criminalité de chaque département d’après les crimes et les délits commis par les gens nés sur son territoire^ en quelque endroit de la France que ce soit. Sur ces renseignements, M. Joly a dressé une carte nouvelle de la France criminelle. Puis il consacre un important chapitre à commenter, à « illustrer » la loi que les calculs faits à la chancellerie ont permis de formuler de la façon suivante : « Sur 100,000 Français n’ayant point quitté le lieu de leur naissance, 8 sont traduits en cour d’assises; sur 100,000 individus domiciliés dans d’autres départements que celui où ils sont nés, il y en a 29, et sur 100,000 étrangers résidant en France il y en a 41. »

Il nous donne un chapitre douloureux sur la précocité du mal et sur l’augmentation effrayante de la criminalité des adolescents; elle est surtout causée , selon lui , par la disparition de l’apprentissage. Quant aux professions, M. Joly ne s’est pas borné à peindre les qualités et les défauts du paysan et de l’ouvrier. D’après lui, « pour expliquer la criminalité des gens, il faut moins voir la manière dont ils pratiquent une profession donnée que la manière dont ils sont souvent tentés ou contraints d’en sortir ».

Le déclassement universel, lui paraît la cause principale, sinon unique, des aggravations des crimes.

Dans son autre ouvrage Le Crime, Joly démontre que le progrès moral de la France n’a \vd<, depuis 50 ans, suivi ses progrès matériels. Le

crime s'y est multiplié et en môme temps s’y est affiné. Vers 1854, par exemple, on voit diminuer la cupidité, le vol; sous l’empire, c’est la licence des mœurs qui gagne du terrain ; aujourd’hui nous assistons à une sorte d’abandon de soimême qui se traduit par des suicides de plus en plus fréquents.

Maintenant, si l’on étudie la répartition des crimes sur le sol français, on s’aperçoit bien vite que les grands centres sont les foyers du mal; on voit aussi que rinstabilité de la désorganisation de la famille en sont des causes puissantes. M. Joly marque très bien le caractère des causes de notre décadence ; elles sont surtout d’ordre moral. Or, les remèdes essentiels ne peuvent être que de même nature. Telle est bien sa conclusion. « Je crois fermement, dit-il, que ni l’individu coupable, ni la société complice du délit ne sont sous l’empire d’une fatalité insurmontable. J’affirme même que cette conclusion ressort à chaque instant de l’étude impartiale du crime, aussi bien dans la vie publique que dans la vie privée (p. x). »

Cet ouvrage peut donc être regardé comme une réfutation de nos théories. Après avoir récapitulé toutes les causes de démoralisation, M. Joly poursuit : « Dans tout cela, où donc est l’atavisme, tel ([ue l’a imaginé l’école italienne? où donc est la régression vers un type sauvage? où donc est la constitution d’un organisme criminel produit par les hasards de la naissance et les combinaisons accidentelles de l’hérédité? Il est bien vrai que le crime ne laisse ni à l’individu ni à la famille rintégrilô primitive. L’alcoolisme fait dégé-

LES THÉORIES NOUVELLES DE DROIT PÉNAL VSi

nérer la race, la prison abâtardit ceux qui y séjournent, Firrégularilé dans le travail brise la volonté, la défaillance amenée par les difficultés énormes de la réhabilitation enlève à l’organisme môme tout son ressort, l’affaiblissement des fonctions sociales se traduit par la décadence visible du type et de la physionomie du condamné. Oui, tout cela est exact ; mais, dans tout cela, il faut voir des effets plutôt que des causes du délit (p. 419-420).

J’ai déjà répondu à ces critiques (1); j’ajouterai seulement que de ces deux ouvrages , très riches de faits et d’études, et très bien écrits, émane un parfum d’église ; l’auteur prêche le catholicisme comme remède à tous ces maux.

Une réfutation de cette panacée nous paraît inutile.

XV. — Frassati, dans le livre : La nuova scîtola penale 1892 (Turin), a fait l’histoire complète de la diffusion des idées de notre école dans toutes les nations d’Europe, surtout en Russie, en France, en Allemagne et en Amérique.

C’est avec un vrai orgueil que nos partisans peuvent voir les progrès de leur œuvre depuis vingt-deux ans ; mais peut-être la partie la plus intéressante de cette belle histoire, est-elle celle où il découvre le nucléus ào, nos doctrines dans des écrivains très anciens tout à fait oubliés.

C’est ainsi que Alexandre von Joch dans : Ueher Belohnung und Strafe nach Turkischen Gesetzen^ 1772, nie la liberté humaine; et résolument,

(1) V Anthropologie criminelle, etc., p. 31, 35, 36. Paris, 1889.

] l ) 1 > UiS API'LIC.VTIüNS Pli l'anthropulogie criminelle

comme Ferry , partant de la conviction que rhoMime n’est point libre, il se demande sur quoi se fonde le droit de punir. « La peine est nécessaire, dit-iJ, elle devra donc subsister lorsque toutes les libei'tcs seront disparues. »

Le blâme et la louange, la peine et la récompense, l’espérance et la crainte, sont les roues au moyen desquelles la société humaine vit et se rcjnue. Sans les lois et les peines, les nations ne peuvent exister. »

<( Cette idée que les peines et les récompenses deviennent inutiles si on nie la liberté, est si peu fondée, qu’il nous semble que la peine pourrait bien paraître inutile, si l’homme sans principe et sans cause, peut vouloir quelque chose. Il n^’y a, pour punir les hommes, d’autres motifs que le bien-être de la société : on punit un criminel par la même raison et dans le même but qu'on tue un chien enragé. » Ce sont nos idées, presque même nos expressions.

Après Joch vient Rondeau {Essai physique sur la poiiip de mort, Mémoires de l’Académie royale do Hruxclles, 1770). Celui-ci encore nie l’existence d(i la liberté morale, etils’appuie sur cette négation ])Our demander à l’Europe la réforme radicale de toute la législation criminelle. Il pense que le mal moral est le résultat d’un mal physique. L’assassin même est un malade comme tous les autres criminels. Ceux-ci doivent être punis parce qu’ils troublent le cours régulier de la vie sociale, parce qu'ils sont contraires au développement de l’espèce.

Mais étant donné que chaque crime soit le produit naturel et la conséquence logique de quelque

maladie, la peine ne doit être autre chose qu’un traitement médical.

Dans son système de répression, toutes les prisons doivent se transformer en hôpitaux : on ne tentera nullement d’améliorer l’organisation des condamnés. On soignera le voleur et l’oisif, en leur faisant goûter les joies du travail; et en les séquestrant pour toute leur vie dans le cas où ils seront inaccessibles à tout traitement.

LOMBROSO. - AppL de Vanlhr.

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