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RÉFORMES

Mais nous allons voir un exemple encore plus pratique de l’application de nos études aux systèmes pénitentiaires. Rien ne prête plus aux illusions que les systèmes pénitentiaires et cela d’autant plus que leurs résultats sont chiffrés et catalogués.

Ainsi, à commencer par la déportation française, elle paraît, à première vue, la meilleure panacée contre les crimes les plus graves, et à lire les chiffres officiels, on le croirait encore très bien.

Lisons, par exemple, le rapport de M. Pardon, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie sur la situation de l’administration pénitentiaire en 4 891 :

« Le service de la transportation a mis, le R" février 1890, à la disposition du service local, 1 ,200 condamnés pour les travaux des routes.

« Cette mesure a coïncidé avec la suppression des fermes pénitentiaires et la diminution, dans une notable proportion, dë l’effectif du personnel transporté employé dans les ateliers de l’administration pénitentiaire.

« On a pu melLre également un grand nombre de condamnés à la disposition des habitants de la colonie, dans les conditions de l’arreté local du 18 octobre 1880.

« Nous verrons plus loin que reffectif des engagés, qui était de 320 au janvier 1888, passait à 352 au l®"" janvier 1889, à 407 au 1®*^ janvier 1890, et atteignait à la fin de l’année le chiffre de 537. Au 1®*' avril 1891, ce chiffre devait atteindre environ 630. Mais ce n’est pas tout, et, en toutes circonstances, l’administration a cherché avenir en aide aux colons. C’est ainsi que, les colons de Moindou se trouvant dans l’impossibilité d’opérer la cueillette du café, elle fit diriger sur ce centre un certain nombre de condamnés de l'° classe de la catégorie des impotents ou des travaux légers qui furent mis pour quelques jours à la disposition des planteurs.

« On trouva aussi le moyen d’employer les natures les plus rebelles, les coutumiers d’évasion, les hommes astreints au port de la double chaîne. Ces transportés qui, précédemment, étaient toujours maintenus à l’île de Non, et par conséquent presque inutilisés, furent réunis en un seul groupe et affectés aux travaux du chantier du quai, pour le compte du service local. Des surveillants fermes et énergiques furent commis à leur garde, et jusqu’ici il n’y a qu’à se louer de leur travail {sic).

« Toutes ces mesures ont eu pour effet de grossir le nombre des disponibles et de donner au\ travaux un essor inconnu jusqu’cà ce jour.

« Les Compagnies. — La main-d’œuvre pénale a ouvert des mines dont la production atteindra certainement 50,000 tonnes en 1891 et ira à 100,000 en 1892. La valeur de la tonne de mine-

:>0 Lt:s APPLICATIONS DU l’anthropologie criminelle

rai de nickel étant au minimum de 140 francs, c’est un produit annuel de 14,000,000 dû aux condamnés.

« De leur coté, les compagnies industrielles ont remboursé à l’Etat pour cession de main-d’œuvre en 1890, environ 336,000 francs. En outre, la compagnie du nickel nourrit ces condamnés et décharge par conséquent l’Etat de cette dépense.

« J’ai fait sur les chantiers des compagnies de très fréquentes visites. J’ai toujours constaté que nulle part les condamnés ne fournissent plus de travail; ce travail est des plus rudes, la discipline de la transportation est exactement observée. Aussi faut-il reconnaître que rien ne subsiste des critiques dirigées contre un pareil emploi de la main-d’œuvre pénale.

« Pendant les cinq années antérieures, les mises en concession ont été, savoir :

En 1885 190

« Les dépossessions ont été de :

En 1883 82

« Le chiffre de dépossessions a été de 43 dont 30 pour les libérés.

« Les condamnés concessionnaires ne figurent donc que pour 1/10 dans les dépossessions : on peut en conclure que, de ce côté, l’administration a à peu près réussi.

« On ne saurait en dire autant de la mise en concession des libérés : 30 dépossessions pour 32 mises en concession sont des chiffres trop éloquents pour conserver le moindre doute sur ce qu’il est permis d’attendre de cette catégorie d’individus.

« L’esprit de justice et d’impartialité a contribué puissamment au maintien du bon ordre, au respect de l’autorité parmi les condamnés.

« L’administration locale cherche à exécuter avec une conscience scrupuleuse les instructions ministérielles concernant l’application des règlements disciplinaires. On ne rencontre plus de ces punitions extrêmes, infligées légèrement pour des motifs parfois futiles, et ayant entraîné souvent, même pour des condamnés bien notés, la rétrogradation à la O® classe. Les peines sont mesurées avec soin, proportionnées à la gravité des fautes et, autant que possible, adaptées à la nature du condamné.

« Dans ces conditions, la peine est respectée, parce qu’elle est juste, et efficace parce qu’elle est respectée; elle ne soulève plus chez les coupables des sentiments de révolte; son effet exemplaire est plus grand parce qu’elle n’est plus discutée.

« En somme, l’échelle des punitions prévues au décret du 18 juin 1880 est observée avec un soin extrême. Le Département a donné, ce semble, aux mesures disciplinaires prises depuis plus de deux années la meilleure sanction : aucune remontrance, aucune observation n’a été faite.

« Résumé. — En résumé, il est établi que, pendant les années 1889 et 1890, la discipline s’est relevée d’une manière très sensible dans tous les camps de la transportation. La conduite

22 LES APPLICATIONS PE l’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE

s'est améliorée : le travail est plus actif et plus continu.

« Sur 756 évadés (année 1890) 169 furent repris.

Les engagements chez les colons, première épreuve à laquelle sont soumis les condamnés qui feront plus tard des concessionnaires, ne sont accordés qu’après une enquête sérieuse sur les garanties que présentent les hommes. Ils doivent être de première classe et bien notés par leurs chefs directs.

« Malgré les difficultés que présentent ces choix, on a pu augmenter considérablement le nombre des engagés chez les colons.

« Au l®"" janvier 1888, ce chiffre était de 320; il était de 352 au 1®'’ janvier 1889; de 407, au 1®" janvier 1890; il a pu être élevé à 537 au 1®‘‘ janvier 1891 et atteint actuellement 630.

« L’agriculture retire de cette aide d'immenses avantages; indépendamment du bon marché de cette main-d’œuvre, elle possède aussi des ouvriers stables, travailleurs, que la crainte de la réintégration au camp maintient dans l’activité et une respectueuse soumission.

« Toutes les mesures de police n’auraient pas été suffisantes, si elles n’avaient pas atteint également les libérés trouvés sur les centres pénitentiaires en état de vagabondage, sans pouvoir justifier de moyens d’existence. C’est dans cette population essentiellement nomade que se rencontraient, en général, les instigateurs, les complices de la plus grande partie des méfaits commis sur les centres pénitentiaires.

« L application de ces mesures a produit d’excellents résultats : les rapports des commandants de pénitencier et chefs de centre montrent la diminution progressive des scènes de désordres

dont les' centres de concessionnaires étaient naguère le théâtre.

« Cette discipline sévère, indispensable sur des établissements de colonisation qui sont de véritables localités de libération conditionnelle, permettra aux concessionnaires, qui ont réellement le désir de bien faire, de ne pas se laisser entraîner dans une mauvaise voie.

« Toutes ces industries prospèrent et donnent à la colonisation pénale un essor très satisfaisant.

« Je puis citer un libéré, le sieur ..., dont la conduite et la moralité sont d’ailleurs parfaites, qui gagne actuellement de 4 à 5,000 francs par mois dans des exploitations minières.

« Une lacune importante et des plus regrettables existe cependant dans notre système de colonisation pénale : c’est le trop petit nombre des familles et le manque de femmes. J’ai essayé bien souvent de montrer Tabsolue nécessité d’une égalité numérique des sexes. J’ai demandé instamment au département l’envoi des femmes des condamnés. Ce que l’on a dit des dispositions ataviques des produits du mariage entre condamnés ne tient pas devant le fait que je citais plus haut, que jusqu’ici aucun enfant de concessionnaires n’a subi de condamnations. J’insiste donc encore pour l’envoi des familles de condamnés et de femmes, fussent-elles condamnées, pour être unies à nos concessionnaires {Bulletin de la société des Prisons 1890-91). »

Voilà donc une vraie aubaine pour l’humanité, et voilà un vrai triomphe pour les partisans des influences prédominantes du milieu, car ici on a sous les yeux le changement de milieu le plus complet possible.

24 LES APPLICATIONS DE l’aNTUHOI'ÜLOGIE CRIMINELLE

On a donné aux criminels les moyens de vivre honnêtement : on leur a même fourni des ressources inespérées, qui manquent souvent aux honnêtes gens; on a (loi du 17 août 1878) institué pour eux une caisse d’épargne subventionnée par l’Etat; on leur donne en concession des terres qui, cinq ans après leur libération, deviennent leur propriété ; chaque concessionnaire a droit aux vivres, aux vêtements [arrêté ministériel du 6 janmer 1882), aux soins dans les hôpitaux, aux instruments agraires; s’il a une femme, celle-ci a les mêmes droits, plus 150 francs lors du mariage et un mobilier complet. Ce n’est donc pas seulement le milieu qui est changé, mais toutes les occasions de retomber dans le crime sont soigneusement écartées.

Mais tout cela ne sert à rien pour les criminels-nés; et c’était bien aisé de le prévoir. Nous savons, en effet, que si, pour les criminels d’occasion, l’amendement est possible dans un nouveau milieu, il ne l’est pas pour les vrais criminels-nés dont se compose le plus grand nombre de ces misérables récidivistes. Or, si nous recherchons des relations non officielles (ces dernières étant intéressées à nous masquer la vérité), nous voyons que toutes ces mesures n’ont pour efiet qu’une recrudescence du crime s’étalant en plein jour, au point que les honnêtes gens, et môme les fonctionnaires qui envoient au gouvernement ces rapports mensongers, sont bien souvent les victimes de ces prétendues brebis rentrées au bercail.

Voyons, en efiet, ce qu’en dit Thomas {Canriibals and convict^ 1880) :

« ... L’impunité et l’indulgence ont amené une vraie anarchie, un vrai enfer dans ce pays.

«... On ne peut dire le degré d’infamie où ils sont arrivés.

« En 1884, on vit l’un de ces criminels, quarante-huit heures après son mariage officiel, essayer de trancher la gorge à sa femme. Surpris, il s’enfuit parmi les sauvages, qui le fusillèrent. Mais les sauvages sont eux-mêmes bien souvent les premiers victimes de ces misérables. »

Mancelon [Les Bagnes et la colonisation 'pénale^ 1886) dit qu’il y a des relégués condamnés trois fois à mort qui ont été libérés ensuite. Une femme qui avait tué deux de ses enfants et avait été graciée, tua plus tard le troisième.

Voici, d’après un de ces condamnés meme, le récit d’un de ces mariages que nous peint M. le gouverneur Pardon avec tant d’admiration :

« A nie Nou, rapporte le D'’ Laurent {Habitués des prisons, 1890), notre homme assista à une cérémonie curieuse, à un mariage de condamnés.

« Le prétendant était un individu condamné à cinq ans de travaux forcés « pour avoir fait le coup du père François » (jeter un nœud coulant autour du cou et le serrer non moins prestement). On l’envoya faire son choix au couvent de Bourrait. La religieuse lui offrit d’abord une femme de trente-deux ans, condamnée à quinze ans de travaux forcés pour empoisonnement.

« La première entrevue fut des plus tendres et cette fiancée peu timide sauta tout de suite au cou du nouveau venu, lui tenant à peu près le langage suivant :

« — Ah! mon pauvre chéri! on claque rien du LOMBROSO. — AppL de l'aiUhr.

i>G Li'js applicatioins DK l'antiiropologie criminelle

bec ici ; tu vas m’en sortir. Quelles sales frangines! (religieuses). J'ai bien envie d’en griller une; t’as pas un peu de perlot et de fafe! (perlot, c’est-à-dire tabac; fafe, c’est-à-dire papier). »

« Le candidat mari refusa cette aimable personne, si pleine de distinction dans son langage, comme dans ses manières. On lui présenta alors une ancienne truqueuse répondant au beau nom de Rose et condamnée à huit ans de travaux forcés pour avoir aidé à « dégringoler et à refroidir un michet dans sa carrée (pour avoir aidé à voler et assassiner un homme dans sa chambre). « J’ai truqué un peu dans le temps, dit- elle à son fiancé, maisje suis devenue sage. »

« Le mariage fut décidé. Le condamné fut de la noce, ayant à son bras une ancienne truqueuse qui s’appelait Fanny.

« Après la messe, le prêtre fit un sermon, parlant aux nouveaux époux de pardon, de rédemption, d’oubli des offenses passées. Mais la mariée, s’impatientant, ne cessait de répéter : « Ah! ce qu’il nous saoule! ce qu’il nous saoule! (ce qu’il nous ennuie). »

« Un festin suivit, très arrosé. Le témoin se versa de telles rasades, but tant d’alcool falsifié, « qu’il compta ses chemises » (s’oublia dans son pantalon) en dormant et se laissa chiper son « crapaud (porte-monnaie). Le marié n’était pas moins « rond », et le matin il se réveilla avec un œil poché et ne sachant pas ce que sa nouvelle épouse était devenue. La « gonzcsse » avait profité de l’ivresse de son mari pour filer avec un autre libéré qui la ramena le lendemain matin. Le mari prit assez bien la chose, qu’il trouva presque naturelle.

« Pendant son ivresse, l’époux avait eu un rêve : il avait entendu une voix de femme murmu-

rer de douces paroles à son oreille ; il avait entrevu le visage de l’épouse lui souriant, et il avait senti des mains molles et caressantes lui palper la peau. Au réveil, il ne lui restait qu’un vague souvenir, mais il n’en constata pas moins que sa bourse avait passé de sa poche dans celle de l’honnête Rose.

Quoique mariée. Rose devint bientôt la fille de joie des libérés et même des condamnés.

« Le mari fermait les yeux et faisait « le graffe » (l’imbécile).

« Un jour Rose attira dans un endroit écarté un Arabe libéré, quelle savait avoir de l’argent; le mari le dévalisa et le tua à coups de hache. Mais la femme, prise de peur, alla dénoncer le meurtrier, qui fut condamné à mort. Ainsi finit cet heureux ménage. »

Il n’y a rien de chargé dans ce récit : on lit, en effet dans le Néo-Calédonien du 26 janvier 1884 :

(( Un régénéré du nom de Fouillé fut mis en concession, on ne sait pourquoi, il y a quelque temps. Par la même occasion, il fut autorisé à prendre femme jeune et jolie, laquelle ne fut pas trop satisfaite, paraît-il, de rinstallation de son époux. Quarante-huit heures après son mariage, Fouillé fut arrêté à deux heures de l’après-midi, au moment où il allait tranquillement scier le cou à sa jeune moitié. L’arrivée des agents empêcha le crime d’être commis. Fouillé en fut quitte pour quelques jours de pinson, parce qu’il avait été surpris commettant son crime sur la porte d’un fonctionnaire de chez lequel sa femme sortait; et, l’affaire étouffée, le jeune ménage fut raccommodé par ordre supérieur. Mais, avant-hier, la

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femme Fouillé se sauvait de chez elle à temps pour n’être pas assassinée. Le mari se vengea en mettant le feu à sa propre maison. Depuis il s’est évadé. Pour se distraire, il met le feu chez tous les concessionnaires... »

Autre exemple : Hélène Massé, condamnée à la prison, épouse Belgassem Mohamed, condamné aux travaux forcés pour assassinat de sa première femme en Algérie. Jaloux d’une élève du couvent de Bourail, il ne tarde pas à tuer Hélène Massé.

Dans la belle monographie [Travaux forcés fin de siècle) de la Nouvelle Revue, année 4890, un vrai philanthrope nous donne des tableaux non moins noirs de ces prétendus régénérés.

« L’homme du bagne qui, en plein centre pénitencier, venait de convoler en justes noces, — avec une infanticide et incendiaire, — Devillepoix, avait été condamné par la cour d’assises de la Seine-Inférieure à la peine des travaux forcés à perpétuité, sur quatre chefs d’accusation avoués et prouvés, à savoir : attentat à la pudeur avec

violence sur sa domestique, une enfant de quatorze ans ; 2® homicide volontaire après l’attentat; 3° nouvel homicide ayant immédiatement suivi le premier; 4" nouveaux attentats à la pudeur tentés ou consommés avec violence.

« C’était bien là, ou jamais, le forçat dans toute 1 acception du mot, le forçat classique, pour qui la loi répressive, sauvegarde de la société, a été inventée...

« Eh bien! c’est de pareils êtres, effroi ou honte de 1 humanité, que l’administration pénitentiaire, sous couleur de poursuivre de malheureux essais de culture ou d’augmenter ses ressources budgétaires spéciales, fait ses colons. Pour obtenir

ramendement moral de ses condamnés, elle ne trouve rien de mieux que de les soustraire tout de suite à la peine édictée par le législateur et prononcée en vertu de la consultation d’un jury de gens sensés qui n’avaient pas trouvé cette peine trop forte. Et, comme si ce n’était pas encore assez de n’être plus puni, de devenir concessionnaire de terrain, le favori de l’administration coloniale ne manque pas de se constituer une nouvelle famille. Oui, il prenait femme, ce bourreau ! D’où pouvait donc lui venir à lui cette faveur de la concession de terres, promise par la loi après de longues années d’expiation, et qui est, en somme, pour le condamné, l’émancipation presque complète? et quelle aptitude extraordinaire à la vie de famille et à la paternité avait-il donc laissé deviner en lui, cet étrange marié qui, le jour même de ses noces, s’enivrait et rossait l’épousée? Car la concession de terrain, la faveur du mariage ne sont inscrites dans la loi qu’à titre tout à fait exceptionnel, à titre de récompense.

« A quelque temps de là, ijour le plaisir, pour rien, Devillepoix mettait le feu aux cases de ses voisins, incendiait la plantation de M. de G.... prostituait sa femme à tout venant pour vivre plus à l’aise et finalement se faisait condamner à mort.

a Or, nous nous sommes assuré de visu que les Devillepoix concessionnaires, bons voisins et heureux époux, sont légion en Nouvelle-Calédonie, et à la Guyane aussi, depuis la décision du do avril 1887.

c( Beaucoup deviennent cuisiniers chez les particuliers, valets de pied, professeurs de langues et de belles-lettres, sont bien rétribués, ont des petites douceurs, quelquefois des bonnes fortunes. En tout cas, avec leurs bénéfices plus ou moins interlopes, ils entretiennent ou commanditent des

è^>0 Li]3 applications dc l’anturopologie criminelle

iTiciitrGSSGs, en grugGnt cl sulrGS 6t rcdcviGniiGiit assez hommes libres pour pouvoir s’élever^ jusqu’au crime passionnel. En 1883, un libéré devient subitement amoureux de B..., débitante de liqueurs, et comme elle ne répond pas instantanément à sa flamme, il lui brûle la cervelle et se tue en présence des consommateurs. »

En 1881, le ministre de la marine se plaint que sur 7,000 hommes, sans compter les libérés, 3G0 seulement aient pu être appliqués à la construction des routes. Tout le reste vague plus ou moins à l’aventure, vit à sa guise, va à cheval, en voiture, librement, sous prétexte de travail en concession, ou d’emploi chez les particuliers. Nous sommes loin de l’article 2 de la loi de 1854! Aussi, plus de discipline, plus même de bagne. En 1880, il n’y avait, à l’état permanent, que de 040 à 700 évadés; en 1889, le chiffre permanent de 800 est atteint. Les plus odieux ne sont pas les mieux surveillés.

Le fameux bandit Brideau s’évade aussi en 1891, tue une vieille femme et lui dévore les seins. Jusque sous le couteau de la guillotine il se rit de la justice : « Amenez ! » s’écrie-t-il gaillardement, une fois couché sur la planche à bascule.

Qui pourrait retenir d’ailleurs ces dépravés, lorsqu’ils se sont aperçus que le bagne — cet épouvantail des codes ! — n’est en réalité qu'une plaisanterie ? Serait-ce la répression disciplinaire de rintérieur même de ce bagne? Voyez donc quelle est sa rigueur : pour refus obstiné de travail, — privation de salaire; pour ivresse avec récidive, — prison de nuit ; pour paresse, — double boucle. Supprimer le salaire, de quelle efficacité veut-on que cela soit? Est-ce que la gamelle n’est pas toujours prête cà l’heure? Et si

l’on manque d’argent, de par l’espèce de fraternité du crime qui règne au bagne, le puni ne sera pas pour si peu gêné de prendre ses petits verres.

Les conseils de guerre se mettent à condamner et à recondamner, et pour l’éternité, des misérables déjà pourvus à perpétuité. On distribue des augmentations de 10, 20, 100 et 200 ans de bagne ! On voit à Nouméa des individus condamnés trois fois à mort et graciés, puis remis en liberté sur les routes. En 1891, le tribunal maritime spécial de Nouméa vient de condamner à mort un condamné aux travaux forcés, nommé Janicot, qui, par suite de condamnations successives encourues dans la colonie, n’était libérable qu’en Tannée 2036, c’est-à-dire dans 145 ans! La femme Macé, envoyée en Calédonie après avoir tué ses deux enfants, s’y marie, obtient une concession de terrain et tue son nouvel enfant. Un ancien potier, devenu fabricant de « gargoulettes » à Bourail, qui avait été condamné pour viol de sa fille aînée, est rejoint par sa femme, sa victime et une autre fille plus jeune. Il lance Tainée dans la plus basse prostitution, y prépare la cadette el continue son commerce de poteries très prospère.

Les victimes sont les pauvres surveillants. Le martyrologe en est long ! Parmi tant d’autres, c’est Olivieri, un ex-sergent du 12° de ligne, comptant vingt-un ans de service, tué en mars 1886^, à coups de hache, à Ouégoa; c’est Villenet, subissant le meme sort; Lavergne, lardé à coups de couteau par un condamné vagabond, malgré trois condamnations successives à perpétuité {la vie de Laver Cf ne avait été jouée à r écarté l)\ Antomarchi égorgé pendant son sommeil ; Taillandier, Salvadori, Collin, Paggi; Guillemaille, poignardé avec sa femme et ses enfants ; Gerbe, coupé en morceaux. C’est encore beaucoup d’autres se suicidanl,

3^ Li^s applications dc l’anthropologie criminelle

fl l’arrivée à Nouméa, à la vue de celle silualion (ju’ils sont venus chercher là el qu’on faisail miroiler à leurs yeux, comme une récompense de leurs loyaux services militaires.

Jetons à ce propos un petit coup d’œil sur le budget de la transportation de 1891, nous y verrons un total, pour le service pénitentiaire, de 11,175,932 francs.

Jusqu’ici, on le voit, c’est le seul article l®" de la loi de 1854 qui est exécuté : translation des bagnes, débarras pour la métropole. Mais, finalement, tout cela n’a servi qu’à une chose : empêcher une magnifique colonie de se fonder.

Certes, on était parti de l’idée fort juste de débarrasser la métropole des gredins qui Tinfestent, mais on avait aussi la folle ambition de coloniser sans se déranger, sans avoir de colons. On croyait que l’Australie, telle qu’elle est, était l’œuvre, le chef-d’œuvre des convicts : de là l’erreur. Jamais les convicts anglais n’eussent réalisé ni Sydney, ni Melbourne, ni le magnifique chemin de fer de la Murray, si, tout à coup, les placées de l’intérieur n’avaient attiré les chercheurs d’or au continent australien. Mais, devenus aussitôt riches, ceux-ci éprouvèrent immédiatement l’horreur du condamné et le refoulèrent par la force, ne lui abandonnant même pas la Tasmanie. « La Nouvelle-Galles du Sud, disait le gouverneur E. de la Richerie, n’a commencé à sortir d’un régime de misères pour marcher à une prospérité toujours croissante, qu’après l’introduction d’immigrants libres, tandis que jusqu’à présent la transportation a la Guyane ou à la Nouvelle-Calédonie n’a été simplement que la translation des bagnes sans profit pour les territoires qu’elle devait féconder. »

Le condamné concessionnaire peut se faire aider, • occuper des ouvriers en nombre indéterminé. Voici

UQ voleur émérite, qui, avant d’être pris, a caché le magot ou l’a confié à un parent, un ami. ^11 devient concessionnaire. On lui apporte son argent. Il loue de nombreux ouvriers, fonde une immense exploitation et regarde travailler les autres en fumant des cigares. Il est devenu rentier, grand propriétaire foncier, bienfaiteur de la colonie. Vous croyez peut-être à une mystification? En novembre 1885, un ancien caissier de la Compagnie du Nord, condamné à vingt ans, Fréret, avait annoncé partout la fondation à la baie de Prony d’un immense établissement thermal, avec hôtel, salons, bibliothèque, salles de jeu, etc. 11 cherchait le placement rémunérateur des millions volés à la Compagnie, et que M*"® Fréret lui apportait via Sydney. 11 avait acheté pour 160,000 francs les concessions et stations de bétail du sieur Lamy à Bourail. La transaction s’était faite au nom de Mme Préfet. Pendant ce temps, Fréret se promenait à cheval et en voiture, mis comme un gentilhomme, éclaboussant de son luxe, faisant grand bruit de sa fortune. Est-ce là ce que l’article 2 définissait « ies travaux les plus pénibles de la colonie » ?

D’ailleurs, durant le temps de la concession provisoire, grâce à la malsaine promiscuité, à l’horrible et irrémédiable fraternité qui règne de voisin à voisin, les bons, ceux qui ont encore une lueur de conscience, sont impitoyablement écrasés par les autres, le nombre ; leurs efforts sont stérilisés, heureux lorsqu’ils ne sont ni pillés ni incendiés !

Et ce n’est pas là une question de parti politique. Les mêmes doléances se lisent dans la dé-

LI]S APPLICATIONS DE L’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE

magogique Revue de l' Evolution (mars 1891) et dans le Bulletin de la Société des Prisons, 1891, p. 411, revue qui n’est certainement pas trop démocratique, qui sent môme quelquefois la sacristie.

« ün quart de siècle s’est écoulé depuis l’arrivée à la Nouvelle-Calédonie du premier convoi de condamnés ; des milliers de transportés l’ont suivi et cependant les travaux les plus urgents ne sont pas encore exécutés, ni même en cours d’exécution, bien que les condamnés dussent être employés aux travaux les plus pénibles de la colonisation. »

Aussi les résultats coloniaux sont-ils navrants : routes, égouts, quais, docks, bassin de carénage sont en projet, l'arsenal est un misérable petit chantier bon pour réparer les goélettes, et les avaries des bâtiments de la station doivent être réparées à Sydney ou à Gockatoo-Island, s’ils peuvent s’y rendre! L’administration a accaparé les meilleures terres; le seul décret du 16 août 1884 lui en a livré 110,000 hectares et elle en acquiert à titre onéreux !

Quant à la moralisation, elle n’a pas fait un pas en avant ; elle a plutôt reculé, ainsi que l’a démontré un ancien directeur de l’administration pénitentiaire, M. le colonel Disnematin-Dorat qui s’est exprimé ainsi :

« Le condamné concessionnaire obtient une lerre de première qualité, souvent défrichée ; on lui donne trente mois de vivres, une indemnité pour maison, voire une femme avec trousseau s il le désire, des semences, etc. On lui transporte ses produits; on les lui achète au-dessus du cours,

tandis que le colon libre voit souvent sa récolte inutilisée, perdue, faute de moyens de transport ou faute d’acheteurs.

« Qu’est-il résulté de cette situation immorale qui décourage les meilleurs et les plus persévérants ? C’est que des colons libres en ont été réduits à aller travailler chez des condamnés . »

Et la colonisation ne gagne pas avec les relégués qui sont, pourtant, des criminels moins endurcis. Dans son ouvrage La Relégation à Vile des Pins(i), le D’’ Nicomède écrit que « chez le relégué tête et bras sont mauvais. 11 n’a ni le courage, ni la vigueur, ni l’habileté de l’ouvrier. A peine 17 p. 100 du contingent relégué à l’île des Pins ont une profession, les autres sont des rôdeurs de barrières, oisifs et débauchés. Dans de semblables conditions, quoi d’étonnant que la relégation ait été impuissante à rien produire à l’île des Pins? Installée sans programme, elle a laissé évacuer les divers ateliers (cordonnerie, chapellerie, confections) que la transportation avait établis. Quand elle a voulu les réorganiser, tout manquait, et au moment même (11 février 1888) où le sous-secrétaire d’Etat déclarait à la Chambre que ces ateliers subvenaient à tous les besoins de l’habillement, de nombreux relégués ne pouvaient se rendre à leur travail, parce qu’ils étaient nu-pieds. Qu’il s’agisse de culture (ferme et scierie hydraulique d’Uro), de défrichements ou de fabrication, l’absence de méthode chez l’Administration répond à l’absence de tout ressort chez le relégué. Son dossier porte presque invariablement qu’il a toujours refusé de travailler. Par sa force d’inertie, par sa résistance obstinée, il a lassé tout le monde, épuisé toutes les punitions. Il aime mieux passer sa vie en cel-

(1) In-8”. Rochefort, 1889.

3G LES APPLICATIONS DE l’aNTIIROPOLOGIE CRIMINELLE

Iule que se plier au moindre travail. Le teint terreux, anémié, bouffi par le régime cellulaire, il végète dans une saleté et une torpeur repoussantes.

La transportation est certainement, même dans ces cas, utile pour une nation riche qui ne craint pas la dépense, car, à grands frais, elle délivre la métropole de ses pires sujets pour en faire cadeau aux sauvages. Mais elle ne doit pas songer à les réformer ; il faut les obliger au travail par la force, et les traiter comme on traite les soldats, sous le régime de l’état de guerre, c’est-à-dire avec la fusillade pour ceux qui menacent la sécurité de la colonie, et avec la prison cellulaire comme moven de conversion forcée.

Une colonie pénale pourrait être vraiment utile et réformatrice si l’on en éliminait les criminels-nés, et si l’on y offrait du travail dans un milieu honnête aux criminaloïdes, aux demi-criminels, c’est-à-dire à ceux qui ont commis des crimes dans des conditions exceptionnelles ou entraînes par une passion violente.

C’est en ce sens qu’on peut admettre les résultats des colonies libres pénitentiaires de la Hollande ; mais se figurer qu’en changeant de milieu les criminels-nés , on les changera en honnêtes gens, c’est une immense illusion que les premières leçons de l’anthropologie criminelle auraient suffi à détruire.

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