MODERNE
Bien souvent je me suis demandé pourquoi l’anthropologie criminelle était plus avancée dans la littérature que dans la science.
Les grands maîtres russes, suédois et français du roman et du drame moderne y ont tous puisé leurs plus grandes inspirations, à commencer par Balzac dans La dernière incarnation de Vautrin, Les paysans, Les parents pauvres, puis avec Daudet, Zola, Dostoiewsky et Ibsen.
Daudet nous a peint dans Jack toute une tribu de ratés (mattoïdes criminels), et personne n’a trouvé à y redire , pas plus que personne ne conteste la vérité de la Maison des morts et de Crime et Châtiment de Dostoiewski ; de même il n’y a personne qui mette en doute les Ibus et les criminels que nous a peints si merveilleusement Shakespeare.
Bien plus, ses descriptions sont si exactes qu’elles peuvent compter comme pièces probantes, et donner une nouvelle confirmation des découvertes anthropologiques, justement parce qu’elles dérivent dune source toute différente. Voyons par
1()4 LIiS APPLICATIONS DE L’ANTIIROPOLOGIE CRIMINELLE
exemple, avec Garofalo (1), l’analyse de la Maison des Morts.
« Cette étrange famille, dit Dostoiewsky, en parlant des criminels russes avec lesquels il était enchaîné, avait un air de ressemblance prononcé, que Ton distinguait du premier coup d’œil... tous les détenus étaient moroses, envieux, effroyablement vaniteux, présomptueux, susceptibles et formalistes à l’excès... C’était toujours la vanité qui était au premier plan... pas le moindre signe de honte ou de repentir... Pendant plusieurs années, je n’ai pas remarqué le moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime commis... Certainement la vanité, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y étaient pour beaucoup... Enfin il semble que, durant tant d’années, j’eusse dû saisir quelque indice, fût-ce le plus fugitif, d’un regret, d’une souffrance morale. Je n’ai positivement rien aperçu.
(( Ce n’est qu’à la maison de force que j’ai entendu raconter, avec un rire enfantin à peine contenu, les forfaits les plus étranges, les plus atroces. Je n’oublierai jamais un parricide, cidevant noble et fonctionnaire. 11 avait fait le mafheur de son père. Un vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir par des remontrances, sur la pente fatale où il glissait. Comme il était criblé de dettes et qu’on soupçonnait son père d’avoir, outre une ferme, de l'argent caché, il le tua pour entrer plus vite en possession de son héritage.
« Ce crime ne fut découvert qu’au bout d’un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier qui,
(h Criminutogie, S"-' édit. Paris, F. Alcan, 1892.
l’anthropologie dans la littérature moderne 165
du reste, avait informé la justice de la disparition de son père, continua ses débauches.
{< Enfin, pendant son absence, la police découvrit le cadavre du vieillard dans un canal d’égout recouvert de planches.
« Aussi longtemps que je l’ai connu, je Fai toujours vu d’humeur très insouciante. C’était l’homme le plus étourdi et le plus inconsidéré que j’aie rencontré, quoiqu’il fût loin d’être sot. Je ne remarquai jamais en lui une cruauté excessive.
« Les bamboches revenaient presque toujours à époque fixe ; elles coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête patronale du forçat en ribote . Celui-ci plaçait un cierge devant l’image, faisait sa prière, puis il s’habillait et commandait son dîner.
« 11 avait fait acheter d’avance de la viande, du poisson, des petits pâtés ; il s’empiffrait comme un bœuf, presque toujours seul ; il était bien rare qu’un forçat invitât son camarade à partager son festin.
« C’est alors que F eau-de-vie faisait son apparition ; le forçat buvait comme une semelle de botte et se promenait dans les casernes, titubant, trébuchant ; il avait â cœur de bien montrer à tous ses camarades qu’il était ivre, qu’il « balladait » et de mériter par là une considération particulière. »
Nous trouvons plus loin un autre caractère enfantin, l’impossibilité de réprimer un désir : « le raisonnement n’a de pouvoir, sur des gens comme Pétrof, qu’autant qu’ils ne veulent rien.
« Quand ils désirent quelque chose, il n’existe pas d’obstacle à leur volonté. Ces gens-là naissent avec une idée qui, toute leur vie, les roule inconsciemment à droite et à gauche ; ils
lOtt LKS Al'PUCATIONS DE L ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE
ciTenl ainsi jusqu’à ce qu’ils aient rencontré un objet qui éveille violemment leur désir, alors ils ne marchandent pas leur tête... »
Je m’étonnais de voir qu’il (Pétrof) me volait malgré son affection pour moi. Cela lui arrivait par boutades. Il me vola ainsi ma Bible que je lui avais dit de reportera ma place. Il n’avait que quelques pas à faire, mais, chemin faisant, il trouva un acheteur auquel il vendit le livre, et il dépensa aussitôt en eau-de-vie l’argent reçu. Ih’obablement il ressentait ce jour-là un violent désir de boire, et quand il désirait quelque chose il (allait que cela se fit. Un individu comme Pétrof assassinera un homme pour vingt-cinq koper/is^ uniquement pour avoir de quoi boire un demi-litre; en toute autre occasion, il dédaignera des centaines de mille roubles. Il m’avoua le soir meme ce vol, mais sans aucun signe de repentir ou dr confusion^ d'un ton parfaitement indifférent^ comme s'il se fût agi d’un incident ordinaire. J’essayai de le tancer comme il le méritait, car je regrettais ma Bible. Il m’écouta sans irritation, très paisiblement ; il convint avec moi que la Bible est un livre très utile, et regretta sincèrement que je ne l’eusse plus, mais il ne se repentit pas un instant de me l’avoir volée; il me regardait avec une telle assurance que je cessai aussitôt de le gronder. »
Meme insouciance pour ce qui regarde leur vie, leur avenir :
« Un forçat se mariera, aura des enfants, vivra pendant cinq ans au meme endroit, et, tout à coup, un beau matin, il disparaîtra, abandonnant lenimc et enfants, à la stupéfaction de sa famille et de l’arrondissement tout entier. »
Chose remarquable, Dostojewsky nous parle des qualités excellentes et solides de deux ou trois
L ANTllROrOLOGIb: DANS LA LITTÉRATURE MODERNE 167
forçats, amis dévoués, incapables de haine... Eh bien ! la description qu’il nous fait des fautes qui avaient entraîné ces malheureux à la maison de force, prouve quils n avaient pas commis de vrais crimes, au sens que nous avons donné à ce mot.
11 nous parle d’abord d’un vieux croyant de Staradoub, qui se chargeait de cacher les économies des forçats.
« Ce vieillard, dit-il, avait soixante ans environ : il était maigre, de petite taille et tout grisonnant. Dès le premier coup d’œil il m’intrigua fort, il ne ressemblait nullement aux autres, son regard était si paisible et si doux, que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et limpides. Je m’entretenais souvent avec lui, et rarement j’ai vu un être aussi bon, aussi bienveillant. On l’avait envoyé aux travaux forcés pour un crime grave. Un certain nombre de vieux croyants de Staradoub (province de Tchernigoff) s’étaient convertis à l’orthodoxie. Le gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de « défendre la foi ». Quand on commença à bâtir dans leur ville une église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s’occupait de commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement qu il souffrait « pour la foi ». Quand on avait vécu quelque temps aux côtés de ce doux vieillcird, on se posait involontairement cette question : Comment avait-il pu se révolter? Je l’interrogeai à plusieurs reprises sur « sa foi ». Il ne reniait aucune de ses convictions, mais je ne
108 LES APPLIC.mONS DE LANTIIROPOLOGIE CRIMINELLE
remarquai jamais la moindre haine dans ses répliques. Et pourtant, il avait détruit une église, ce qu’il ne désavouait nullement : il semblait qu’il fût convaincu que son crime et ce qu’il ap- [)elail « martyre » étaient des actions glorieuses. Nous avions encore cï autres forçats vieux croyants^ Sibériens pour la plupart, très développés, rusés comme de vrais paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément leur loi et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands défauts; ils étaient hautains, orgiieUleux et fort intolérants. Le vieillard ne leur ressemblait nullement : très tort, plus fort même en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse. Comme il était d’un caractère expansif et gai, il lui arrivait de rire non pas du rire grossier et cy~ nique des autres forçats, mais d’un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de simplicité enfantine, qui s’harmonisait parfaitement avec sa tête grise. Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu’on peut connaître un homme rien qu’à son rire; si le rire d’un inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c’est un brave homme. Ce vieillard s’était acquis le respect unanime des prisonniers; il léen tirait pas vanité. Les détenus l’appelaient grand-père et ne l’offensaient jamais. Je compris alors quelle inlluence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force, on sentait qu’eV cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je couchais dans la même caserne que lui. Une nuit, vers trois heures du matin, je me réveillai : j’entendis un sanglot lent, étouffé. Le vieillard était assis sur le poêle et lisait son eucologe manuscrit. 11 pleurait, je rentendais répéter : « Seigneur, ne m’abandonne pas! Maître! fortifie-moi. Mes
l’anthropologie dans la littérature moderne 169
pauvres petits enfants! mes chers petits enfants ! nous ne nous verrons plus ! « Je ne puis dire combien je me sentis triste. »
Or, en analysant « le crime » de cet homme, on voit que Dostoiewsky a tort de s’étonner de ses bonnes qualités. Il s’agit tout simplement d’un homme qui défendait la religion de son pays contre l’envahissement d’une nouvelle croyance, c’est une action comparable à un délit politique. Ce vieux croyant n’était qu’un révolté, ce n’était pas un criminel. « Et pourtant il avait détruit une église ! » exclame noire auteur. Oui, mais sans faire périr personne dans les tlammes, sans avoir l’idée de faire le moindre mal à qui que ce soit. Quel est le sentiment altruiste élémentaire qu’il avait donc violé ? La liberté de foi religieuse n’en est pas un. C’est un sentiment trop perfectionné, le fruit d’un développement intellectuel supérieur, qu’on ne peut pas s’attendre à trouver dans la moralité moyenne d’une population. A notre point de vue, l’incendie de l’église de Staradoub n’eût pas été un délit naturel. C’est un de ces faits qui, quoique punissables par la loi, restent en dehors du cadre de la criminalité que nous avons tâché de tracer. Eh bien, voilà que cet incendiaire non criminel est une des rares exceptions remarquées par notre auteur à la dégradation morale universelle qui l’entourait.
Une seconde exception nous est présentée dans cette figure angélique d’Aléi, un Tartare du Daghestan, qui avait été condamné pour avoir pris part à un acte de brigandage, mais voilà en quelles circonstances :
« Dans son pays son frère ainé lui avait ordonné
LOMBROSO. — Appl. de l'anlhr.
J 70 LF.S APPLICATIONS DE l’ ANTHROPOLOGIE CRIMINELLE
un jour de prendre son yatagan, de monter à cheval et de le suivre. Le respect des montagnards pour leurs aînés est si grand que le jeune Aléi n’osa pas demander le but de l’expédition : il n’en eut peut-être même pas l’idée. Ses frères ne jugèrent pas non plus nécessaire de le lui dire. »
lEvidemment, il s’agit d’un criminel malgré lui. Quoi d’étonnant qu’il eût une belle âme comme un beau physique? Dostoiewsky l’appelle « un être d’exception », — une de ces « natures si spontanément belles et douées par Dieu de si grandes qualités que l’idée de les voir se pervertir semble absurde ».
11 y a enfin le portrait d’un homme très honnête, serviable, exact, peu intelligent, raisonneur et minutieux comme un Allemand : Akim Akimytch. L’auteur nous le présente comme un original excessivement naïf; dans ses querelles avec les forçats, il leur reprochait d’être des voleurs, et les exhortait sincèrement à ne plus dérober... « Il lui suffisait de remarquer une injustice pour qu’il se mêlât d’une affaire qui ne le regardait pas. »
Eh bien, ce n’était pas non plus un criminel. « Il avait servi en qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le premier jour, (cti me raconta aussitôt son affaire. Il avait commencé par être junker (volontaire avec le grade de sous-officier), dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa nomination de sons-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une allnqne nocturne qui n eût aucun succès. Akim Akimytch usa de
l’anthropologir dans la littérature moderne 171
finesse à son égard et fit mine d’ignorer qu’il fût l’auteur de l’attaque : on l’attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au bout d’un mois, il invita amicalement le prince à venir lui faire visite. Celui-ci arriva à cheval sans se douter de rien ; Akim Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devant les soldats la félonie et la trahison de son visiteur ; il lui reprocha sa conduite^ lui prouva qu'incendier un fort était un crime honteux^ lui expliqua minutieusement les devoirs d'un tributaire; puis, en guise de conclusion à cette harangue, il fit fusiller le prince ; il informa aussitôt ses supérieurs de cette exécution, avec tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d’Akim Akimytch; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort; on commua sa peine; on l’envoya en Sibérie, comme forçat de la deuxième catégorie, c’est-à-dire condamné à douze ans de forteresse. Il reconnaissait volontiers qu'il avait agi illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non par une cour martiale. Néanmoins il ne pouvait comprendre que son action fût un crime.
« Il avait incendié mon fort, que devais-je faire? l’en remercier? » répondait-il à toutes mes objections.
« Akim Akimytch avait raison; il avait usé du droit de guerre, en punissant une trahison par la mort. L’exécution avait été méritée. Seulement son ignorance lui avait fait croire qu’il était autorisé à tenir conseil de guerre, juger et condamner régulièrement un brigand. Ce qu’il avait fait illégalement, à cause de son peu d’intelligence, qui ne lui permettait pas de connaître les bornes de son autorité, un conseil de guerre, convoqué dans les formes légales, l’aurait fait probablement de même ; le petit prince tri-
LUS APPLTCATFONS DE L’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE
biliaire n’aurait pas échappé à la fusillade. »
Voilà, si je ne me trompe, les seuls trois exemples d’honnêtes et braves gens que Dos- Loiewsky ait rencontré dans ses longues années de réclusion, les seuls qui ne lui inspirèrent pas de dégoût, qui devinrent ses amis, qui n’avaient rien du cynisme et de la frappante immoralité des autres. Ils n’avaient pas les caractères des criminels, tout simplement parce qu’ils n’étaient pas des criminels, parce qu’ils n’avaient lait que désobéir à la loi, sans être coupables de ce qui, à notre point de vue, forme le vrai crime. On voit comment ces exceptions confirment la règle, et quel appui elles donnent à notre théorie du délit naturel et à celle du type criminel.
Les seuls trois exemples que Dostoiewsk y ait rencontrés dans ses longues années de réclusion, qui n’avaient rien du cynisme et de la frappante immoralité des autres, n’avaient pas les caractères physiques des criminels, et n’étaient que des criminels politiques ou n’avaient point commis de vrai crime, au sens que nous donnons à ce mot.
La IFÉTE HUMAINE ET l’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE.
Si je devais être le critique de M. Zola, je ne pourrais être qu’un juge très partial; pour moi, les livres de M. Zola sont; avec ceux de Dostoiewsky et de Tolstoï, les seuls qui nous donnent une gamme nouvelle dans la monotonie littéraire de cette dernière partie du siècle, où l’on dirait que le nivellement politique s’étend jusqu’à la république des lettres.
Et je suis un admirateur de M. Zola, car je trouve en lui un allié d’autant plus précieux que
l’anthropologie dans la littérature moderne 173
je ne Tai pas recherché, et qu’il règne dans un empire bien différent du mien et bien plus étendu.
Auk charlatans scientifiques qui nient l’importance et la gravité de l’alcoolisme, ses liens avec le crime et la dégénération, V Assommoir est, peutêtre, la meilleure des réponses ; Germinal et la Fortune des Bougons nous donnent la démonstration de cette cruauté qui naît dans la foule, et à cause de la foule, et de l’influence des criminels et des fous dans les rébellions.
Les romans de M. Zola sont, en somme, des histoires modernes qui s’appuient sur des documents vivants, ainsi que les histoires en général sur des documents morts.
Il a aussi, bien souvent, la sobriété de l’historien, dédaignant les canevas compliqués si faciles à trouver, justement parce qu’ils sont faux et dont nous avaient imbus les autres romanciers. — Pour la Bête Humaine je devrais être encore plus partial, car, avec une générosité qui n’est pas très fréquente chez les écrivains , M. Zola a avoué avoir puisé souvent dans mon Homme criminel pour le canevas de son roman.
Et pourtant je dois être sévère pour celte œuvre, car, quoiqu’elle satisfasse pleinement ma vanité littéraire, elle ne satisfait pas, ce qui compte bien plus pour moi, l’amour de la vérité, ou du moins de ce qui me semble tel.
Et d’abord : c’est une étrange fatalité que le même couteau, donné comme marque d’amour conjugal, soit, tour à tour, l’instrument de tous les nombreux meurtres du roman, et que tous les assassinats, les déraillements et les suicides doivent toujours se passer à la Croix-de-Maupras,
174 LES applications de l’anthropologie criminelle
où ont eu lieu les premiers essais lubriques du président Grandrnorin.
Ou’un 2 rand nombre de criminels soient réunis
.'V' KJ
dans le petit cercle d’une gare secondaire et de scs environs, c’est déjà un fait étrange; mais il est encore plus étrange que tous ces crimes aient toujours lieu dans, cet endroit maudit qui porte déjà un nom lugubre, prédestiné, comme on dit dans rancien argot romantique.
Voilà un fait qui répugne aux lois de la probabilité ; car nous savons, par la statistique, que le nombre des criminels, comme celui des crimes, est presque le même sur une certaine série d’hommes, de kilomètres carrés et d’années, et ne peut pas se concentrer sur un petit bout de terre, sur quelques individus, et en si peu de temps.
11 y a là un retour atavistique, pourrait-on dire, aux vieux trucs des romantiques, pour qui toujours les événements fatals devaient se succéder dans certains endroits fatals, au moyen d’hommes et d’armes prédestinés.
Dans La Fortune des Rougons il y a même une certaine carabine qui sert aux meurtres du grandpère, du neveu et des gendarmes, leurs ennemis, coiïinie si la fatalité avait sa source non, danr l’instinct héréditaire, mais dans le froid instrument du meurtre.
La faute la plus grande de Zola, toutefois, n’est pas encore ici; mais bien plus dans la peinture de ses personnages criminels.
Zola, qui a peint admirablement le peuple empoisonné par l’alcool, la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, n’a pas, selon moi, étu-
l’anthropologie dans la littérature moderne 175
dié d’après nature les criminels, et cela parce que ceux-ci ne se trouvent pas si facilement et ne se laissent pas étudier aisément, même dans les prisons.
Ses criminels m’ont cet air indécis et faux de certaines photographies prises d’après des portraits et non d’après nature
C’est ainsi que moi, qui ai pourtant étudié des milliers de criminels, je ne saurais pas classifier son Roubaud, bon employé, bon mari qui, en surprenant, par accident, le secret des amours anciens, pas meme complets de sa femme avec Grandmorin, se jette sur elle et veut la tuer ; change ensuite d’idée, et finit par se décider, avec la complicité de sa femme, au meurtre du pseudo-adultère.
Peut-on le classifier un criminel par passion ? Mais, alors, c’est elle qu’il aurait dû tuer ; et après le meurtre de son rival, au moins auraitil dû se repentir.
Les criminels par passion sont, il est vrai, honnêtes comme Roubaud, mais ils tombent dans les crimes, tête baissée, sans complices, sans préméditation, et ils se répètent, ils avouent; ce sont même les seuls criminels qui éprouvent un vrai remords.
Lui, il n’a pas de remords ; pendant quelque temps il mène même une vie rangée, puis, tout à coup, il s’adonne au vin, au jeu, oublie sa femme et n’en est plus jaloux ; au contraire, il assiste, indilférent, à ses infidélités trop réelles cette fois.
Pourrait-on le dire un criminel-né, une B(He ? Mais alors, comment a-t-il vécu si longtemps sans
176 LES APPLICATIONS DE l’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE
débauches, sans crimes, et est-il un si bon employé? — Pourrait-il être un criminel d’occasion? Mais pour un homme exact, rangé, tranquille, comme doit être un bon employé des chemins de fer, la découverte des vieilles amours de sa femme pouvait-elle être une cause suffisante pour le faire tomber dans le meurtre prémédité, le plus grand des crimes?
Les criminels d’occasion, les « criminaloïdes », comme je les appelle, sont des demi-criminels, qui ont plusieurs des caractères des criminelsnés.
Or, les caractères physiques de Roubaud sont la barbe entière, les cheveux roux, les yeux vifs ; il n’a de particulier que les sourcils réunis, le front bas et la tête plate, il n’a presque aucun des caractères des criminels, ni au physique ni au moral, ni même dans la généalogie.
Selon M. Henri Héricourt {Reviie Rose), M. Zola s’est inspiré là d’un procès récent, celui du pharmacien Fenayrou qui aurait beaucoup de ressemblance avec Roubaud.
Le pharmacien Fenayrou était un homme de quarante et un ans, intelligent, mais peu rangé et débauché. 11 avait épousé, douze ans auparavant la plus jeune des filles de son ancien patron auquel il avait succédé.
La femme, âgée de dix-huit ans au moment de son mariage, qui n’avait consenti à cette union qu’avec répugnance, ne devait pas tarder à le tromper avec un élève de sa pharmacie ; et ce ménage à trois dura un temps que l’instruction n’a pas pu préciser, mais assez long toutefois pour que Gabrielle Fenayrou, fatiguée de sonpre-
l’anthropologie dans la littérature moderne 177
mier amant, ait eu l’occasion de le remplacer par plusieurs autres. Le mari qui, pendant ce temps, est devenu joueur et paresseux, est averti assez tard de l’inconduite de sa femme.
Sans trop y croire tout d’abord, il finit cependant, à la suite de querelles continuelles, par l’injurier, la frapper, la menacer de mort; et enfin il obtient d’elle l’aveu de ses relations avec son ancien élève Aubert, devenu pharmacien.
D’après son récit, la femme n’aurait obtenu le pardon de son mari que sur la promesse qu’elle l’aiderait à se venger, et elle aurait consenti à tout sans protester ; la voici qui écrit alors plusieurs lettres à son ancien amant, renoue ses relations avec lui, et finalement, sous le prétexte d’une partie de campagne, l’attire dans un guet-apens où elle aide son mari à l’assommera coups de marteau. Aubert, après le premier coup, se retourne, reconnaît son meurtrier et s’apprête à se défendre, mais sa maîtresse se jette sur lui, l’enlace, et le mari peut en toute sûreté achever son œuvre.
Après le crime, pas de remords de part ni d’autre. Bien au contraire, les époux criminels se livrent de nouveau à leurs distractions habituelles avec la plus parfaite tranquillité ; et l’opération paraît sans doute fort naturelle à Fenayrou, car, rencontrant un jour sa belle-mère, il l’aborde en lui disant : « Mère, eh ! bien, c’est fait; j’ai tué Aubert. »
Or, tous ces incidents nous montrent combien ce malheureux, sur lequel Zola aurait modelé son Roubaud, loin d’être un criminel par passion, est bien plus que Roubaud un demi-crimincl-né, un
178 LES applications de l’anthropologie criminelle
(f criminaloïde » entaché lui-même de l’hérédité morbide (il avait un frère idiot) et préméditant sa vengeance, attendant deux longs mois avant de la mettre à exécution; s’entourant de toutes les précautions pour -assurer l’impunité de son crime. Tel n’est certes pas l’homme honnête que la passion aveugle, et qui, pour un instant, voit rouge.
C’est bien plutôt le dégénéré chez qui la prédisposition a trouvé l’occasion de se révéler, de se développer.
On peut en dire autant d’Eyraud, de ce meurtrier célèbre dont on s’est peut-être trop occupé ; Eyraud est aussi pour moi un criminel d’occasion, ou pour mieux dire un criminaloïde ; s’il n’eût pas rencontré Gabrielle Bompard (et la rencontre a eu lieu bien tard dans sa vie), il n’aurait été qu’un demi-criminel, un courtier d’affaires véreuses, un escroc tout au plus ; et c’est d’un courtier grossier qu’il a la physionomie. Avant l'assassinat, il n’avait jamais commis de grands crimes, il n’avait pas (qu’on sache) de tares héréditaires ; mais, toutefois, il n’était point dépourvu de caractères criminels, tels que l’énorme envergure, les rides anomales, la brachicéphalie exagérée, l’asymétrie de la bosse frontale, l’activité génésique précoce et énorme, l’écriture spéciale des criminels, l’impulsivité violente qui l’entraînait, souvent sans motif sérieux, et l’insensibilité morale grâce à laquelle il a prémédité un meurtre si horrible et dont il parlait comme d’une affaire sans importance (1).
^ (1) Voir V Anlkropologie criminelle et ses récents progrès. F. Alcan, 2” édit., 1891, p. 94 et suivantes.
l’anthropologie dans la littérature moderne 179
La vraie bête humaine^ Jacques Lantier, a bien quelques caractères anatomiques du criminel-né : les cheveux plantés drus, frisés, ainsi que les moustaches, si noires qu’elles augmentaient la pâleur de son teint, la mâchoire volumineuse ; et chez lui le penchant au crime est justifié par l’hérédité, par l’alcoolisme et par la maladie, d’où lui vient une excessive sensibilité alcoolique (la moindre goutte d'alcool le rendait fou) ainsi que ces accès de fièvre et de violente céphalée.
Et il est tout à fait vraisemblable que sa passion pour le meurtre des femmes jeunes remplace en lui la passion charnelle.
Mais, selon moi, Fauteur a fait fausse route, en lui concédant une vraie jouissance sexuelle, normale, pour quelque temps, avec Séverine, sans aucune arrière-pensée de meurtre, tandis que ces malheureux, au moins tous ceux que j’ai étudiés et soignés, n’éprouvent jamais d’intermittence dans leur maladie (1).
Les vrais criminels-nés épileptiques n’ont pas cette courtoisie de manières, cette pitié infinie pour leurs victimes que possède Jacques ; impassibles à la douleur eux-mêmes, analgésiques, ils ne com- [>rennent jamais la douleur chez les autres.
Par contre, Zola a bien saisi, et selon mes plus récentes observations, cette sorte de vertige et d’amnésie épileptique qu’il fait subir deux ou trois fois à Jacques.
« 11 avait fini par se trouver au bord de la Seine sans s’expliquer comment... Ce dont il gardait la sensation très nette, c’était d’avoir jeté du haut
(1) Lombroso. Delitti di libidine , 2'* étiil., 1886.
180 U:S APPLICATIONS DE l’ANTHHOPOLOGIE CRIMINELLE
(le la berge le couteau resté dans sa manche à
sou poing Puis il ne savait plus, hébété, absent
(le son être où l’autre s’en était allé aussi avec le couteau ! »
« ... Il était dans son étroite chambre de la rue Carclinet, tombé en travers de son lit, tout habillé. L’instinct l’avait ramené là, ainsi qu’un chien fourbu qui se traîne à sa niche. D’ailleurs il ne se souvenait ni d’avoir monté l’escalier, ni de s’étre endormi. Il s’éveillait d’un sommeil de plomb, effaré de rentrer brusquement en possession de lui-même, comme après un évanouissement profond.
Peut-être avait-il dormi trois heures, peutêtre trois jours. »
Jamais je n’ai trouvé une description plus parfaite de la maladie que j’ai baptisée vertige criminel épileptoïde.
Mais, ici encore, une erreur de fait naît en lui d’une velléité mal satisfaite d’érudition qu’il est bien étrange de trouver dans un écrivain aussi peu académique que M. Zola.
C’est lorsque le romancier explique ces instincts sensuels^ sanguinaires, par un atavisme de sa façon <( pour le besoin de venger le mal que (( les femmes avaient fait à sa race, pour la rance cime amassée de male en male depuis la pre- « miôre tromperie au fond des cavernes ». Il y a ici une erreur de fait. Les femmes primitives n’ont jamais fait de tort aux hommes ; plus faibles qu’eux, elles ont toujours été leurs victimes. Et ces instincts sanguinaires sexuels s’expliquent par un bien autre atavisme qui remonte jusqu’aux animaux inférieurs, par les luttes entre les mâles pour la conquête de la femme qui restait au plus
l’anthropologie dans la littérature moderne 181
fort, et par les coups qu’on infligeait à la femme pour la réduire à l’esclavage conjugal, luttes dont les traces subsistent encore dans l’histoire romaine (rapt des Sabines) et dans les rites nuptiaux de presque tous les pays européens et des Néo-Zélandais où l’on voit l’époux assommer à demi sa femme avant de l’emmener dans le lit conjugal.
• Je dois ajouter qu’un dégénéré épileptique, tel que Jacques, devait avoir un caractère très violent, une impulsivité sans cause, une profonde immoralité datant de la première enfance, tandis qu’au contraire, sauf dans les moments de férocité sexuelle, il paraît un parfait honnête homme ; il n’a jamais commis de crimes dans son enfance et au rebours des délinquants nés, il est toujours plein de remords pour chaque crime, même pour les crimes non exécutés, mais seulement projetés, comme lorsqu’il rêvait de tuer Flora et l’épouse inconnue ?
Pour ce qui est cependant de sa monomanie sexuelle sanguinaire, je trouve tout à fait juste cette aversion instinctive d’honnête homme qu’il ressent à la pensée de tuer quelqu’un qui ne soit pas une femme jeune et jolie, de tuer Roubaud son rival, malgré les circonstances favorables et les suggestions de Séverine. « Tuer cet homme^ mon Dieu , en aurait-il le droit ? Quand une mouche Timportunait, il la broyait dune tape. »
« Un jour qu’un chat s’était embarrassé dans ses jambes, il lui avait cassé les reins d’un coup de pied; mais cet homme, son semblable!... 11 dut reprendre son raisonnement pour se prouver
LOMBROSO. — Appl. de l’anthr.
182 LES Al’I'LICATJO-NS DE l’aNTHROPOLOGIE CRIMINELLE
rion droit au meurtre, les droits des forts que pônent l(;s faibles. Mais après, cela lui pamismit momU'ueux, inexécutable , impossible ; en lui riiommc civilise se révoltait, la force acquise de l’éducation, le lent et indestructible échafaudage des idées transmises à son cerveau affiné, meublé de scrupules, repoussait le meurtre avec terreur dès qu'il se mettait à le raisonner. Oui, tuer dans un emportement de l’instinct; mais tuer en le \oulant, par calcul, par intérêt, non jamais, jamais il ne pourrait. »
11 y a donc beaucoup d’artifice, mais il y a aussi beaucoup de vrai dans ce caractère, ce qui est le principal; un aliéniste, toutefois, ne peut pas n’y pas voir des défauts, des lacunes en plus graad nombre que les traits de ce genre.
Au contraire où l'auteur a vu juste (et certainement il a copié d’après nature), c’est dans le personnage de Séverine. Celle-ci n’est pas une criminellenée ; sexuelle, dépravée toute jeune, n’éprouvant l’amour que dans Tadultère, elle feint, et reste bonne épouse et bonne ménagère jusqu’au jour où roccasion la jette dans le mal... Elle est liée à son mari et pour cela elle devient son complice dans le crime, sans horreur ; et puis, prise d’amour pour Jacques, elle éprouve du dégoût pour son mari et voudrait convertir son amant en meurtrier.
« C’était en elle un besoin grandissant d’avoir Jacques à elle, tout à elle, de vivre ensemble les jours et les nuits, sans jamais plus le quitter. »
Son horreur pour son mari s’aggravait ; la simple présence de cet homme la jetait dans une excitation maladive intolérable. Si docile, d’une
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complaisance de femme tendre, elle s’irritait dès qu’il s’agissait de lui, et s’emportait au moindre obstacle qu’il mettait à ses volontés.
« La tranquillité pesante où elle le voyait, le coup d’œil indifférent dont il accueillait ses colères, son dos rond, son ventre chargé, toute cette graisse morne qui ressemblait à du bonheur achevait de l’exaspérer. Oh ! s’en aller au loin !
« Un jour qu’il remonte, livide, lui dire qu’en passant devant une locomotive il avait senti le tampon lui effleurer le coude, elle songea que, s’il était mort, elle serait libre.
« Elle serait partie avec Jacques pour l’Amérique. Elle qui, autrefois, sortait si rarement, avait à cette heure la passion de voir les paquebots partir ; elle descendait sur la jetée, s’accoudait, suivait la fumée du navire. Et dans le moment décisif, elle se jette éperdument au cou de Jacques ; elle colle sa bouche ardente contre la sienne... Comme elle l’aimait !... et comme elle exécrait l’autre !
<( Ah 1 si elle avait osé... déjà vingt fois, ellemême aurait fait la besogne ; elle se sentait trop douce, il fallait le poing d’un homme.
(( Et ce baiser qui ne finissait pas, c’était tout ce qu’elle pouvait lui souffler de son courage, la possession pleine qu’elle lui promettait, la communion de son corps. Lorsqu’elle ôta sa bouche enfin, elle n’avait plus rien à elle ; tout entière elle crut être passée en lui. »
Eh bien I elle est toujours comme cela la femme criminelle ; une criminaloïde (voy. le 2° vol. de r Homme Criminel) qui, lorsqu’elle n’est paspressée par les occasions (et ces occasions pour elle sont toujours dans l’amour) n’est capable d’aucun crime ; aussi quand elle en commet un, elle se sert du
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bras d’un autre, qui est toujours son amant, étant trop faible pour raccomplir elle-même.
Les caractères anatomiques, ainsi que les physionomies, s'ils ne sont pas ceux du criminel-né, ont pourtant quelques lignes qui les en rapprochent.
« Elle avait des cheveux très noirs et très épais qui formaient comme un casque sur son front ; le visage long, la bouche forte, les yeux larges, bleu de pervenche. »
Justement, M. Héricourt trouve que bien des lignes de cette femme se retrouvaient dans Gabrielle Fenayrou, la complice de son mari, et ajoutons dans Gabrielle Bompart.
Gabrielle Fenayrou est âgée de 30 ans, c’est une grande brune au teint très mat ; ses cheveux sont très noirs, l’ovale de sa figure est allongé, et ses yeux ont une certaine dureté qu’accentuent des pommettes saillantes et disgracieuses.
Gabrielle Fenayrou prétendit avoir été terrorisée par les menaces que son mari avait proférées contre elle, fanatisée d’autre part par l’amour qu’elle ressentait pour lui, et elle aurait subi sa volonté pour réparer sa faute. Dans l’appréciation de ce système de défense, l’acte d’accusation ht remarquer l’énergie et le sang-froid apportés par cette femme dans la perpétration de l’assassinat; les facilités qu’elle avait eues, au cours de la longue préméditation qui avait précédé le meurtre, de prévenir Aubert sans danger pour elle, donnaient à croire qu’elle avait obéi à un sentiment de haine profonde contre son ancien amant.
Mais cette interprétation semble, à Héricourt