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L’ ANTHROPOLOGIE DANS LA LITTÉRATURE MODERNE

même , d’une psychologie un peu épaisse ; il n’est pas besoin de recourir à des mobiles restés mystérieux, pour expliquer les actes absolument étranges de certaines femmes. Peut-être que Zola aurait complété son tableau s’il avait connu Gabrielle Bompard qui allie et mêle à la prostitution la passion du meurtre, lorsqu’elle s’attache à un homme méchant, et se passionne pour la vertu et dénonce elle-même son complice, lorsqu’elle devient la maîtresse d’un homme vertueux. Ces femmes changent de personnalité en changeant d’amant ; et puis elles tiennent surtout à jouer un rôle dans le monde misérable où leurs passions changeantes les abîment (1).

Zola a peut-être été moins heureux avec Flora ; — blonde, forte, à la bouche épaisse, aux grands yeux verdâtres, au front bas sous de lourds cheveux.

Selon le canevas du roman, celle-ci serait une criminelle par passion; honnête toute sa vie, elle commet un premier et dernier crime par jalousie ; mais le procédé du crime (faire dérailler un train pour atteindre sa rivale et son amant) n’est pas celui que choisissent les criminels par passion qui ne peuvent pas méditer de loin leur crime, et qui tuent en plein jour sans guet-apens; il est vrai toutefois qu’il est dans l’imagination des femmes criminelles (Héricourt) de trouver des coups indirects et très compliqués et sans proportion avec le but à atteindre ; mais tout cela n’est que l’effet de leur faiblesse.

Mais dans une virago aussi forte que nous

(1) Voir V Anthropologie criminelle, etc,, id.

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pointe cette Flora (vierge guerrière, aux bras solides et durs d’un garçon), cette raison manque complètement. Et lorsqu’elle médite son crime, poussée beaucoup moins par une pensée de vengeance que par un besoin de faire du mal pour se üuérir du sien, elle est alors une criminelle-née, plutôt qu’une passionnelle; et dans ce sens nous approuverions fort ce caractère qu’il donne à Flora : une force musculaire monstrueuse qu’on observe très fréquemment dans les criminellesnées ; ainsi, la fille Boliours, portant toujours des vôtements masculins, avait une force musculaire remarquable ; son arme est un marteau et avec cette arme elle assomme nombre d’hommes.

J’ai connu à Turin une meurtrière, fille de joie, qui, modèle à Paris, a tué, par raison d’argent et par amour, un peintre dont elle portait le portrait Latoué sur le bras ; cette malheureuse a deux ou trois fois lutté avec cinq gardiens de la prison ; libérée, elle était le chef de tous les erredins de Turin, les défiant à la lutte ; un jour même je la trouvai vêtue d^une chemise rouge, brodée d’épaulettes militaires : « C'eut mon enseigne^ me disaitelle, car je suis capitaine des gredins. »

Toutefois ces femmes sont bien différentes de Flora; certes il s’en faut que leur amour soit unique.

De même, on pourrait croire copié d’après nature ce penchant qui jette les deux femmes criminaloïdes dans les bras de la Bête humaine. U y a, on effet, une vraie affinité élective qui enlace ces malheureux criminels des deux sexes.

Toutelois, la démonstration n’en est pas trop

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évidente, car dans l’espace borne où sont accumulés tant de criminels, il n’y a pas trop de liberté dans le choix.

Mais à propos des romans qu’inspirent les découvertes de l’anthropologie criminelle, on ne peut oublier le Disciple de Paul Bourget.

C’est l’histoire d’un jeune coquin nommé Greslou, qui, après avoir fait de sérieuses études philosophiques, s’éprend d’un enthousiasme fou pour les idées d’un certain célèbre philosophe, grand savant et parfait honnête homme. Le jeune Greslou, entré comme précepteur dans la famille de Jussat, veut faire de la psychologie expérimentale — Pangloss disait : physique expérimentale — et il séduit Charlotte de Jussat. Puis, quand la séduction a été complète, au lieu de se tuer, comme il l’avait promis, il a peur de la mort et il s’enfuit. Charlotte se tue, et on attribue son suicide à un empoisonnement. Finalement Greslou est acquitté ; mais le frère de Charlotte, qui connaît son crime, le tue comme un chien. On nous excusera de raconter d’une manière aussi imparfaite ce beau drame psychologique. Nous n’avons pas à étudier ici le côté littéraire et le côté romanesque du Disciple.

Ce qui nous intéresse, c’est de démêler, si possible, le rôle que le savant philosophe Adrien Sixte, le maître intellectuel de Greslou, a joué dans le crime commis par son disciple. A quel point le vieux et honnête savant, qui jadis, dans son austère réduit, composa un livre sur V Anatomie de la volonté et un autre sur la Psychologie de Dieu y peut-il être rendu responsable de toutes les

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infamies que va commettre Gresloii ? Suffit-il que Greslou s'appuie sur les ouvrages du maître pour que le maître soit incriminé ? Bourget n’a pas ose trop insister sur ce point délicat, et même il semble qu’il n’ait pas d’opinion bien nette à ce sujet, puisqu’il insiste sur le côté maladif, mobile, maniaque, presque vicieux dès l’enfance, qui caractérise le triste héros de ce drame. Assurément Adrien Sixte n’est pas la cause de ces instincts de mensonge, de sensualité et d’hypocrisie : dès le début, Pierre Greslou fut un être mal équilibré, pervers, un de ces criminels-nés dont les savants psychologues italiens sont en voie de nous faire l’histoire naturelle détaillée.

Mais Greslou, au moment de l’adolescence, alors que l’intelligence s’ouvre à toutes les idées qu’on lui soumet, a lu les livres d’Adrien Sixte ; il les a dévorés, il s’en est imprégné. Aussi, à peine est-il sorti de l’école et entré dans le monde, c’est-à-dire dans le château de Jussat, qu’il veut mettre à l’épreuve les théories de Sixte et séduire de Jussat. Qu’est-ce qui a pu lui inspirer cette idée saugrenue ? Serait-ce par hasard le livre de Sixte sur l’anatomie de la volonté ? Ici, nous devons l’avouer, le rapport entre le maître et l’élève ne se voit pas bien, car, enfin, dans quelle partie de ses œuvres Adrien Sixte recommandet-il de séduire une jeune fille ? Est-ce que cela fait partie de la psychologie générale ? Bizarre entreprise, digne d’un pion, non d’un savant, que d’aller étudier l’amour en menant à mal, à force d’hypocrisies et de mensonges, cette noble et généreuse Charlotte de Jussat. Sixte ne se souciait guère de l’amour, étant plongé dans une de ces

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profondes psychologies où l’amour ne joue qu’un rôle bien médiocre. Sixte n’a jamais recommandé l’amour, coupable ou non. Sans avoir lu son livre, nous pouvons être assurés qu’on n’y trouvera pas un seul passage où Greslou puisse trouver un point d’appui pour s’excuser.

Ici nous n’avons qu’à copier une des plus belles pages de M. Ch. Richet, ce physiologiste et psychologue puissant, qui est une des plus belles gloires de la France contemporaine, car il nous rappelle ces génies à nombreuses faces, tels que Diderot, Voltaire, Léonard de Vinci, qui ne se retrouvent que dans les races latines.

Greslou (1) a — cela n’est pas douteux — trouvé en lui-même et non dans le livre de Sixte tous les éléments de son forfait. Ce déséquilibré, ce raté, n’a pas eu besoin d’un maître pour être un malfaiteur. 11 était tout prêt à l’être, et le livre de Sixte ne fut que Foccasion de son crime. 11 aurait lu Balzac ou Stendhal, ç’aurait été la même chose. S’il n’avait eu sous la main que Tacite ou Suétone, il aurait pris Tacite ou Suétone pour ses inspirateurs. Alors pourquoi accuser de son crime l’innocent Adrien Sixte ?

« Même à supposer qu’il y ait dans le livre de Sixte des négations de toute morale, de la morale sociale, comme de la morale individuelle, cela n’impliquerait aucunement l’innocence de Greslou. Quand un cheval fait un écart, on le corrige, par la cravache ou l’éperon, pour lui apprendre à ne pas recommencer. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les hommes ? Est-ce que le fait d etre mené par ses passions implique qu’on

(1) Voir Revue scientifique^ 19 août 1889.

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ne doit pas être châtié si ces passions sont mauvaises ? Une hôte venimeuse est absolument innocente au point de vue de la morale ; elle suit son instinct de destruction. Devons-nous, à cause de son innocence morale, la respecter davantage ? Non, certes ; eh bien, les êtres malfaisants, les menteurs, les hypocrites, les lâches pareils à Greslou méritent le même sort. On peut bien, pour Tamour de l’art, discuter la question de savoir s’il sont ou non responsables et s’ils doivent être punis. Mais c’est une question subsidiaire, qui ne doit venir que plus tard. Ils sont malfaisants et criminels, cela suffit ; ils méritent punition et mépris. Punition, comme la vipère qui est blottie dans l’herbe ; mépris, comme le chien qui ne sait pas chasser ou qui fuit quand il sent l’odeur du loup, comme dans l’arène le taureau qui ne sait pas affronter l’épée de Y Espada.

« Il y a quelques mois, on parlait beaucoup d’un petit gredin nommé Ghambige, qui a inspiré certainement M. Bourget. Ghambige est une autre sorte de maniaque ; c’est un fou dans le genre de Greslou, et, s’il est possible, un plus lâche coquin encore, puisqu’il a eu cette peur de la mort qui est un des derniers degrés de la lâcheté. Mais, malgré les connaissances littéraires de Ghambige, jamais on n’a songé à prendre au sérieux les phrases prétentieuses de ce polisson et à faire retomber son crime sur les romanciers ou les philosophes qu’il disait avoir étudiés. G’était un criminel, un peu moins excusable peut-être que le charretier ivre qui enfonce un couteau dans le ventre de son camarade d’ivresse. Il n’y a pas de philosophie là dedans. Responsables ou non, l’un et l’autre, le charretier et Ghambige, doivent être sévèrement punis, et l’on a trouvé, non sans

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raison, que la justice avait été bien clémente pour l’assassin de Sidi-Mabrouk.

« Mais revenons à Pierre Greslou. Il semblerait, d’après l’auteur, que les théories de M. Sixte ont déterminé ses actes. Cela me paraît très hypothétique. Est-ce que jamais une théorie abstraite a pu conduire à un mouvement de la passion ?

Depuis quand une idée religieuse empecha-t-elle un acte coupable d’être exécuté ? L’ivrogne a beau savoir que l’alcool est funeste, quand il se trouve en présence d’une bouteille de vin, il ne pourra s’empêcher de la boire ? Le joueur sait parfaitement bien que le jeu flétrit et pervertit tout : va-t-il alors cesser de jouer? Les hommes sont menés par des passions, non par des idées abstraites. C’est même un phénomène bien surprenant, assez peu honorable pour notre pauvre raison humaine, que de voir l’impuissance presque absolue des idées à passer dans le domaine des réalités. Parce qu’un raisonnement a ébranlé notre raison, cela ne change pas notre conduite. On peut dire que nous faisons tous, les uns et les autres, deux parts de notre vie : Lune de théorie, l’autre de fait, qui n’est pas touchée par la théorie. Nous nageons dans une contradiction perpétuelle qui serait grotesque si elle n’était générale et sans exception. Le chrétien convaincu devrait sauter de joie en apprenant la mort de son enfant, emporté dans un monde meilleur, devenu un ange du ciel, au lieu d’une misérable créature exposée au péché. Tout catholique bien convaincu, au lieu de s’occuper des basses agitations de cette terre, devrait se vêtir de bure et aller au loin pour évangéliser les nations ; tuer, afin de leur éviter la damnation éternelle, les petits Chinois ou les petits nègres qu’il rencontre, s’il n’a le loisir de les convertir à sa foi. Le matérialiste

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devrait se repaître des plus grossières jouissances, sans se préoccuper de justice, de charité, de gloire, soucieux seulement de s’éviter à lui-même la misère et la maladie. En un mot, de n’importe quel côté que nous nous tournions, nous sommes pétris de contradictions : entre nos idées et nos actes, il existe un désaccord perpétuel : ce qui nous guide, c’est bien moins notre raisonnement que nos instincts, nos passions, notre caractère.

<c D’ailleurs, depuis qu’il y a des hommes et des écrivains, tout a été dit, tout a été osé. On n’a reculé devant aucune affirmation, quelque téméraire qu’elle ait pu paraître. Alors ceux qui veulent commettre une mauvaise action peuvent invoquer, pour s’excuser, le texte qui leur plaira. Ils ne seront pas embarrassés de trouver ce texte dans le colossal recueil des littérateurs de tout pays et de tout temps. Mais prétendre que Sixte est la cause du crime de Greslou, et faire remonter la responsabilité du forfait de Greslou au philosophe qui a émis sur la morale et la métaphysique certaines idées plus ou moins subversives et contraires à l’opinion vulgaire , c’est comme si l'on allait rendre les chimistes responsables des crimes commis avec la dynamite. Je choisis cet argument, parce que Sixte le donne lui-même quelque part, et qu’il n’est ni réfuté ni réfutable.

« Donc, en dépit de M. Brunetière, nous dirons aux savants, philosophes ou physiciens, médecins ou chimistes, astronomes ou géologues :

Allez de l’avant, hardiment, sans regarder derrière vous, sans vous occuper des conséquences, logiques ou absurdes, qu’on pourra déduire de vos travaux. Cherchez la vérité, sans avoir le souci des applications qu’elle comporte ; soyez sûrs qu’une vérité est toujours bonne à dire, et que ni la morale, ni la société, ni l’humanité ne

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peuvent avoir pour bases l’erreur et la routine. »

Ajoutons de notre part que si la littérature puise à une source tout à fait nouvelle et féconde, dans ces études-là, notre science nouvelle trouve un aide puissant dans les documents accumulés dans leurs chefs-d’œuvre par ces maîtres en observation humaine, qui peuvent compter autant et plus que les plus érudits anthropologistes et qui, en attendant, nous frayent des voies de communication incomparables avec le public. C’est dans les romans de Sacher-Masoch, et de Zola (Nana et Vénus Im-Pelz par exemple) que les aliénistes ont dû puiser pour avoir le type complet d’une psychopathie sexuelle dans laquelle les hommes se font les esclaves de la femme, en se réjouissant d’en être avilis, écrasés, comme des bêles de somme ; on a appelé même cette forme de maladie Masochisme (voir la belle Pstjchopatie sexualis de Kraft-Ebbing) ; de même qu’on a appelé Sadisme après les romans de de Sade, le tic morbide de jouir de la femme en la torturant, Rleist dans Penthelex^ Sylvestre dans Brunhilde^ etc., en ont fait inversement une application à la femme qui se plaît à mordre et à blesser l’homme.

Mais, si tout cela est vrai dans la psychiatrie, cela n’est pas du moins toujours acceptable dans l’art; nul doute que les exagérations du vrai ne sont pas utiles à la littérature ; car nous sommes les premiers à le dire, le vrai n’est pas toujours beau ; il y a de belles fenlmes fardées et méchantes, et des anges de bonté qui sont laids.

Pour comprendre cette contradiction sans s’éloigner de la nature, rappelons que l’œil ne voit pas les images des choses comme elles sont, comme

des photographies, mais qu’il fait un vrai choix parmi les images successives; qu’il voit, en somme ce qu’il veut voir.

Bertillon écrit très bien dans sa Photogi'aphie pidicÀaire :

« On est maintenant unanime à reconnaître l’erreur de certains peintres qui, pour serrer la nature de plus près, ont osé transporter, sans choix dans leurs combinaisons picturales, les combinaisons extraordinaires de mouvement révélées par la photographie instantanée. Nous avons beau être prévenus et môme intimement convaincus que les poses excentriques que l’on nous met sous les yeux sont calquées sur la nature même, notre intellect dérouté n’arrive pas, malgré tous ses efforts, à y retrouver l’allure qui, jusqu’à ces jours, caractérisait purement le cheval à nos yeux. L’image soumise à notre examen nous impressionne d’autant moins au point de vue esthétique, qu’elle nous intéressera davantage sous le rapport savant. »

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