CHAPITRE PREMIER
I. — Le type chez les anarchistes. — Une des applications, peut-être plus pratique de l’anthropologie criminelle, est celle qui résulte de l’examen de la physionomie du criminel politique. Elle fournit, en effet, à Fétude du crime politique, certaines bases qui semblaient jusqu’ici se dérober à toutes les recherches, à tous les efforts des juristes, qui en étaient réduits à nier l’existence du crime politique (Power) ; elle semble aussi nous donner le moyen de différencier la vraie révolution, toujours féconde et utile, de l’émeute, de la rébellion, qui demeurent toujours stériles.
Il est un fait, tout à fail établi pour moi et dont j’ai donné les preuves dans mon Crime politique (1), c’est que les vrais révolutionnaires, c’està-dire les initiateurs des grandes révolutions scientifiques ou politiques, qui provoquent un vrai
(1) V. vol. IJ, Paris, 1892. E. Alcan, cluip. xv.
4 LES AFPLICyVTIONS ÜE l’aNÏHROPOLOGIE CRIMINELLE
progrès dans riiumanité, sont presque tous des génies ou des saints, et qu’ils ont tous une physionomie merveilleusement harmonique; il suffit de regarder les planches de mon Crime 'politique (PI. VI.). Quelles nobles physionomies ont Paoli, Fabrizi, Dandolo, Moro, Mazzini, Charlotte Corel ay, Orsini, Garibaldi, Gambetta, Marx, Lassalle et tous les martyrs chrétiens ! En général, on constate chez eux un front très ample, chez les hommes une barbe très touffue, un œil très doux et très grand; quelquefois on rencontre la mâchoire très développée, mais jamais hypertrophique; quelquefois enfin la pâleur du visage (Mazzini, Bruto, Cassio) ; mais, presque jamais, ces caractères ne se réunissent dans le même sujet jusqu’à constituer ce que j’appelle le type du criminel.
Dans une élude que j’ai faite sur 321 de nos révolutionnaires italiens (révoltes contre l’Autriche, etc.), presque tous mâles (il y avait 27 femmes sur 100 hommes) ; la proportion du type criminel a été de 0,57 p. 100, c’est-à-dire bien moindre que chez les hommes normaux où elle est de 2 p. 100.
Sur 30 nihilistes célèbres, 18 ont une physionomie très belle, 12 présentent quelques anomalies isolées, 2 seulement ont le type criminel (Bogagiew et Oklasdky), c’est-à-dire 6,8 p. 100.
Eh bien! si, des martyrs d’une grande idée politique ou religieuse, tels que les martyrs chrétiens, on passe aux régicides, aux présidenticides, tels que Fieschi, Guiteau, Nobiling et aux fauteurs des carnages politiques de 1789, tels que Carrier, Jourdan, Maral, on trouve chez
tous, OU presque tous, le type criminel (Taine).
Et ce type se répète avec fréquence chez les communards et chez les anarchistes. Sur 50 photographies de communards, j’ai trouvé le type criminel dans la proportion de 12 p. 100; le type des fous chez 10 p. 100. Sur 41 anarchistes de Paris, que j’ai étudiés à la préfecture de police de Paris, chez M. Bertillon, la proportion du type criminel était de 31 p. 100.
Dans l’affaire du 1'"' mai 1891, j’ai pu étudier 100 anarchistes de Turin. J’ai retrouvé chez eux le type criminel dans la proportion de 34 p. 100, tandis que chez 280 criminels ordinaires de la prison de Turin, cette proportion était de 43p. 100.
Criminels
Criminels
politiques.
ordinaires.
Il y avait :
Plagiocéphalie exagérée
il p. 100
Asymétrie faciale
Anomalies du crâne (iiltra-brachi-
céphalie, etc.)
Mâchoire très volumineuse. . . .
Zygomas exagérés.
Sinus frontaux énormes
Les dents anomales
Anomalies des oreilles
yo —
Anomalies du nez
Anomalies dans la coloration de
la peau
Anciennes blessures
Tatouage
Anomalies névro-pathologiques. .
Parmi ces 100 individus arrêtés le l®** mai 1891, 30 p. 100 étaient récidivistes pour crimes communs; pour les autres, la récidive s’élevait à
(I Lli^S Al’I’LICATIOiNS DE l’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE
50 p. 400. De vrais habitués de la prison, il y en avait 8 parmi les premiers, 20 parmi les derniers.
Grâce au D" Carus et à la direction de VOpen Court qui m’ont envoyé bien des documents curieux, grâce aussi à l’ouvrage très spécial, mais riche en faits, de Shaak, Anarchie and Anarchistes (Chicago, 1889), j’ai pu étudier les photographies de 43 anarchistes de Chicago et j’y ai trouvé presque la même proportion : 40 p. 100 du type criminel; c’étaient, parmi ceux-ci, Dieneks, Potosuki, Cloba, Seveski, Stimak, Sugar, Micoland, Nina van Zands, Lieskre, Lingg, Oppenheim, Engel et sa femme, Fielden, G.Lehm, Thiele, Most, qui présentaient ce type. Je signale surtout chez Potosuki, Sugar et Micoland, l’asymétrie faciale, mâchoire énorme, sinus frontaux, les oreilles en anse; les mêmes caractères (sauf l’asymétrie) se retrouvent chez Seveski et Novak. Fielden a le nez retroussé, la mâchoire énorme; Most a l’acrocéphalie et l’asymétrie faciale.
Une physionomie au contraire très belle est celle de Marx, avec le front très ample, les cheveux et la barbe touffus, les yeux doux; Lassalle, Hermann, Schwabe, Neebe, Schnaubelt, Waller, Seeger ont aussi de belles physionomies.
En étudiant à part les chefs anarchistes de Chicago, on trouve pourtant chez tous une anomalie, du reste très fréquente chez les hommes normaux, c’est-à-dire les oreilles sessiles, sans lobule, et plus développées que chez les sujets normaux (hormis chez Spies). Elles sont aussi à anse chez Lingg, Fischer et Engel; la mâchoire est très développée chez Lingg, Spies, Fischer et
Engel; tous ont toutefois le front beau et ample des grandes intelligences.
Lorsque je dis que les anarchistes de Turin et de Chicago ont avec fréquence le type criminel, je n’entends pas dire que les criminels politiques, meme les anarchistes les plus violents, soient de vrais criminels;' mais ils ont bien souvent ces caractères dégénératifs communs aux criminels et aux fous, parce qu’ils sont des anormaux, des héréditaires; en elTet, le père de Booth s’appelait lui-même Junius Brutus , et on lui avait donné le nom d’un révolutionnaire, Wilkes (voir Régis, lea Régicides^ Lyon, 1790). Les pères de Guileau et de Nobiling, et la mère de Staps étaient des fous religieux, et Staps lui-même, comme Ravaillac et Clément, a eu des hallucinations.
Dans les autobiographies du Vorboten, je trouve que Pearson avait une mère méthodiste, très fanatique, et que son père joua un grand rôle dans le mouvement de tempérance de la Louisiane. Toute la famille Pearson, depuis un siècle, prit part à tous les mouvements révolutionnaires. Un Tompkin, parent de sa mère, avait pris part à la bataille de Brandiron et de Monniouth; un général Pearson servait pendant la révolution de 1776; un capitaine Pearson assistait à la bataille de Bunhers Hill.
Le père de Lingg a souffert d’une commotion cérébrale.
Le père de Fielden, ouvrier, mais aussi grand orateur, était un des agitateurs dans la question des ouvriers en Angleterre; il a été un des fondateurs de la « Consumers Coopération Society » et de la Société des Old-Fellows. Le père, les
8 LKS appliijations de l’anturopologie criminelle
frères et le grand-père de Padelewski ont pris part aux émeutes polonaises, et presque tous furent fusillés ou moururent dans des prisons d’Etat.
Cette influence héréditaire se retrouve aussi dans la plupart des frères co-inculpés de Chicago : les deux Spies, les deux Lehm, etc.
"On sait que parmi les anarchistes, il est des brigands et des voleurs (tels que Fini, Kammerer, Gasparine). Booth avait pour complice Payne, un vrai meurtrier de profession, et Orsini eut pour complices deux voleurs.
Toutefois il faut noter que l’anomalie héréditaire, si elle provoque une anomalie dans le sens moral, supprime aussi le misonéisme, cette horreur du nouveau, qui est presque la règle générale de l’humanité; elle en ferait ainsi des novateurs, des apôtres du progrès, si l’éducation trop grossière et la lutte avec la misère, dont tous les anarchistes de Chigago, hormis Pearson, ont été les victimes, n’en faisaient des ratés et des rebelles, les empêchant de comprendre que l’humanité, comme tout autre partie de la nature, ne peut pas progresser au galop.
Spies, seulement à sa dernière heure, s’aperçoit que l’humanité est misonéique, esclave de ihahiiude, et il le dit en citant les vers allemands : « A mon çirand émerveillement^ j’ai dû comprendre que la grande masse des hommes est routinière, et appelle X usage sa nourrice. »
Evidemment, s’il avait compris cela tout d abord, il n’aurait pas été anarchiste. Celui qui étudie comme moi les travaux des fous constate qu un de leurs caractères est l’originalité, tout à
fait comme pour les génies; seulement, l’originalité des fous, et des fous moraux aussi, c’est-àdire des criminels-nés, est presque toujours absurde, inutile, et même dangereuse. Et telle est bien souvent l’oeuvre des anarchistes.
Mais c’est pour cela aussi que moi, qui pourtant suis partisan à outrance de la peine de mort, je ne puis approuver la fusillade des communards et la pendaison des chefs de l’anarchie de Chicago. Je trouve très nécessaire de supprimer les criminels-nés, lorsqu’on voit que, nés pour le mal, ils ne peuvent faire autre chose que du mal, et que leur mort épargne ainsi beaucoup de vies d’honnêtes gens. Mais c’est bien différent ici, où le type criminel est du reste moins fréquent que chez ces criminels-nés (voir ci-dessus).
Ici, il faut considérer aussi l’état très jeune de presque tous (Lingg, 20 ans; Schwab, 23 ans; Neebe, 37 ans), car, à cet âge, on a le maximum d’audace et de misonéisme, et je me souviens d’un grand nihiliste russe, qui me disait que celui qui n’est pas, en Russie, nihiliste à vingt ans et ultra modéré à quarante ans, n’est qu’un sot.
Ici, si le penchant au mal existe dans une proportion plus grande que chez les honnêtes gens, il prend toutefois une route altruistique, et tout à fait opposé à celle des criminels-nés. Il exige l’indulgence et la pitié.
Ce penchant, en s’associant au besoin du nouveau, qui est aussi anormal dans l’humanité, s’il était bien canalisé et non dérouté par la misère, pourrait devenir d’un grand avantage pour l’humanité. Il pourrait lui tracer des routes nouvelles, et, dans tous les cas, lui être utile pratiquemout.
10 LES applications DE l’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE
Un criminel-né, dans une prison perpétuelle, tuera (juelcjue geôlier^ dans une colonie, il s alliera avec les sauvages et ne travaillera jamais, tandis que les criminels politiques, dans une colonie, deviendront des pionniers, plus utiles souvent meme que les honnêtes gens, médiocres en tout, même dans le bien.
Louise Michel (cet unique exemple que je connaisse de mattoïde femme) avait reçu le surnom d’ « Ange rouge » en Calédonie, tant elle s’y montrait charitable infirmière.
A mon avis, on ne doit pas appliquer la peine de mort au crime politique. Une idée ne s’étouffe pas avec la mort de ses fauteurs; elle gagne, au contraire, à leur martyre, si elle est bonne, comme c’est le cas dans les grandes conspirations ou révolutions. Si l’idée est mauvaise, elle reste stérile, comme chez les anarchistes. Gomme on ne peut porter un jugement défînitif sur un grand homme pendant sa vie, de même une génération ne peut pas, dans sa vie éphémère, juger avec certitude de la fausseté d’une idée (quelle qu’elle soit), et, par conséquent, elle n’est pas en droit d’infliger une peine aussi radicale que la peine de mort à ses fauteurs.
Mes études sur les anarchistes de Chicago sont confirmées parce qu’on connaît jusqu’ici de Ravachol et ses complices.
Ce qui frappe à première vue dans sa physionomie, c est la bestialité. La face, qui présente une asymétrie bien marquée, se distingue par une sténocrotaphie ' énorme et par l’exagération des arcs sourciliers; nous trouvons ensuite le nez assez fortement dévié vers la droite, les
APPLICATIONS PRATIQUES JUDICIAIRES CT MÉDICALES 1 l
oreilles en anse et implantées à des hauteurs différentes et enfin la mâchoire inférieure pesante, carrée et prognathe qui achève de donner à cetfe
Fitr. 1. — Ravacliol.
tête les caractères typiques de mon criminel-né.
Il faut ajouter un défaut de prononciation que Fon considère comme un signe fréquent de dégénérescence.
Quant à sa psychologie, elle répond en tous points aux lésions anatomiques. Elève de l’école primaire jusqu’à l’âge de quinze ans, il en sort à peu près illettré et inapte â pratiquer les divers métiers pour lesquels on l’embauche. Il fainéantise, il vole et fabrique de la fausse monnaie, il déterre un cadavre pour le dépouiller de ses bijoux. Puis il tue un vieil ermite de quatre-vingtdix ans pour s’emparer de son argent.
LES APPLICATIONS DE l’aNTUROPOLOGIE CRIMINELLE
C’est vers cette époque également qu’il voulut tuer sa mère et abuser de sa sœur.
L’hérédité morbide ne lui fait pas défaut; son i^rand-père [Konigstein) et son arrière-grand-père sont morts sur l’échafaud, coupables de meurtres, d’incendies, etc. — Simon, son complice, n’a pas un passé aussi terrible, mais il est très jeune encore et toute sa physionomie rappelle le type criminel; il aies oreilles en anse, l’asymétrie du visage elle prognatisme.
II. — T YPE DE cRiMiiNEL-NÉ. — Une applicaüon encore plus directe, plus pratique est celle qui fait servir la connaissance du type à la révélation de l’auteur d’un crime ; le type fournit, en effet, un indice d’autant plus précieux qu’aucune dissimulation ne peut l’altérer et qu’il se conserve pendant toute la vie et même après la mort. C’est ainsi que nous avons pu, d’après le crâne, juger du type criminel de Sésostris, qui était presque un être mythologique, et trouver des caractères dégénératifs dans la tête de Charlotte Corday, qu’on doit admirer pourtant comme une héroïne. Et c’est justement parce que ce type n’existe pas chez tous les criminels, mais seulement, en grande majorité (93 p. 100, il semble), chez les criminelsnés, qu’il donne, lorsqu’il s’associe aux anomalies fonctionnelles et psychiques, la presque certitude du penchant au crime, — et même celle du crime accompli. J’en ai déjà, dans ma pratique, recueilli un bon nombre (1).
(1) Scuola positiva. Usii m2. Archivio di Psichiatria, 1887, 89, 92,
M™® R..,, gentille personne, bonne ménagère, sans précédents anormaux^ fut projetée un jour de la fenêtre d’un troisième étage. Pendant la chute, elle jeta un |cri terrible; on ne put croire du reste à un suicide, car elle avait toujours été très rangée. Elle avait une physionomie très normale, aucune hérédité morbide; souvent maltraiteé par son époux, elle lui pardonnait et pleurait.
Au contraire, R..., son mari, qui avait eu des convulsions épileptiques et des vertiges, et qui présentait des anomalies dégénératives en très grand nombre, fut soupçonné de l’avoir jetée par cette fenêtre. 11 présentait l’appendice lémurien de la mâchoire, l’oreille sessile, le bicromatisme de l’iris, l’oxicéphalie, les sinus frontaux développés, pas de barbe, une sensibilité dolorifique très obtuse (2,4"^'" à droite, 3,0 à gauche), la sensibilité gustative très obtuse (6 et 7 de la solution strychnique), une précocité sexuelle énorme (à l’âge de huit mois il avait eu des érections qui avaient nécessité son sevrage) ; on remarquait aussi en lui une agilité extraordinaire, des terreurs nocturnes, une intelligence moyenne, mais avec des absences, et l’incapacité de fixer son attention; son aflectivité était très obtuse; il disait adorer sa mère et il la battait; il avait presque entièrement dévoré son patrimoine avec une fille, que maintes fois il menaça de son revolver, et sa femme avait été plusieurs fois maltraitée par lui, même le jour de sa mort; ce jour même il lui avait écrit en lettres très grandes : « Tu ne m’aimes même plus. » Il avait, quelques jours auparavant, menacé de la jeter dans un abîme.
Au jour et à l’heure de la mort de sa femme.
14 LES APPLICATIONS DE L’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE
après une querelle, il était entré avec elle dans sa chambre. Quand elle fut tombée sur le pavé, il sortit, et bien que sachant l’état dans lequel elle était réduite, il ne se retourna pas pour la soigner , et rentra aussitôt dans sa maison , en protestant qu’il ne savait rien. Plus tard il prétendait qu’elle s’était jetée du balcon après lui avoir dit : Si tii continues ainsi, je me tue, et que pour toute réponse, il lui avait dit : Si c'est ainsi, fais-le. En prison, son poids augmenta en quelques jours de quatre kilogrammes; il parla cyniquement de ses amours avec sa femme. Sorti de prison (en liberté provisoire), il se promena dans les rues comme si de rien n’était, et un beau jour s’enfuit avec une jeune fille qu’il avait violée.
Je conclus de ces faits que c’était lui qui avait jeté sa femme par la fenêtre, et je démontrai que l’hypothèse d’un suicide était inadmissible.
Besson, voleur déjà renommé, avait été arrêté, accusé d’un vol de 10,000 francs, pratiqué par la méthode du manchon (mains artificielles qu’on met en évidence, pendant que l’on travaille avec les vraies mains) dans un wagon. En prison et refusait les aliments qu’il disait empoisonnés, il criait contre des ennemis imaginaires. Soupçonnant la simulation, je le soumis au plôtismographe et à l’hydrosmographe de Mosso ; comme il y avait une réaction très grande d’abaissement, lorsque je lui disais que les juges allaient entrer dans sa chambre, et comme dans les urines il n’y avait aucun changement comparativement aux jours où il était tranquille, je conclus à la simulation. Mais il y eut plus. Je savais qu’il avait commis deux autres vols d’argent dans
une maison, grâce à un faux passeport qu’il avait fabriqué et qu’on avait trouvé. Or, en renouvelant les épreuves avec le plétismographe je n’observai aucune réaction lorsque je lui parlais du vol au manchon, tandis qu’une grande réaction se produisait lorsque je l’entretenais des autres vols. J’en conclus tout de suite qu’il n’avait pas commis le premier crime dont il était accusé, mais bien les deux autres, et je l’écrivis au juge. Celui-ci tut émerveillé de voir confirmées par des documents officiels mes conclusions.
Gallucci Marie, d’un âge très avancé, fut trouvée morte dans son lit, la tête sous l’oreiller et le nez ensanglanté. L’autopsie révéla les signes d’une violente asphyxie.
Elle avait deux fils intéressés à sa mort, puisqu’ils étaient ses héritiers et parce qu’ils voulaient l’empêcher de placer sa fortune en viager, ce qu’elle désirait faire en ce moment. Le soir du meurtre, des voisins avaient vu le fils aîné, Michel, entrer dans sa maison.
Or, de l’examen anthropologique que je fis des deux frères, il résulta que le cadet, Félix (qui n’avait, d’autre part, commis aucun crime et était seulement soupçonné de braconnage), ne présentait aucun signe des caractères criminels; au contraire, Michel avait des mâchoires démesurées, les sinus frontaux développés, l’obtusité dolorifique, les lèvres supérieures très minces, tact obtus, 4,0 à droite, 2,0 à gauche, sans doute avec gaucherie sensorielle. La capacité du crâne était supérieure à la normale, 1620 c. m. c. Il affectait un grand cynisme dans ses réponses, .le déclarai, donc, qu’avec lapins grande probabilité,
16 LKS applications de l’anthropologie criminelle
des deux frères, le plus soupçonné devait être Michel. En effet, il résulta des dépositions faites au procès que celui-ci avait été trois fois emprisonné pour coups et blessures ; peu de jours auparavant , en badinant avec une jeune fille, il lui avait serré le cou, en lui disant : Ne houde pas trop avec rnoi^ car ce n'est rien pour moi de tuer un homme et de l'étrangler comme je l'ai fait de ma mère. C’était la vantardise imprévoyante du criminel ; ensuite, il la menaça de la tuer si elle parlait de cela. On put constater aussi que, dans un contrat récent, il avait fait insérer une clause de dégagement pour le cas d’emprisonnement qui eut lieu, en effet, quelques jours après.
Félix fut acquitté. Michel fut condamné, et avoua ensuite son crime. Ici les données anthropologiques avaient devancé de beaucoup les témoins oculaires.
lit. Godes. — On nous reproche de ne pas avoir fait triompher nos idées dans le nouveau code italien, et c’est vrai, mais ce n’est pas étonnant dans un pays où toutes les idées nouvelles, politiques, économiques, scientifiques, ont de la peine à pénétrer, — où l’on naît classique, académicien presque autant qu’en France. — Mais, peut-être, ne sait-on pas à l’étranger, que les seuls savants qui aient vu tout de suite et aient signalé les fautes du nouveau code ont été les anthropologistes criminels , ce qui montre un autre côté des applications de notre science (1).
(1) Troppo Preslo de Lombroso, 1889. Appiinti al nuovo codice par Lombroso, Ferri, Garofalo ; Balestriani, Olivieri, Rossi, Torino-Rono, 1890. — Majno^ Commenti, al nuovo codice^ Verona, 1891-92.
Ce nouveau code est le résultat de près de trente années d’études théoriques des meilleurs criminalistes italiens. Aussi sembla-t-il une merveille juridique quand il fut publié; mais c’était un ouvrage théorique, dans lequel on avait étudié le crime sans étudier, meme de loin, le criminel, sans même tenir compte des observations prati ques les plus assurées.
11 a bien, pour cela, reçu les louanges unanimes des criminalistes théoriciens de toute l’Europe, mais une seule semaine d’examen a suffi aux anthropologistes criminalistes pour en montrer les défauts. On a vu tout de suite combien était absurde, dans un pays aussi accidenté géographiquement que l’Italie, l’unification des peines et des crimes dont on lui faisait un mérite. C’est une absurdité, par exemple, que de frapper d'une même peine, un crime contre les mœurs dans les pays insulaires, où ils sont très fréquents, et dans les pays du nord, où ils sont une exception. Bien pire était l’unification de l’action criminelle, sans tenir compte des habitudes et des intentions des criminels. On frappait ainsi des personnes honnêtes entraînées par une grande passion, même noble, de la même peine que des gens foncièrement mauvais ; on frappait énormément, et au grand avantage des avocats, les petits crimes, tandis qu’aux grands coupables on accordait toutes les atténuations. On multipliait les petites peines, et on abolissait la peine qui seule peut sauvegarder les sociétés des criminels-nés, l.a peine de mort, etc.
Après trois années, l’opinion publique a donné raison à toutes ces critiques.