‹ Les applications sociales de la solidarité, leçons professées à L'École des hautes études sociales;Chapitre 17 sur 72 · IZ · texte numérisé non relu

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tions il faut prendre à l'égard de ces petits êtres qui souvent mouraient en route autrefois ; l'état civil n'exige

plus, pour la déclaration de naissance, le transport de l'enfant à la mairie : un certificat du médecin ou de la sage-femme suffît.

Ainsi donc, le froid agit d'autant plus que l'enfant est plus petit, plus chétif ; mais il est encore une autre cause qui a aussi d'autant plus d'influence que l'enfant est plus débile, c'est l'alimentation.

L'été, les nouveau-nés succombent bien plus que les enfants âgés déjà de quelques mois. M. Staës- Brame a publié sur ce côté de la question une courbe très intéressante.

A Lille, la mortalité par diarrhée est plus grande en été qu'en hiver, mais, en outre, elle est d'autant plus considérable que l'enfant est plus jeune. On voit, sur la figure S, que les enfants meurent plus de gastro-entérite pendant le premier trimestre de leur première année que pendant le second, pendant le second que pendant le troisième, etc., mais on voit toujours cette mortalité s'accroître d'autant plus que la température du mois s'élève davantage.

Il est encore une autre cause qui joue un très grand rôle dans la mortalité des enfants, et M. Bertillon père, qui a si bien étudié ces questions, y insiste vivement, c'est l'illégitimité. M. Bertillon montre qu'en France, de i856 à 1860, la dîme mortuaire a été :

Pour les enfants légitimes, de. . , ,. 167,5 pour i 000/ — illégitimes, de. . . 326,5 —

et M. Bertillon, dans une série de conclusions que je ne rapporterai pas en détail, dit que cette mortalité est plus grande dans les* campagnes que dans les villes.

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Les enfants illégitimes succonibent donc dans une proportion deux fois plus forte que les enfants légitimes.

Quels sont les remèdes qu'on peut apporter à ces causes diverses de mortalité infantile?

Prenons d'abord la plus importante, la diarrhée. Si on examine la courbe de la mortalité par diarrhée des enfants de o à i an, à Paris, pendant l'année 1898 (lig. 9), on voit qu'elle a été telle, en août, qu'elle s'est élevée jusqu'aux chiffres de 265 et 2 85 par semaine.

Que n'eût-on pas dit si 260 et 285 adultes étaient morts en 7 jours d'une autre maladie, du choléra, par exemple ?

Sur la figure 9, on voit deux courbes superposées ; la supérieure, qui est la plus considérable, comprend les enfants élevés au biberon ; l'autre, l'inférieure, qui s'élève beaucoup moins liant, comprend les enfants élevés au sein.

Les enfants meurent donc de diarrhée, surtout quand ils sont allaités artificiellement; ils en meurent aussi, quoiqu'en moins grand nombre, quand ils sont nourris au sein.

Que faire contre cette terrible cause ?

Lorsque nous étions à la Charité, nous interrogions souvent les mères revenues dans notre service pour accoucher, afin de savoir ce qu'étaient devenus les enfants que nous avions antérieurement mis au monde. Très souvent elles nous répondaient : Il est mort !

A quoi cela tenait-il .^^

lA LES APl^LlCATlONS SOClALEâ DE LA SOLlDAlUTE

Si les nouveau-nés sont bien soignés à Thôpital, pendant le temps qu'ils y séjournent, il n'en est plus de même ensuite : les mères ne reçoivent plus aucun

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conseil médical, elles sont abandonnées à elles-mêmes ou aux suggestions de leurs voisines ; elles cessent de nourrir pour les raisons les plus futiles ; elles font

La MORTALITE INFANTILE l5

absorber à leurs enfants soit du mauvais lait, soit des liquides divers, vin, cidre, etc., elles leur donnent des aliments solides, et les pauvres petits, dont le tube digestif n'est fait que pour absorber le lait pur et léger qui vient du sein de la femme, sont vite emportés par la diarrhée. Ce qui manque surtout aux mères, c'est une bonne direction ; elles ne demandent pas mieux que de conserver leurs bébés qu'elles aiment, mais, sans le vouloir, et grâce aux préjugés qui régnent autour d'elles, elles commettent fautes sur fautes, et les nourrissons succombent.

En 1892, nous avons demandé au Directeur de l'Assistance publique, M. Peyron, l'autorisation d'organiser une Consaltation de nourrissons. Ce que nous voulons surtout, c'est prévenir les maladies du tube digestif par une hygiène alimentaire bien réglée. Une fois par semaine, les enfants nous sont apportés, ils sont déshabillés, examinés, pesés. De toutes nos forces nous encourageons l'allaitement au sein; dans les cas seulement où il est insuffisant, nous donnons quotidiennement une certaine quantité de lait de vache de bonne qualité et stérilisé ; nous n'accordons que ce qui est nécessaire, nous évitons avec grand soin la suralimentation.

Les enfants nous viennent aussi pendant leur seconde année, c'est-à-dire pendant les périodes difficiles de la dentition et du sevrage.

Au lieu d'abandonner à elles-mêmes des mères désireuses de bien faire, mais ignorantes et pauvres, il nous semble préférable de les conseiller, de les aider; aussi un de nos élèves, le D^^ H. de Rothschild a-t-il

iG LES APPLICATIONS SOCIALES DE LA SOLIDARITE

appelé ces consultations une véritable Ecole des mères.

Depuis 1892, de nombreuses Consultations de nourrissons ont été fondées à Paris: en 1893, par le D' Yariot, aujourd'hui secrétaire de la Ligue contre la mortalité infantile; en 189G, par le D' H. de Rothschild, notre trésorier et par le D' Dubrisay.

En 1895, à l'instigation de M. Paul Strauss, le Conseil général de la Seine en a fondé d'autres dans les maisons de secours de la ville de Paris et du département ; il y en a deux encore installées dans le YIIP arrondissement par M. Ch. Risler et le D' Bresset ; une à rhôpital Tenon, organisée par le D' Boissard, etc.

En province, le D"^ Dufour (de Fécamp) en a créé une, en 189/i, sous l'heureuse dénomination de Goutte de lait, et depuis, au Havre, à Rouen, à Versailles, à Saumur, à Clermont-Ferrand, à Bar-le-Duc, etc., existent des institutions qui portent ce dernier nom:

A l'étranger, on fonde aussi des Consultations de nourrissons ; il y en a à Liège, à Florence, à Bruxelles, à Hodimont, à Québec (Canada) et à Témesvar (Hongrie).

Quels ont été nos résultats.^ La moiialilé par gastroentérite a complètement disparu des consultations cpic nous avons successivement fondées à la Charité en 1892, à la Maternité en 1896 et à la Clinique d'accouchement de la Faculté de médecine en 1898. En 1898 et pendant les années qui ont suivi, en 1899, en 1900, en 1901 et même en 1903, nous n'avons pas perdu un seul enfant de gastro-entérite. Au-dessous des colonnes si élevées, qui indiquent la mortalité par diarrhée dans la ville de Paris, nous ne pouvons donc, pour nos Con-

LA. MORTALITE INFANTILE I7

sultations de nourrissons, que tracer une ligne droite correspondant à zéro. Et il ne s'agit pas de quelques enfants seulement ; nous en dirigeons actuellement i5o environ.

Deux raisons permettent de comprendre pourquoi nous arrivons à ce résultat.

Nous commençons à surveiller les enfants aussitôt après leur sortie de l'hôpital, nous ne les laissons donc pas devenir malades, car mieux vaut prévenir que d'avoir à guérir.

De plus, nous obtenons que presque toutes nos femmes nourrissent.

La figure lo indique les proportions relatives des divers modes d'allaitement dans notre consultation : la première colonne correspond à l'allaitement au sein ; la seconde, à l'allaitement mixte ; la dernière, à l'allaitement artificiel.

Ce tableau montre que 94 pour 100 de nos enfants (70,1 -4- 23,8) prennent dans le sein de leur mère tout ce qu'il peut fournir, et que 6 pour ioo seulement sont élevés à l'allaitement artificiel. En général, ces derniers avaient été envoyés en nourrice et sont devenus malades; ils nous ont été rapportés par leurs mères qui voulaient désormais les conserver chez elles.

Lorsque nous avons recours à l'allaitement mixte, ou à Fallaitement artificiel, nous avons particulièrement soin de ne donner à l'enfant que la quantité de lait indispensable, afin d'éviter la suralimentation qui est si dangereuse.

Notre collègue M. Maygrier a obtenu les mêmes succès ; la mortalité par diarrhée a disparu de sa con-

Âpplic. de la solidarité. a

l8 LES APPLICATIONS SOCIALES DE LA SOLIDARITE

sultation de la Charité et gd pour loo des femmes qui la suivent domient à leur enfant lout le lait qu'elles produisent.

Malheureusement un certain nombre de nos collègues, qui dirigent des Dispensaires et des Gouttes de lait, se trouvent dans une situation différente. On leur apporte des enfants prématurément sevrés et très souvent déjà malades, et ils doivent faire l'impossible pour les sauver.

La MORTALITE INFANTILE IQ

11 ne faut pas croire, en efTet, comme Font pensé quelques personnes insuffisamment renseignées, que l'allaitement artificiel peut remplacer l'allaitement au sein. Non, certainement non. Il ne faut pas dire aux femmes : ((Venez, et nous vous donnerons du lait», car alors n'ayant plus aucun intérêt à nourrir, elles sèvrent, et les enfants risquent de tomber malades.

Ce qu'il importe donc, avant tout, c'est d'obtenir l'allaitement au sein elles médecins doivent s'ingénier à le favoriser par tous les moyens possibles.

C'est dans ce but que le D' Panel, directeur du Bureau d'hygiène de Rouen, et qui dirige un dispensaire de la ville avec son collègue le D' Bouju, a demandé à la Municipalité d'accorder trois livres de viande par semaine aux femmes qui allaitent. Des gratifications de lo francs ou de 20 francs sont, en outre, allouées à celles qui soignent bien leur enfant. Grâce au dévouemeut d'une directrice intelligente, le résultat désiré a été obtenu. Tandis qu'avant 1900 presque toutes les femmes donnaient le biberon, depuis cette époque celles qui allaitent sont beaucoup plus nombreuses que les autres. Quant aux résultats, les voici (fig. 11) pour les trois années 1900, 190 1 et 1902 jusqu'au 6 août : 1/19 enfants ont été élevés au biberon et 21 4 au sein; la mortalité totale s'est élevée à 16 pour 100 (25 sur 149) pour les premiers ; elle a été de 4,2 pour 100 (9 sur 2x4) pour les derniers. Or, ces 4,2 pour 100 représentent les autres causes de décès ; la mortalité par diarrhée des enfants élevés au sein a disparu en quelque sorte complètement.

A Bar-lc-Duc, le D' Ficatier vient d'adopter pour

la Goutte de lait le procédé d'encouragement aux mères du D' Panel.

Un médecin de Saumur, M. le D' Levraud, procède autrement : il a deux consultations, une pour les enfants au biberon, l'autre pour ceux nourris au sein. Dans la première, les mères paient le lait stérilisé ; dans la

seconde, elles reçoivent une gratification de trois francs à la pesée qui a lieu tous les quinze jours.

A Paris, le D'"Bresset, arrive à convaincre les femmes, qui suivent la consultation de son dispensaire, de Tutilité de nourrir, et le nombre de celles qui allaitent au sein va croissant chaque année.

Donc, ce qu'il faut surtout, c'est favoriser Fallaitementau sein, le bien surveiller, le bien diriger. S'il est insuffisant, on a recours à l'allaitement mixte, puis à l'allaitement artificiel, en évitant soigneusement de suralimenter l'enfant.

Après les affections du tube digestif, viennent celles des poumons, qui déterminent la mort dans des proportions de 1/17 pour i.oob. MM. Balestre et Gilletta de Saint-Joseph ont montré qu'elles régnaient principalement pendant la saison froide, en décembre, janvier, février et mars (voy. fig. 6); le médecin devra donc conseiller de vêtir alors chaudement les nourrissons, et de ne les laisser sortir qu'en prenant les précautions nécessaires.

La troisième cause de mort est la faiblesse congénitale : elle a causé 171 décès sur i.ooo.

J'avais vu, à la Charité et en ville, un certain nombre d'enfants nés en état de faiblesse congénitale, mais c'est surtout en 1895, à mon entrée à la Maternité, que j'ai pu en observer beaucoup. J'y ai été chargé du service des Débiles.

Les enfants , qui entrent dans ce service , viennent soit de la Maternité même où ils sont nés , soit des autres services

hospitaliers, soit enfin et surtout de la ville, d'où leurs familles les envoient quand, n'ayant pas de couveuse, elles ne savent comment les élever. Ce sont des enfants qui pèsent en naissant moins de 2.5oo et très souvent même moins de 2.000 grammes.

J'ai d'abord été frappé par l'état lamentable dans lequel ils se trouvaient lorsqu'on nous les apportait. Ils étaient pales, blêmes, et la plupart succombaient le premier ou le second jour après leur arrivée. Immédiatement, je fis prendre la température rectale de ces enfants : au lieu de 87" on trouva 35^, 3/4", 32" et quelquefois moins encore.

Que deviennent les enfants dont la température s'est ainsi abaissée ?

Avec une température rectale de 32" et de moins de 32"(fig. 12):

Les enfants pesant moins de i.5oo grammes sont morts dans la proportion de ... 98 pour loo.

Les enfants pesant de i.5oo à 2.000 grammes sont morts dans la proportion de ... 97^5 —

Les enfants pesant plus de 2.000 grammes sont morts dans la proportion de ^5 —

Avec une température rectale de 32^ à 33°, 5 (fig. 12):

Les enfants pesant moins de i.5oo grammes sont morts dans la proportion de 97 '3 pour lOO.

Les enfants pesant de i.5oo à 2.000 grammes sont morts dans la proportion de 85,6 —

Les enfants pesant plus de 2.000 grammes sont morts dans la proportion de 69,2 —

Mais, me dira-t-on, combien y avait-il d'enfants présentant un semblable abaissement de température ?

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Très peu?... Non, il y en avait 3i8 sur i.ii/i, soit 28,5/i pour 100, plus du quart, près du tiers.

Par conséquent, une des causes les plus lré([uentcs de mort pour ces enfants, qu'on nous apportait souvent à peine vêtus, est le refroidissement.

Ce qui assurait aussi le décès d'un «^rand nombre de ces petits êtres nés prématurément, avec des organes incomplètement développés et par suite mal préparés pour la digestion, c'était l'alimentation.

Si on ne les nourrissait pas suffisamment, ils étaient pris d'accès de cyanose, devenaient bleus et mouraient. Si on les alimentait trop, leur tube digestif fonctionnant difficilement, ils succombaient à la gastro-entérite, à la diarrhée : on tombait de Cbarybde en Scylla. Je dois ajouter que, souvent, les enfants nous étaient apportés du dehors, quelques jours après leur naissance, ayant déjà le tube digestif rendu malade par les liquides qu'on leur avait fait absorber.

De plus, les débiles contractaient très facilement les maladies contagieuses auxquelles ils étaient exposés par suite de leur contact avec les enfants des nourrices ; ils résistaient très mal et ils mouraient en grand nombre. Leur isolement était insuffisant.

Enfin, ces enfants atteints de faiblesse congénitale ne le sont pas seulement parce qu'ils naissent prématurément, mais encore parce que leurs parents souffient d'affections générales graves, la syphilis, la tuberculose, etc.

Dans ces conditions, quels résultats avons-nous obtenus pendant les trois années que nous avons passées dans ce service (1895, 1896 et 1897), n'étant pas

comptés les enfants morts dans les ^iS premières heures après leur arrivée et pour lesquels il n'avait pour ainsi dire été permis de rien faire, ainsi que ceux ayant un abaissement de* température tel qu'on pouvait les considérer comme non viables P 4o pour loo sont sortis bien portants ; 60 pour 100 sont morts.

Je ne m'en suis pas tenu là. J'ai cherché à savoir ce que devenaient ces débiles sauvés avec de grandes dilTicultés et que je ne laissais partir que lorsqu'ils pesaient de 2.800 à 0.000 grammes, c'est-à-dire quand ils étaient arrivés à un développement qui pût les faire comparer aux enfants nés à terme. Parmi les enfants sortis du i^' janvier au i*"" octobre 1896, un certain nombre, malgré tous mes conseils, ont été mis en nourrice au biberon : la proportion des morts a été de /ii pour 100, tandis que ceux mis au sein ont succombé dans la proportion de i5 pour 100.

Pour les premiers, le chiffre de 4i pour 100 est considérable, seulement les choses ne valent souvent que par comparaison et nous ignorons quelle est la mortalité des enfants nés à terme et artificiellement élevés à la campagne.

Pour les seconds, M. Henri Monod, directeur de l'Assistance publique au Ministère de l'intérieur, a bien voulu nous aider dans une recherche analogue faite sur des enfants nés à terme à la Maternité et envoyés en nourrice en province, pour y être élevés au sein. Nous avons abouti à cette conclusion que ces enfants ont succombé dans la proportion de 17,^0 pour 100. Ce chiffre est donc sensiblement le même que celui des débiles. Par conséquent, ces enfants nés en état de fai-

blesse congénitale, et mis en nourrice au sein lorsqu'ils ont atteint un développement comparable à celui des enfants nés à terme, ne meurent pas plus que les autres.

A la fin de 1896, un pliilanthrope, M. II. Bamberger, mit à ma disposition un pavillon à la Pouponnière de Porcliefontaine et, de novembre 1896 à la fin de 1897, j'ai pu envoyer dans cet établissement, pour y être élevés au sein, les enfants sortis du service des débiles ; la mortalité a encore été de 17 pour 100.

Nous avions déjà constaté à la Maternité qu'un certain nombre de femmes ne venaient pas reprendre leur enfant lorsqu'on voulait le leur rendre. Il en a été de même pour ceux envoyés à la Pouponnière qu'on voulait remettre à leur famille lorsqu'ils pesaient 5 kilogrammes environ.

En résumé, les différentes causes qui déterminent la mortalité si considérable des enfants atteints de faiblesse congénitale sont : i" le refroidissement : 2" la mauvaise direction de l'alimentation ; 3° les maladies contagieuses, facilement contractées et graves en raison du peu de résistance de l'enfant. Il serait, en outre, nécessaire de faire élever les enfants au sein par leur mère.

Nous nous sommes efforcé, depuis 1898, à la Clinique Tarnier, d'éviter toute cause de refroidissement. Les enfants débiles, qui y naissent, sont très attentivement surveillés ; dès que leur température s'abaisse, ils sont plongés dans des bains cliauds et on les met dans des couveuses, dont le lliermoniètre marque presque constamment 25°, jusqu'à ce qu'ils pèsent environ 2.3oo à 2.400 grammes. D'autre part, nous sommes arrivé à

LA MORTALITE INFANTILE 27

déterminer avec une exactitude presque mathématique la quantité de lait qu'un enfant doit, suivant son poids, prendre en 2/1 heures, et nous ne voyons plus ni cyanose, ni diarrhée.

Enfin, nous évitons les maladies contagieuses, ce qui nous est plus facile aujourd'hui qu'au déhut, grâce à un service d'isolement oi^i l'on peut transporter les femmes et les enfants qui tombent malades.

Nous faisons également tout notre possible pour que les enfants soient élevés au sein, et au sein de leur mère. Cela n'est pas toujours facile, quand le nouveau-né n'a pas la force suffisante pour teter. On lui fait alors couler dans la bouche le lait d'une nourrice, mais pendant ce temps, on met au sein de la mère un enfant gros et fort, qui excite la sécrétion lactée. Au bout d'un certain temps, la femme a du lait en abondance et son enfant, devenu plus vigoureux, peut la teter .-

Nous conservons les prématurés le plus longtemps possible dans notre service jusqu'au moment où ils atteignent presque le poids d'un enfant arrivé à terme, c'est-à-dire 2.800 à 3. 000 grammes.

En procédant de la sorte, voici les résultats que nous avons obtenus à la Clinique Tarnier, du i*" mars 1898 au 3i décembre 1901 :

Nous avons eu 658 enfants débiles, sur lesquels 7/1 sont morts dans les vingt-quatre heures qui ont suivi leur naissance et 5 dans les quarante-huit heures ; nous avons donc soigné, en réalité, 679 enfants (fig. i3) pour lesquels les résultats ont été les suivants :

En 1898, 16 décès sur i^8 enfants, soit.. . 10,8 pour 100. En 1899, 25 — 189 — . 17,8 —

nous n'avions pas alors de service d'isolement et plusieurs de nos débiles ont été victimes de la contagion.

FiG. i3.

Depuis, la mortalité a diminué ; nous avons eu, en effet :

En igoo, ii décès sur i48 enfants, soit.. . 7,4 pour 100.

En 1901, 7 décès sur i/j4 — • 4,8 —

Cela fait en tout, pour les quatre années, Bg décès sur 579 enfants, soit 10,2 pour 100 : ce qui veut dire que 90 pour 100 de nos enfants (exactement 89,8) sont sortis vivants et bien portants de l'hôpital.

Je dois vous déclarer, Messieurs, que j'ai été un peu surpris d'obtenir des résultats si favorables et j'ai cherché si je n'étais pas le jouet d'une illusion. Cependant, je puis affirmer que nos statistiques sont bien en ordre : chaque enfant porte un numéro, celui de l'accouchement de sa mère, et nos observations et nos feuilles sont conservées ; la vérification est donc facile.

Mais je ne suis pas seul à obtenir de semblables résultats ; en effet, mon collègue M. le D"^ Maygrier, qui emploie les mêmes moyens à la Charité depuis 1898, a bien voulu me communiquer ses statistiques ; sur 398 débiles nés dans son service, /16 sont morts, ce qui représente une proportion de 1 1 ,55 pour 100 ; les autres sont sortis vivants et bien portants.

Je dis vivants et bien portants, car il est nécessaire de savoir ce que deviennent ces enfants par la suite.

J'ai fait faire à ce sujet des enquêtes très minutieuses par mes moniteurs que j'ai envoyés dans les différents quartiers de la ville. Il est d'ailleurs très facile de voir ceux qui reviennent à notre consnltation de la Clinique Tarnier. Ceux qui l'ont suivie avec leur mère sont au nombre de 66 ; parmi eux, un seul a succombé, il pesait 2.o5o grammes au moment de sa naissance, et 4.750 grammes, près de 9 livres et demie, à trois mois, quand il a été emporté par une broncho-pneumonie.

l'.n somme, les enfants débiles nourris au sein par leur mère s'élèvent presque aussi bien que les autres.

3o LES APPLICATIONS SOCIALES DÉ LA SOLIDARITE

Je ne dirai que peu de chose sur les autres causes de mortalité. La tuberculose sévit peu pendant la première année; il faut éviter, autant que possible, la contagion par les parents ; quant aux enfants soumis à l'allaitement mixte et à l'allaitement artificiel, il est indispensable de faire stériliser leur lait. Pour les autres maladies contagieuses, les affections héréditaires, etc, c'est au médecin qu'il appartient de les combattre, de les guérir, et si cela est possible, de les prévenir.

Il existe encore d'autres remèdes qui ne sont pas du domaine direct de la médecine, mais qui peuvent avoir aussi une action très elFicace, ce sont ceux qui relèvent de l'Assistance et de la Protection.

L'Assistance peut être publique ou privée.

A Paris le Conseil municipal a créé des Asiles de convalescence ; celui du Vésinet accepte un certain nombre de mères avec leurs enfants ; celui qui porte le nom de Ledru-llollin, àFontenay-aux-Hoses, a été organisé pour y recevoir exclusivement des femmes récemment accouchées. Les mères, qui y sont admises, peuvent donner le sein pendant tout le premier mois : ce sont des conditions très favorables au sauvetage de l'enfance.

Des secours d'allaitement, en vue de prévenir l'abandon , sont donnés aux filles-mères et à certaines catégories de femmes mariées. Enfin des Consultations de nourrissons ont été, je l'ai dit, organisées et multipliées par le Conseil général de la Seine.

Ce que l'Assistance publique fait à Paris devrait être plus largement imité en province et généralisé dans la mesure du possible.

LA MORTALITÉ INFANTILE 3l

L'Assistance privée rend aussi de très grands services, elle se manifeste sous forme d'assistance maternelle à domicile. 11 existe depuis longtemps un certain nombre d'institutions qui se sont heureusement multipliées dans ces dernières années. Je vous en citerai quelques-unes.

La Société de Chanté maternelle a été fondée à Paris en 1784 ; elle assiste les mères au moment de l'accouchement et pendant les suites de couches ; elle favorise l'allaitement au sein. Les résultats qu'elle obtient sont très bons, et il s'est organisé en province de nombreuses sociétés semblables.

L'Association des femmes en couches de Mulhouse a été fondée au mois de juillet 1866 par Jean Dollfus ; elle donne une indemnité aux ouvrières qui travaillent habituellement dans les fabriques : la mortalité des enfants nés des femmes secourues est beaucoup moindre que celle du reste de la population ouvrière de la ville.

U Association des Dames mauloises, véritable société de charité maternelle, donne l'assistance médicale et des secours à la campagne au moment de la parturition et pendant les suites de couches ; il y a également des sociétés de ce genre au Havre, à.Saint-Rambert (Rhône) et à risle-Adam.

Le Conseil général de Seine-et-Oise a voté les fonds nécessaires pour que, dans toutes les communes du département, on puisse suivre les femmes en couches et les enfants ; nous aurons de ce côté, dans quelques années, des statistiques qui viendront certainement confirmer les précédentes.

La Société protectrice de l enfance et la Société d'cd-

laitement malernel rendent de très grands services à Paris ; le Patronage des Enfants en bas âge de Levallois- Perret ne semble pas être moins efficace ; la Pouponnière de Porchefontaine, élève gratuitement un certain nombre d'enfants ; les Laiteries philanthropiques créées récemment par le D' Henri de Rotlischild permettent de donner, dans les quartiers pauvres, du bon lait, à bon marché, et du lait stérilisé. Toutes ces organisations contribuent au sauvetage de l'enfance ; elles doivent être encouragées, soutenues, imitées et perfectionnées.

Nous accordons une mention spéciale aux Mutualités maternelles qui, imitant l'œuvre de Jean Dollfus, ont été organisées grâce à MM. Mathieu Brylinski et Félix à Paris, à Dammarie-les-Lys, à Vienne (Isère). Voici en quoi elles consistent.

Les patrons et des personnes bienfaisantes établissent un premier fonds et les ouvrières paient chaque semaine une petite cotisation déterminée. Grâce à cela, quand elles accouchent, elles reçoivent les soins d'un médecin ou d'une sage-femme, et pendant un mois, elles touchent une indemnité qui est de 12 francs à Paris.

Quand, après quatre semaines, la mère apporte au siège de la Société son enfant qu'elle allaite, elle reçoit de plus une prime de 10 francs.

Qu'en résulte-t-il .^ C'est qu'il ne meurt pour ainsi dire plus d'enfants pendant le premier mois, et le contrôle est facile à faire, puisque les femmes présentent leur nouveau-né après 28 jours. Il en succombe ensuite très peu.

De 1892 à 1901, sur ,*).(]89 accouchements faits par la Mutualité, il y a eu 254 décès pour la première année, soit une mortalité infantile de 6,88 pour 100.

On remarque d'ailleurs que 2.989 enfants, c'est-à-dire 81 pour 100, sont élevés au sein par leur mère, et 700, soit 19 pour 100 (exactement 18,98), sont élevés au biberon.

En résumé, la mortalité du premier mois a été presque supprimée et la mortalité de la première année a considérablement diminué.

Je clois ajouter, fait important, qu'à Paris, les enfants souffrants peuvent être conduits à des dispensaires, où des médecins les soignent et donnent aux mères les conseils nécessaires, ce qui n'existe pas dans d'autres mutualités.

A Vienne (Isère), la mortalité de o à i an a passé de 21,8 pour 100 en 1894-95 à 16,9 pour 100 en 1896, et à i/l pour 100 en 1897 ; pour les cinq dernières années, sur 333 accouchements, il n'y a eu que 38 décès, soit une mortalité de 11, 4 pour 100.

Là encore, c'est l'allaitement maternel qui domine, dans la proportion de 77,7 pour 100 (269 sur 333).

Les mutualités maternelles sontdesœuvresd'assistance privée, elles sont en nombre très limité et par conséquent insuffisantes. Il faut qu'il y ait pour les enfants non seulement assistance, mais encore protection, et protection par la Commune, par le Département, par l'État.

C'est, nous l'avons vu, pendant les premiers mois qui suivent la naissance que les nourrissons succombent en grand nombre et ils meurent principalement quand ils ne sont pas élevés au sein. Les chiffres des mutualités maternelles nous ont donné la preuve que, si la mère ne travaille pas, si elle est assistée pendant

Applic. de la solidarité. 3

le premier mois, et si elle donne le sein, la mortalité infantile peut être presque réduite à son minimum.

Donc l'enfant doit être protégé surtout pendant le premier mois, et il doit être nourri au sein par sa mère autant que possible.

On ne saurait vraiment trop s'élever contre la nécessité dans laquelle se trouvent les femmes pauvres de se remettre rapidement au travail après leur accouchement, afin de gagner- leur vie ; elles devraient d'autant plus être protégées chez nous que la loi de 1893 considère la femme en couches comme une malade. Dans tous les pays, du reste, le sentiment des philanthropes et des législateurs proteste contre une pareille situation.

En 1890, dix-sept Etats ont émis au Congrès de Berlin, le vœu (( que les femmes en couches ne soient admises au travail que quatre semaines après l'accouchement )).

Ce vœu a passé dans la législation de divers pa^'s étrangers, et récemment encore une loi italienne a été votée à ce sujet.

Comme la femme a besoin de vivre pendant ces quatre semaines, le repos obligatoire doit entraîner nécessairement l'allocation d'une indemnité à la mère. En fait, dans tous les pays où l'on s'est borné à ordonner le repos, la loi n'est pas appliquée ; au contraire, en Allemagne et en Autriche, où des indemnités sont données aux mères, elle est respectée.

De nombreuses propositions de loi ont été faites, qui ont malheureusement échoué en France devant le Parlement. Un nouveau projet a été déposé en ce sens

par M. Paul Strauss ; espérons, pour la sauvegarde des enfants et l'honneur de notre pays, qu'il aboutira; il semble qu'il n'en résulterait pas une dépense aussi considérable qu'on l'avait cru au premier abord. Les résultats seront certainement à rapprocher de ceux qu'on obtient dans les Consultations de nourrissons et dans les Mutualités maternelles.

Une loi s'efforce déjà chez nous de protéger les enfants du premier âge, c'est la loi Th. Roussel, votée en 1874. Autrefois la mortalité était énorme pour certaines catégories d'enfants, par exemple pour ceux envoyés en nourrice en province. Tout le monde connaissait les petits Parisiens qui mouraient en arrivant à la campagne et les Jaiseuses d'anges qui ne chômaient guère. Ces dernières sont presque totalement supprimées ; les petits Parisiens succombent en moins grand nombre, les statistiques des départements qui entourent la capitale, départements où la surveillance est réelle, le prouvent. Notre collègue, M. Porak, nous le disait hier même dans une communication à l'Académie de médecine ; (( Qu'on prenne les enfants assistés et on verra l'amélioration progressive de leur statistique ; or ce sont, au premier chef, des enfants protégés par la loi Roussel » .

Les chiffres de certains médecins, qui font admirablement leur service, conseillent les mères et les nourrices, suivent les enfants et les pèsent, sont excellents ; nous citerons, par exemple, ceux du D"^ Vidal (d'Hyères).

Nous avons entre les mains une statistique relative à la mortalité du premier âge dans le Pas-de-Calais ; en

1887, 1888, 1889, elle aurait élé (fig. i/i) de 16 pour 100. Or, là aussi, il y a des médecins qui surveillent attentivement les enfants; parmi eux, le D' Eugène Baude, de Bapaume, en cinq ans, n'a eu que 9 décès sur 210 enfants, ce qui donne une mortalité de 4,3 pour 100; le D' Bourgain, de Boulogne-sur-Mer, en trois ans, n'a eu que i3 décès sur 356 enfants, ce qui donne une mortalité de 3,8 pour 100 et le D*^ Delavalle, de Sailly-sur-la-Lys, dans ces trois dernières années, n'a eu que 2 décès sur 7/1 enfants, ce qui donne une mortalité de 2,7 pour 100,

MM. Balestre et Gilletta de Saint-Joseph ont prétendu que si les enfants étaient bien soignés, les trois quarts de ceux qui succombent ne devraient pas mourir ; il me semblait, au premier abord, qu'il y avait là un peu d'exagération, mais vous voyez que les chiffres de 16,6 pour 100 en 1889 et ceux de /i pour 100 et moins actuellement semblent leur donner raison.

Du reste, la mortalité infantile générale va en diminuant dans le Pas-de-Calais, car, d'après les statistiques de M. l'inspecteur Eugène Carlier, elle est descendue à 8,11 pour 100 en 1900 et à 7,83 en 190 1 .

Il y aurait donc lieu de demander que la loi Roussel fût appliquée sérieusement dans toutes les régions ; elle devrait en outre être complétée.

MM. Paul Strauss et Léon Labbé, sénateurs, ont fait des propositions dans ce sens. Actuellement la surveillance n'atteint que l'enfant placé moyennant salaire, en nourrice, en sevrage ou en garde hors du domicile de ses parents ; il en résulte que beaucoup de nourrissons, qui sont élevés à l'allaitement artificiel, ne

sont pas inspectés et succombent ; il est donc à désirer que la protection de la loi s'étende à tous les enfants confiés, avec ou sans salaire, à des personnes autres

FiG. l/|.

que les mères, et aussi à tous ceux dont les mères, au moment de leur accouchement, auront reçu un secours public.

Il est un moyen d'appliquer la loi RouSsel, qui tend à se répandre ; il consiste à organiser dans les villes et dans certaines communes des Consultations de nourrissons.

Rien n'est plus simple que d'en créer, a dit M. Jonnart ; pour cela, trois choses suffisent: une balance, un appareil à stériliser le lait, et le dévouement d'un médecin. Cette organisation n'est pas aussi coûteuse qu'on pourrait le croire. Si la plupart des femmes nourrissent leurs enfants au sein, la dépense en lait n'est pas très grande.

Des consultations de ce genre s'installent partout; M. le D'" Mocquot (d'Appoigny) en a fondé une avec l'approbation du préfet et de l'inspecteur départemental de l'Yonne. Cette consultation, avec conférence pratique, a eu tant de succès qu'il n'existe plus une mère du pays qui n'y vienne. Personne ne met plus son enfant en nourrice au dehors; au contraire, des personnes étrangères à la commune cherchent à y placer leurs bébés.

Elle a eu, dis-je, tant de succès, qu'on a supplié M. Mocquot d'en fonder une autre dans un pays voisin. Son étonnement a été grand quand il a vu y assister non seulement les nourrices et les mères du pays, mais encore de jeunes femmes n'ayant pas encore d'enfant, mais qui se trouvaient enceintes. Elles désiraient, lui dirent-elles, s'instruire pour plus tard. Tant il est vrai que ce qu'on enseigne le moins aux femmes, c'est ce qu'elles devraient surtout apprendre, ce qu'elles sentent le besoin d'apprendre : leur futur métier de mère.

LA MORTALITÉ INFANTILE Sq

J'ajoute encore que dans le département du Pasde-Calais, on a organisé des Consultations de nourrissons, à la demande de M. Jonnart, avec l'appui du Conseil général et sous l'active impulsion du préfet, M. Duréault. Il s'en fonde dans tout le département et les médecins reçoivent une rétribution spéciale pour surveiller et diriger les enfants abandonnés, les enfants placés en nourrice et ceux dont les mères sont assistées par le Bureau de bienfaisance. Il y a là un grand mouvement et qui aura pour résultat la diminution de la mortalité infantile dans cette région où elle est si grande.

Une autre institution, qui peut rendre de grands services, est celle des Crèches. Elles ont cependant été fort décriées. Que leur reproche-t-on .^ Elles favoriseraient l'allaitement artificiel et elles permettraient le développement des maladies contagieuses en réunissant un certain nombre d'enfants dans un même local.

Quand une femme met son enfant à la crèche, si elle le quitte à huit heures du matin pour le reprendre le soir et si elle ne lui donne à teter que la nuit, son sein se tarit vite, et l'allaitement artificiel s'impose bientôt. Mais est-ce pour cela que les crèches sont réellement faites .^ Non, la crèche doit être le lieu de dépôt des enfants pendant que les mères travaillent, et ces mères doivent venir leur donner à teter plusieurs fois dans la journée. La loi italienne l'exige: dans tout établissement où il y a 5o ouvrières, il existera une chambre d'allaitement pour y recevoir leurs nourrissons; une fois dans la matinée, une fois dans l'après-midi, les mères seront autorisées à quitter leur travail pour

aO LES APPLICATIONS SOCIALES DE LA SOLIDARITE

donner le sein à leur enfant et comme elles le font le matin avant de l'y déposer, à midi à l'heure du déjeuner, et le soir quand elles partent, l'allaitement au sein n'est nullement interrompu. Il faudrait obtenir la même chose partout.

En ayant soin d isoler le matin, dans une chambre, les bébés qui paraîtraient suspects à leur arrivée, on s'opposera à la propagation des maladies contagieuses.

Enfin le médecin devra peser les enfants chaque semaine : il pourra donner aux mères les conseils nécessaires, comme oh le fait à la Consultation des nourrissons; il encouragera de toutes ses forces l'allaitement au sein, il surveillera la qualité et la stérilisation du lait, etc.

Le lait, en effet, est souvent mauvais: le moindre de ses défauts est qu'il est écrémé, privé de ce qui a surtout une valeur marchande, le beurre.

En 1897, durant les travaux de la Commission nommée par le Conseil municipal sur la proposition de M. Paul Strauss, j'ai demandé à M. Girard de prélever le même jour, i"' juin, dans tous les arrondissements de Paris, des échantillons du lait vendu par les crémiers, et d'en faire l'analyse.

Le diagratnme que vous avez sous les yeux (fig. i5), .et qui s'applique aux vingt arrondissements de Paris, montre, en noir, la quantité normale de beurre que doit contenir un litre de lait, soit io grammes ; les colonnes grises indiquent les quantités réelles trouvées dans ces échantillons ; les espaces blancs correspondent par conséquent à tout ce qui manquait. Vous voyez que, dans certains quartiers, on a trouvé seulement de

i5 à 20 grammes de beurre par litre de lait. Ces laits sont donc très écrémés.

FiG. i5.

Ce n'est pas seulement à Paris qu'il en est ainsi. Le département de France où la mortalité infantile est la plus considérable est celui du Nord : on peut dire aussi que c'est celui où le lait est le plus mauvais.

Dans les statistiques publiées par M. Slaës-Brame,

qui dirige avec tant de compétence le Bureau d'hygiène de Lille, j'ai pris, ne pouvant les reproduire toutes, les analyses du mois de mars 1900.

Vous pouvez voir sur le diagramme (fig. 16) que la ligne [\o (quantité normale de beurre par litre de lait) n'est jamais atteinte. Au contraire, les quantités de beurre soustraites sont énormes, puisque nous trouvons dans certains cas tx grammes ou même seulement 2^', 5 de beurre par litre de lait.

Les quelques colonnes noires se rapportent aux laits pour lesquels il y avait eu non seulement écrémage, mais encore mouillage ; leur qualité nutritive était donc encore diminuée.

Les travaux de M. Staës-Brame indiquent, en outre, que c'est dans les trois quartiers de Lille 011 le lait est le plus écrémé, que la mortalité infantile est le plus considérable : « Les quartiers 011 l'athrepsie sévit avec le plus d'intensité, écrit-il, sont précisément ceux que la vérification nous montre comme ayant les plus mauvais laits. »

Il est donc indispensable que les Municipalités exercent sur le lait une surveillance très sérieuse. Les Maires devraient être autorisés à prendre toutes les mesures nécessaires pour l'inspection des vacheries et la surveillance du lait, afin qu'on ne puisse livrer sous ce nom un liquide qui non seulement n'est pas nourrissant, mais encore est dangereux. Il y va de la vie des petits enfants, il y va souvent aussi de l'existence des malades et des vieillards.

Alors que, en 1900, je cherchais quelles pouvaient

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Ixlx LES APPLICATIONS SOCIALES DE LA SOLIDARITE

être les causes de la mortalité infantile si grande dans les départemepts du Nord, causes qui sont multiples, i'ai fait une constatation qui m'a profondément surpris. J'ai appris, à Halluin, que sur toute la frontière belge on pratiquait des assurances singulières, assurances en cas de décès des enfants. Elles se contractent soit par les parents sur la tête de leurs nouveau-nés, soit même par des personnes étrangères ; elles rapportent une prime en argent lorsque les enfants succombent. Ces derniers peuvent même être assurés avant leur naissance, et leur mort, in utero, rapporte aux parents. Des compagnies belges d'Anvers, d'Utrecht, etc., ont organisé cette spéculation.

Ces assurances sont absolument immorales et elles devraient être interdites par les lois.

Concluons. Au point de vue médical, nous connaissons scientifiquement les moyens de lutter contre la mortalité infantile: la diarrhée, la gastro-entérite qui causent près de la moitié des décès des nourrissons peuvent et doivent disparaître; nous pouvons sauver un grand nombre de débiles et, si on conseille bien les mères, elles prendront toutes les précautions nécessaires, afin d'éviter à leurs enfants les refroidissements, les affections pulmonaires, les maladies contagieuses, etc.

Tout ce qui concerne l'assistance aux mères et aux nourrissons doit être encouragé et développé : quant à la protection, avec quelques réformes et un peu d'argent elle sera, si on le veut, bientôt efficace.

Près de i5o.ooo enfants succombent chaque année

en France ; comme il serait facile d'en conserver la moitié !

S'efforcer de sauver tant de petits êtres, qui ne demandent qu'à vivre et qui pourraient être si utiles à la Patrie, serait au premier chef une des applications sociales de la solidarité comme on l'entend dans cette Ecole.

Par Charles Gide

Professeur à la Faculté de droit de Montpellier Chargé de cours à la Faculté de Droit de Paris.

Messieurs,

II ne faut pas oublier que la série des conférences du mercredi porte pour titre général : «applications sociales de la solidarité ». En prenant donc pour sujet aujourd'hui la Coopération, j'ai eu l'intention non point du tout de vous faire l'histoire ni l'exposé des organisations coopératives, mais seulement de rechercher si et dans quelle mesure la coopération peut être considérée comme « une application sociale de la solidarité ».

Je ferai remarquer en passant qu'il n'eût peut-être pas été inutile de se poser la même question à propos de chacun des sujets qui ont déjà fait ou qui vont faire l'objet de ces conférences.

La protection des enfants en bas âge ou des jeunes filles est-elle une application sociale de la solidarité ? Je le veux bien, mais beaucoup de ceux qui l'ont exercée jusqu'à présent et de ceux qui l'exercent encore, religieux ou laïques, ont cru le faire tout bonnement par

amour, pour l'amour des enfants ou pour l'amour de Dieu.

La construction de logements à bon marché, la lutte contre la tuberculose, la protection de la santé publique sont-elles des applications sociales de la solidarité ? C'est possible. Cependant on pourrait dire, sans être trop pessimiste, que la peur d'être nous-mêmes contaminés y est pour quelque chose.

Et le paiement de l'impôt, dont nous parlera mon collègue M. Fernand Faure, est-il une application sociale de la solidarité ?... Si nous le payons ne serait-ce pas parce que nous y sommes contraints légalement. ^^

Peut-être me direz-vous que l'amour et la peur et la contrainte légale ne sont que des formes de la solidarité sociale ? Alors, de même que l'apôtre disait : « soit que A^ous mangiez ou que vous buviez ou que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu » de même il serait plus court de dire ; quoique nous fassions, faisons-le pour l'honneur de la solidarité!

Mais, au lieu de voir la solidarité partout, il serait plus utile de nous fournir quelque critérium qui nous permît de reconnaître quand nous faisons de la solidarité et quand nous n'en faisons pas. Lorsque M. Jourdain demandait à son professeur de philosophie de lui (( apprendre l'almanach pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a pas », nous trouvons sa demande parfaitement comique, mais j'estime que si vous nous demandiez de vous apprendre à reconnaître quand est-ce qu'une œuvre d'assistance, qu'une institution d'hygiène sociale, qu'une mutualité, qu'un syndicat professionnel, qu une association coopérative, est

solidariste ou ne l'est pas ? cette question serait parfaitement légitime et ne laisserait pas que d'être extrêmement embarrassante \

Entre toutes les institutions, toutes les applications, de Féconomie sociale, il n'en est pas qui semble au premier abord plus imprégnée de solidarité que l'association coopérative sous toutes ses formes. 11 n'y a qu'à voir le papier à lettre de toutes ces sociétés portant en vignette deux mains jointes avec cette devise en exergue : un pour tous ! tous pour un !

Cependant si nous con sidéron s l 'une quelconque de ces sociétés (je ne parle que des sociétés de consommation)

I, Quel principe prendre pour critérium? Je n'ai pas voulu me livrer ici à une discussion théorique qui eût été mieux à sa place dans la série de conférences de l'année dernière. Je me bornerai à dire que la solidarité implique toujours un certain sacrifice de l'individu — non pas sacrifice désintéressé, comme on le dit trop souvent, mais a tort, car un sacrifice absolument désintéressé ce n'est pas de la solidarité, c'est de la charité, ou de la fraternité, si l'on préfère; — non pas non plus sacrifice en vue d'un profit individuel égal ou plus grand à recueillir, car en ce cas ce n'est plus de la solidarité, c'est de l'échangisme, du do ut des; — mais sacrifice d'un intérêt individuel (mon argent, mon travail, mon temps, ma liberté) en échange d'un avantage social, l'avantage que l'individu trouve à faire partie d'une association et qui lui confère de plus puissant|,s moyens de se développer lui-même. Il consent à sacrifier une portion de son moi individuel pour accroître son moi social. L'association professionnelle, le syndicat, est un des meilleurs exemples qu'on puisse citer. L'ouvrier syndiqué consent à certains sacrifices — de son argent sous forme de cotisations, de ses soirées, pour assister aux séances du conseil, de son indépendance, pous cesser ou reprendre le travail quand le signal lui sera donné — tout cela afin d'appartenir à une association puissante qui le défendra, qui débattra pour lui son salaire et qui fera de son impuissance individuelle une force. Parle fait qu'il est syndiqué, il deviendra quelqu'un.

Applic. de la solidarité. 4

5o LES APPLICATIONS SOCIALES DE LA SOLlDAlUTE

pour y chercher les apphcations, les manifestations de la solidarité, il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire de les y découvrir. Tout ce que nous voyons ce sont des gens, ouvriers, employés ou bourgeois, il n'importe, qui ont Aersé une petite somme, généralement 25 francs, parfois seulement 2 fr. 5o, et qui vont faire plus ou moins régulièrement des achats d'épicerie ou de mercerie dans un magasin qu'on appelle le magasin coopératif ou le magasin social, parfois même le Palais social ou le Palais du peuple, mais qui ne paraît différer en rien d'une épicerie, d'une succursale de Potin. Une fois, ou deux fois par an, les membres de la société viennent toucher un dividende variable pour chacun d'eux selon le montant de ses achats, mais qui est presque toujours très supérieur, parfois même dix ou vingt fois supérieur, à la somme versée par lui sous forme d'action ou de cotisation. On pourrait citer d'assez nombreux cas de sociétaires qui ayant versé 2 5 francs, peut-être 2 fr. 5o seulement, se trouvent toucher annuellement 5o, 60, voire même 100 francs de bonis, ce qui représente un dividende de 5oo à i 000 pour 100.

C'est un beau résultat financièrement parlant, mais où est la solidarité là-dedans .^^ On ne l'aperçoit guère, même si les sociétaires ou pères de famille prudents vont portera la Caisse d'Epargne ces suppléments inespérés de revenu ; on la voit encore moins si, comme il arrive quelquefois, ils s'empressent d'aller manger cette aubaine inespérée chez le marchand de vins. A quoi s'intéressent ces sociétaires ? Uniquement au dividende qui sera distribué. Leur zèle monte ou descend parallèlement à l'échelle du dividende ; si par aventure

celui-ci descend à zéro, aussitôt ils se trouvent congelés et vont chez l'épicier du coin.

Aussi les sociétés dont nous venons de parler sontelles flétries du nom de sociétés à type bourgeois, par ceux qui n'aiment pas la bourgeoisie — ou de sociétés à type anglais, par ceux qui n'aiment pas les Anglais.

Mais c'est qu'il y en a beaucoup de ce type ! C'est l'immense majorité: les 9/10*^, probablement plus! notez bien qu'elles ne semblent nullement atteintes dans leur santé ni dans leur développement par ce manque fâcheux d'esprit solidariste. Au contraire! ce sont généralement les plus florissantes : presque toutes celles d'Angleterre, de Suisse, d'Allemagne, de Hollande, de Danemark, et quelques-unes des plus prospères de France, appartiennent absolument à ce type (( bourgeois ». D'oli résulterait cette conclusion que la solidarité n'est nullement indispensable à la coopération et que celle-ci s'en passe le mieux du monde.

Voilà un aveu qui serait quelque peu humiliant pour des solidaristes. Heureusement, en y regardant de plus près, nous allons y découvrir tout de même quelques petites applications de la solidarité. Shakespeare dit quelque part : (( il n'y a pas de chose mauvaise qui ne contienne une petite âme de bonté ». Nous pouvons dire aussi qu'il n'y a pas de sociétés coopératives, même celles qui paraissent organisées uniquement en vue de l'épargne bourgeoise ou de la chasse aux dividendes, qui n'aient une petite âme, souvent inconsciente, de solidarité. Cherchons-la.

D'abord il est évident que ces sociétés ne se sont pas

faites toute seule. La génération spontanée existe encore moins pour les institutions que pour les êtres vivants. Toute association qui vient en ce monde, bourgeoise ou ouvrière, suppose un créateur, c'est-à-dire un ou plusieurs hommes qui se sont enthousiasmés pour l'idée et qui péniblement, en luttant contre les railleurs et les sceptiques du café, en courant les rues pour recruter des souscripteurs et des administrateurs, sont arrivés à la mettre sur pied — souvent après un, deux, trois échecs. Et une fois mise sur pied, sa fragile existence ne dure que parce que ces mêmes hommes sont restés là, à la couver, àlabercer, à l'allaiter. Ce sont eux les clients toujours fidèles qui vont faire leurs achats au magasin en bravant la colère des marchands de la localité, et la mauvaise humeur de leur femme si c'est un ménage ouvrier, de leur cuisinière si c'est un ménage bourgeois.

Sans doute il se peut qu'il y en ait dans le nombre quelques-uns qui aient fait tout cela pour faire parler d'eux, pour poser pour le philanthrope, peut-être même pour se faire décorer — mais, en tout cas, pas pour se faire nommer député ni même conseiller municipal, car ce serait le pire moyen à cause des rancunes provoquées chez les boutiquiers et particulièrement chez les marchands de vins : on peut être sûr que celui qui fait de la coopération n'est pas un politicien. C'est déjà quelque chose ! 11 y a i 900 sociétés de consommation en France. Hé bien ! nous sommes absolument sûrs qu'il y a au moins i 900 hommes en France, peut-être deux ou trois fois plus, qui ont fait cela, qui se sont donnés pour cette œuvre. C'est quelque chose; il y a beaucoup plus de dix justes dans Sodome !

Il y a 26 ans déjà, au Congrès ouvrier de Paris de 1876, le citoyen Finance disait : (( dans toutes les associations coopératives et principalement dans celles de consommation, c'est une minorité d'hommes actifs et dévoués qui réalise (il veut dire qui fait naître) tous les bénéfices... et qui est exploitée par une majorité tracassière et égoïste qui considère les services qu'on lui rend comme des services dus ». Les choses se passent exactement de la même façon aujourd'hui. Dans toutes les sociétés il y a une masse indifférente et égoïste qui ne se soucie que du dividende, mais au dedans il y a quelques individualités, — c'est précisément eux qui représentent cette petite âme de bonté dont parlait Shakespeare — qui font fermenter et vivre toute la masse inerte. Or, rien que dans ce fait que quelques-uns, les meilleurs, travaillent au profit de tous et que tous se trouvent profiter de leur activité et de leur dévouement, voici déjà une application très remarquable de la solidarité.

La constitution même de la société, dans sa forme juridique, est aussi une application de la solidarité. Je ne parle pas du cas très remarquable, mais spécial aux sociétés coopératives de crédit, oii d'après les statuts de la société tous les membres de la société sont solidairement responsables de toutes les dettes contractées par l'un d'entre eux, règle qui a fait la fortune merveilleuse de cette catégorie d'associations en Allemagne et en Italie : — mais même à ne prendre que les sociétés de consommation qui sont des sociétés par actions et où chacun n'est responsable que jusqu'à concurrence de

la petite somme souscrite à titre d'action, même là il y a ce trait remarquable que la société reste toujours ouverte à tous : c'est ce qu'on appelle en style de juriste : (( société à personnel et à capital variable». Pour comprendre cette situation il faut la rapprocber de celle des sociétés capitalistes. Là le nombre des actions est limité, et si la société fait de gros bénéfices on se garde bien de les augmenter parce que moins il y en a et plus la part de chaque actionnaire se trouve grosse, et la valeur de Faction monte d'autant. Prenez par exemple celles qui ont le plus brillamment réussi, la Compagnie d'Assurances générales, la Compagnie de Suez, les mines d'Anzin, etc., le nombre de leurs actions, leur capital, n'a pas été augmenté : mais précisément à cause de cela leur valeur a décuplé ou vingtu23lé. lien résulte que ceux qui sont entrés les premiers dans la société (ce n'était pas par dévouement comme les apôtres dont je parlais tout à l'heure) ont fait une magnifique affaire, tandis que ceux qui sont venus après trouvent la porte fermée. Trop tard! ils ne peuvent entrer dans la société qu'autant qu'ils trouvent un des anciens sociétaires qui consent à se retirer, en tout ou en partie, pour leur faire place en leur cédant une de ses actions ; mais naturellement il ne les cédera qu'à leur valeur actuelle, à leur prix décuplé ou vingtuplé, en sorte qu'il n'est pas sûr du tout que les nouveaux actionnaires fassent une bonne affaire. Il est même possible — et fréquent — qu'ils en fassent une très mauvaise! Et encore y a-t-il des premiers aux derniers toute une hiérarchie de titres et de participation au profit sous les noms de parts de fondateur, actions privilégiées, etc.

Dans les sociétés coopératives rien de sennblable. Le registre des actionnaires n'est jamais clos, la porte jamais fermée. Autant il en vient autant on en reçoit. Si donc la société réuasit, les adhérents viendront en foule et les derniers auront exactement les mêmes actions et au même prix, et avec la même part aux bénéfices, que les fondateurs. Il en résulte que c'est dans les sociétés coopératives seulement que l'on peut entendre cette réponse quelque pou cynique que j'ai entendue souvent pour mon propre compte. Quand on demande à quelqu'un d'adliéier et de souscrire pour une coopérative qui se fonde, il vous répond : (( Marchez toujours ! quand vous aurez réussi, j'adhérerai avec plaisir». Il ne pourrait pas dire cela pour une société ordinaire par actions parce qu'on ne manquerait pas de lui répondre, et il le sait bien ! que quand la société aura réussi il sera trop tard et la porte sera fermée. Mais pour la société coopérative on peut se permettre cette facétie, car en elfet il n'est jamais trop tard pour y entrera

Il en résulte donc que ces dévoués dont je parlais tout à l'heure, ces fondateurs, ne sont jamais dans la situation des fondateurs des sociétés financières ; jamais la valeur des actions qu'ils possèdent ne peut monter, car c'est une loi d'économie politique que lorsque

I. Ceperulant certaines sociétés de consommation, peu nombreuses il est vrai, mais très puissantes, font exception à cette règle. Notamment « l'association des employés civils de la Seine » qui n'a qu'un nombre d'actionnaires limité et, en dehors d'eux, de simples adhérents. Toutefois ceux-ci touchent des bonis. Pires sont en Angleterre les grandes Sociétés similaires (Civil Service) qui distribuent les bonis uniquement aux. actionnaires.

l'offre d'une chose quelconque est illimitée — ce qui est le cas des actions des coopératives — la valeur de cette chose ne peut monter. Ils n'auront pas une plus grosse part du dividende que les derniers venus, que ceux qui peut-être se sont moqués d'eux et leur ont prédit en ricanant la faillite. Ouvriers de la première heure ils ne toucheront pas plus que les ouvriers de la onzième heure. Mais aussi si leur dévouement et leur zèle ne doit pas porter beaucoup de fruit pour eux-mêmes ni seulement pour un petit nombre de privilégiés, il en portera éternellement pour des milliers d'autres qui n'auront qu'à tendre la main pour les cueillir.

Que de richesses auraient sans doute amassées les Pionniers de Rochdale et leurs héritiers s'ils avaient constitué une société anonyme ordinaire î Ils ne sont pas devenus riches, mais en revanche,' ils ont procuré un peu plus d'aisance et de bien-être à des dizaines de miniers d'ouvriers dans la ville de Rochdale, et à des millions ailleurs.

Vraiment nous ne sommes plus ici dans le domaine de l'échangisme, du do ut des : on hésiterait même à savoir si nous sommes sur le terrain de la justice commuta tive, mais en tout cas nous sommes bien sur celui delà solidarité.

Même quant à la répartition, quoique ce soit là que le caractère intéressé de la coopération de consommation se manifeste surtout, elle n'est pourtant pas exclusive d'une certaine solidarité. En effet cette répartition du bénéfice n'est pas faite, comme dans la société capita-

liste, au prorata des actions, des apports du capital de chacun, mais au prorata des achats, des consommations.

Et c'est un très grand changement, on peut même dire une révolution dans les lois économiques de la répartition, qu'elle se fasse désormais non plus en raison de la richesse déjà acquise, de capitaux possédés, mais en raison des consommations. Mais, direz-vous peut-être, qu'importe au point de vue de la solidarité .^^ chacun touchera individuellement sa part et comnie ce sont les plus riches qui consomment et achètent le plus, par conséquent ce sont eux aussi qui toucheront les plus gros dividendes P Oui, mais pourtant en général les sociétaires riches toucheront un peu moins et les sociétaires pauvres un peu plus que leur part proportionelle. Voici pourquoi.

Il y a dans tout commerce, dans l'épicerie comme dans les autres, des articles qui se vendent à gros bénéfices, ce sont généralement les articles de luxe, les conserves, les vins, les biscuits, etc. ; et d'autres qui se vendent presque au prix de revient, ce sont généralement les articles de consommation courante, le sucre, par exemple. Supposez, pour simplifier, deux sociétaires seulement. L'un qui n'a acheté que des conserves de foie gras et des vins fins pour une valeur de I 000 francs : la société a fait là-dessus peut-être pour 3oo francs de profit. L'autre qui n'a acheté que du sucre, des pommes de terre, du pain, pour une somme égale : la société ne fait là-dessus que loo francs de profit peut-être. Mais à la répartition comment procédera-t-on? Donnera-t-on 3oo francs de dividende au

premier, loo francs au second? Nullement, on totalisera toutes les ventes et tous les profits sans distinction : 2 ooo francs de vente, /|Oo francs de profit. Cela fait du 20 pour 100, soit 200 francs pour chacun des sociétaires. Le premier touchera donc moins et le second plus que ce qu'il devrait toucher ; celui-ci profitera de la gourmandise de l'autre ; c'est de la solidarité.

Dans le restaurant coopératif du Quartier Latin il y a mieux encore. Les hénéfices doivent être répartis non pas même au prorata des dépenses faites par chaque consommateur, mais au prorata du nombre des repas pris par chacun, quel que soit le montant de l'addition. Sur le registre des réclamations (qui n'est pas toujours agréable à lire pour les administrateurs, vous pouvez m'en croire) j'ai lu une fois cette réclamation virulente : (( Nous n'avons pas l'intention de venir manger ici pour procurer des bénéfices à Messieurs les fils des bourgeois )). J'ai pu heureusement faire remarquer a cet aigri que, d'après nos statuts, c'étaient au contraire les fils de Messieurs les bourgeois qui procureraient des bénéfices aux autres. En effet l'étudiant pauvre qui déjeune avec un bifteck aux pommes et un morceau de pain (il y en a beaucoup!), coût o fr. 60, ne fait pas gagner un sou au restaurant : il lui coûte plutôt. Au contraire l'étudiant nabab qui fait un repas de i fr. 5o ou I fr. 75 (il ne lui est guère possible de dépenser plus quand même il le voudrait) fera gagner au restaurant peut-être Sou 10 sous. Cependant ils doivent toucher l'un et l'autre à la fin de l'année le même dividende.

Il est vrai que comme, pour le moment du moins, il n'y aura point de bénéfices, ils ne toucheront rien ni

LA COOPÉUAÏION Bq

l'un ni l'autre. Mais enfin le principe est posé. Et du reste, même toute question de dividende écartée, ce sont les prodigalités des étudiants riches, si tant est qu'on puisse donner ce nom à un quelconque des repas pris au restaurant, qui actuellement nous permettent de faire marcher le restaurant et par conséquent de nourrir économiquement ceux qui n'ont qu'une douzaine de sous à dépenser par repas.

Nous voyons donc qu'il y a, même dans les sociétés coopératives flétries du nom de bourgeoises, pas mal de solidarité, à tel point que sans cette solidarité elles ne vivraient pas. Cependant cette solidarité n'y est qu'à dose trop restreinte, elle n'existe d'une façon active que chez un petit groupe, et les autres, la masse, se bornent à en profiter, ce qui est une application très imparfaite de la solidarité, car ceci ressemble trop à du parasitisme. Il faudrait trouver quelque moyen de la généraliser en forçant tous les membres à y participer d'une façon active et consciente. Et ceci nous conduit à un second type de sociétés coopératives.

Ces sociétés, pour faire de la solidarité pratique, ont un moyen simple et ingénieux. C'est de demander à tous leurs membres de renoncer, en tout ou du moins en partie, aux dividendes pour les consacrer à quelque œuvre d'utilité générale. Le sacrifice de sa part de profits éventuels, consenti d'avance et statutairement par chaque associé, voilà le devoir solidariste réalisé par chacun au profit de tous,

Et en effet je n'hésite pas, pour mon compte, à déclarer que comme application sociale de la solidarité ce type est supérieur au précédent. C'est celui des sociétés coopératives belges et c'est parce qu'elles Font adopté que celles-ci ont réussi à rallier à la coopération un grand nombre de socialistes. Aussi ce second type est-il désigné généralement par le nom de coopérative belge ou coopérative socialiste, par opposition au précédent : le type bourgeois et anglais.

Toutefois il y a ici quelques distinctions à faire.

Quel sera cet emploi des bonis ?

Chez la plupart des sociétés coopératives-socialistes ce qu'on appelle les œuvres de solidarité sociale ce sont les secours ou prêts, en cas de maladie et de chômage, et les retraites en cas de vieillesse. Par exemple YAvenir de Plaisance, Y Alliance des travailleurs de Levallois-Perret, V Economie parisienne, YEgalitaire da XX', etc., prélèvent une part sur leurs bénéfices — généralement assez minime — 2 à 3 pour loo (cependant qui va jusqu'à 5o pour lOO pour la Fraternelle de Saint-Claude) pour ces œuvres. Mais on voit que ces œuvres solidaristes n'ont rien de très désintéressé, puisque en somme ce sont des œuvres créées dans l'intérêt des sociétaires eux-mêmes. C'est donc toujours une sorte de dividende, de boni, sur lesquels ils sont en droit de compter — avec cette différence considérable, il est vrai, qu'au lieu de les toucher au prorata de leurs achats, ils les toucheront au prorata de leurs infortunes. Ceux qui auront la chance de n'être jamais malades et de n'avoir jamais de chômage ne toucheront rien, fussent-ils les meilleurs clients de la société. C'est en

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somme une société de secours mutuels et de prévoyance qui se trouve greffée sur la société coopérative de consommation et qui est alimentée par ses recettes. Ce système, très ingénieux d'ailleurs, n'a rien de particulièrement socialiste, pas plus que la mutualité elle-même, car des économistes qui ne sont pas du tout socialistes, comme M. Cheysson, ont proposé de le réaliser sur la plus grande échelle, de l'universaliser et d'alimenter toutes les sociétés de secours mutuels avec les bénéfices des sociétés de consommation. Pour nous, nous y voyons quelques inconvénients parce que nous voudrions garder ces bénéfices pour un autre emploi dont je vous parlerai tout à l'heure.

Il est un autre emploi des bonis qui a un caractère plus large et plus désintéressé. C'est l'instruction et la propagande. Toutes les sociétés adhérentes à l'organisation qui s'appelle la Bourse de Sociétés socialistes de consommation doivent s'engager à prélever 2 pour 100 de leurs bonis pour la propagande socialiste. C'est une formule un peu vague : on l'a laissée vague à dessein pour ne décourager personne. On peut entendre par là aussi bien l'emploi le plus anodin , tel une subvention à une Université populaire, que le plus militant, tel une campagne électorale pour faire passer un candidat socialiste. On a vu des sociétés ouvrières de Belgique, par exemple celle de Jolimont, ou du département du Nord, par exemple l'Union de Lille, s'imposer de ce chef de sacrifices considérables. Au fond les sociétés belges coopératives sont des instruments de lutte politique et sociale. On connaît le mot si souvent répété d'Anseele, le directeur du Vooruit de Gand : (( Nous ferons des sociétés coopéra-

U2 LES APPLICATIONS SOCIALES DE LA SOLlDAllITE

tives autant de forteresse pour bombarder les capitalistes à coups de pommes de terre et de pains de quatre livres. »

Nous ne méconnaissons pas qu'il n'y ait là une application très remarquable de la solidarité dans la lutte des classes, mais nous considérons comme fâcbeuse, en France du moins, l'introduction de la politique dans les sociétés coopératives. Il serait trop long d'en donner ici les motifs.

Quant à l'affectation des bonis à l'instruction et à l'éducation des sociétaires, voire même de tous les coopérateursetde la classe ouvrière tout entière, sous forme de conférences, cours, brocbures, journaux et aussi récréations, concerts, fêtes, excursions, c'est une œuvre excellente et très solidariste. Mais cette fois c'est aux coopérateurs anglais, aux Pionniers de Roclidale, qu'il faut en faire remonter Flionneur. Ce furent eux qui posèrent en principe que 21/2 pour 100 seraient prélevés sur les bénéfices pour l'instruction. Et bien que toutes les sociétés coopératives anglaises ne soient pas restées fidèles à cette règle, cependant elles prélèvent environ i 260000 francs par an (ce qui sur 200 millions de bénéfices en représente guère que le quart de la proportion sus-indiquée) pour ce mode de solidarité.

Mais il y a encore un autre emploi possible des bonis. C'est celui qui nous paraît la plus parfaite application solidariste et que depuis une quinzaine d'années un groupe de coopérateurs qu'on appelle l'Ecole de Nîmes s'efforce de propager. Au dernier Congrès international des sociétés coopératives de consommation de 1900,

je proposai, avec mon ami de Boyve, un vœu ainsi conçu : « Le Congrès engage les sociétés coopératives de consommation, en ce qui concerne l'emploi de leurs bonis, à ne consacrer à la répartition individuelle que le minimum indispensable pour retenir leurs adhérents et à en réserver la plus grande part possible pour la création ou la commandite d'ateliers industriels ou agricoles ». Malgré l'appui, ou peut-être à cause de l'appui que voulut bien me prêter M. Jaurès, ce vœu fut écarté. Mais, du reste, le Congrès vota les conclusions de M. Fitsch qui n'en différaient guère que par la forme beaucoup plus vague, car elles imposaient le devoir à toute Société : (( de créer un fonds de réserve collectif... pour lui permettre d'apporter son concours dans tous les plans ayant pour objet de réaliser un progrès économique pour les coopératives ».

Pourquoi la création d'ateliers industriels ou le concours fourni aux associations de production ouvrière, nous apparaissent-ils comme le but le plus élevé de la coopération ? — D'abord parce que c'est par ce moyen seulement qu'elle peut arriver à réaliser une transformation profonde dans la constitution, dans les conditions économiques de la Société actuelle ; on ne peut espérer la modifier qu'en la prenant dans sa racine et cette racine c'est la production de richesses. Mais ceci n'est pas la question en ce moment. Demandons-nous seulement pourquoi cet emploi des bonis nous paraît avoir un caractère solidariste du plus haut degré ? Parce qu'il implique une œuvre de longue haleine, de plusieurs générations et, par conséquent — de la part de ceux qui l'acceptent — le sacrifice des intérêts présents, des

G/l LES APPLICATIONS SOCIALES DE LA SOLIDARITE

bénéfices immédiats, à des résultats éloignés dont ils ne bénéficieront pas directement. C'est la solidarité étendue aux générations futures ; c'est la renonciation de ceux qui travaillent et qui peinent actuellement aux quelques petits profits qu'ils pourraient facilement se procurer, afin de préparer l'émancipation de ceux qui les suivront et l'avènement de la République Coopérative oii ils n'entreront pas, pas plus que Moïse dans la Terre promise. Et il vaut la peine de noter que cette forme austère et quelque peu mystique de la solidarité, c'est en France, pour la première fois, avant même que la coopération fût connue, dix ou douze ans avant les Pionniers de Rochdale, qu'elle a été pour la première fois appliquée par Bûchez dans son association de production des (( bijoutiers en doré » . Le trait original de cette association, c'estqu'aucun bénéfice n'était distribué, mais qu'ils étaient retenus en totalité pour former un fonds perpétuel inaliénable, véritable mainmorte laïque, comme on l'a appelée, qui grossissant peu à peu devait constituer un jour le capital des associations ouvrières futures, héritières de celles qui les auraient précédées. Cette idée, beaucoup trop avancée pour la mentalité de l'époque et d'ailleurs expérimentée dans des conditions peu pratiques, devait avorter. Mais elle a été reprise plus tard par UaifPeisen dans ses caisses rurales d'Allemagne. Je ne connais en France qLiune seule société coopérative de consommation qui ait prévu cet emploi des bonis : c'est la société de consommation de Saint-Claude, La Fraternelle. Elle a restauré (dans l'article 3 de ses nouveaux statuts (i89C)le fonds inaliénable et perpétuel, formé par 5o pour loo prélevé sur les bénéfices : « Les fonds

de réserve et tous les fonds qui y seront ultérieurement ajoutés constituent à partir de ce jour un capital social et impersonnel, servant d'abord à rembourser les emprunts, à instituer tous les services de consommation et de production que la Société jugera bon d'entreprendre... ))

C'est donc une forme toute nouvelle du collectivisme qui se dessine. Non plus le collectivisme révolutionnaire qui attend le jour oii il sera le plus fort pour exproprier la classe possédante de ses capitaux, mais le collectivisme pacifique qui cherche à créer lui-même les capitaux nécessaires : seulement au lieu de chercher à les créer par la voie infiniment lente de l'épargne individuelle, il les crée en gardant pour lui et en accumulant tout ou partie des profits que la classe ouvrière payait bénévolement aux marchands et aux fabricants. Et le jour oi^i elle sera suffisamment armée, elle dira dédaigneusement à la classe capitaliste : « Maintenant nous n'avons plus besoin de vous. Vous pouvez garder vos capitaux. Nous avons les nôtres !»

Jusqu^à présent nous avons vu la solidarité pratiquée, bien ou mal, entre membres d'une même société. Mais il y a un degré plus élevé de la solidarité, c'est celle qui est ou pourrait être pratiquée non plus entre les sociétaires, les individus, mais entre les sociétés ellesmêmes, entre les sociétés de même espèce, c'est-à-dire les sociétés de consommation. C'est ce qu'on pourrait

Applic. de la solidarité. 5

appeler la solidarité au second degré, c'est-à-dire les fédérations de sociétés coopératives ou « associations d'associations ».

Ces fédérations peuvent se présenter sous deux formes différentes : soit celle d'une Union morale entre les sociétés, destinée à les grouper, à leur donner un programme commun, à garder l'idéal coopératif et à ramener celles qui s'en écarteraient : soit celle d'une Fédération crachais pour grouper toutes les commandes des sociétés adhérentes et les faire bénéficier de la réduction des prix qui résulte de l'achat par grandes quantités. Malgré leur caractère prosaïque et technique, c'est peut-être dans celles-ci que la solidarité se manifeste avec le plus de force. Il faut que vous sachiez que la période la plus difficile des sociétés coopératives, c'est celle qui suit leur naissance. On vous parlait, dans une de&dernières conférences, de la mortalité effrayante des nouveau-nés, mais il y a aussi une mortalité infantile effrayante pour les sociétés coopératives. Il est facile d'en comprendre la raison : faibles ressources, inexpérience des administrateurs, impossibilité d'acheter en gros... un grand nombre sont étranglées par les marchands de la localité. Eli bien ! la fédération d'achat met un terme à ce massacre des innocents. Grâce à elle, les sociétés naissantes jouissent des mêmes avantages que les sociétés puissantes et riches : la fédération, en effet, leur procure tout ce dont elles ont besoin au même prix que pour les sociétés qui comptent lo ou i5 Goo membres. Et même ces petites sociétés peuvent se passer d'administrateurs expérimentés, puisqu'il leur suffit d'écrire à la fédération de leur envoyer tout

ce dont elles ont besoin. Ainsi c'est grâce à la fédération créée par les grandes sociétés que les petites sont sauvées et grandissent elles-mêmes.

D'autre part, cette transformation de la production dont je parlais tout à l'heure, cette création d'ateliers, de fabriques, de fermes, cette conquête successive de l'industrie commerciale, manufacturière, agricole, ce n'est guère que par l'intermédiaire d'une fédération qu'elle peut se réaliser, car les sociétés séparées seraient insuffisantes à ce grand amvre. Une société, même nombreuse, ne peut guère offrir un débouché suffisant à une Ixibrique de chaussures, par exemple, ou à l'exploitation d'un vignoble ; c'est la fédération seule qui peut faire masse de tous les capitaux et de toutes les commandes des sociétés de détail dont je parlais tout à l'heure.

Ces fédérations, sous leur double forme, existentdans presque tous les pays où le mouvement coopératif a quelque portée : en Suisse, en Danemark, en Allemagne, en Italie et, cela va sans dire, en Angleterre où elles ont pris des proportions qui stupéfient. La fédération d'achats des sociétés coopératives de consommation anglaises qui siège à Manchester, et est désignée sous le nom célèbre de Wholesale, fait /i5o millions de francs d'affaires pour le compte des mille sociétés adhérentes, produit dans ses propres fabriques pour -4 millions de francs d'articles de toute espèce et, pour procurer à ses sociétés adhérentes des denrées dans les meilleures conditions et au meilleur marché possible, a armé une petite escadre de six navires qui va les chercher au delà des mers.

Mais en France, hélas I que nous sommes loin de tout cela ! En ce qui concerne ce dernier mode de solidarité, que j'ai appelé la solidarité au deuxième degré, on peut dire sans exagération que nous sommes au tout dernier rang.

Il y a bien çà et là quelques fédérations d'achats : il y en a même plus d'une douzaine, mais, en dehors d'une seule, celle du département du Nord, elles ne font qu'un chiffre d'affaires insignifiant et ne parviennent pas à se souder entre elles ; au contraire, elles se font une misérable concurrence. Quelques dévoués avaient réussi à créer à Paris un Magasin de gros, il y a huit ans, qui n'avait pas trop mal débuté. On l'a laissé mourir ! Et pourquoi ? parce que les grandes sociétés parisiennes ne lui ont point fait de commandes, disant qu'elles se suffisaient à elles-mêmes. Et, en effet, ce n'est pas précisément pour les grandes qu'il était fait, mais pour les petites et pour que, par lui, les grandes puissent aider les petites. Elles ne l'ont pas compris et c'a été le plus grave péché contre le devoir de solidarité qui ait été commis dans l'histoire de la coopération française. Depuis, il pèse sur elle et l'empêche de grandir.

Il y a bien aussi une union morale qui s'appelle l'Union coopérative et qui a été créée en i885 par l'Ecole de Nîmes. Eh bien ! depuis dix-sept ans qu'elle vit et qu'elle a rendu certainement à la coopération des services incessants, elle n'est pas parvenue à obtenir l'adhésion de 3oo sociétés ! Or, l'Union coopérative italienne, qui est d'un an plus jeune, en a rallié 800, presque le triple. L'Union suisse, qui ne date que de quatre ou cinq ans, a rallié la moitié des coopératives

suisses. Et cependant la nôtre ne réclame comme cotisation qu'une obole, une somme variant de 5 à 5o francs, suivant le nombre de membres de la société adhérente. Et savez-vous ce qui se passe ? Les petites viennent encore avec assez d'empressement, parce qu'elles ont besoin de conseils et d'appui, et aussi parce qu'elles n'ont que 5 francs à payer, mais quand elles sont devenues grandes et qu'elles seraient en âge de comprendre que leur devoir est d'aider l'Union et, par elle, leurs petites sœurs, elles donnent leur démission ou, sans même prendre la peine de la donner, refusent la quittance qui leur est présentée par la poste ! En sorte que chaque fois que l'Union enregistre l'admission d'une société à 5 francs elle enregistre la démission d'une société a 5o francs ! On comprend que de cette façon elle ne risque pas de thésauriser !

Non seulement elle ne peut réussir à vaincre l'inertie des sociétés mais encore elle a à lutter contre la concurrence. Il y a sept ans, les dissidents ont créé une autre union, la Bourse socialiste, sous prétexte que le Comité central était trop bourgeois. Passe encore si cette nouvelle organisation avait du moins réussi à rallier toutes les autres ! Quoique j'aie l'honneur d'être président de celle qui eût été dépossédée, je me serais réjoui de voir d'autres réaliser mieux que nous l'unité coopérative — mais c'est a peine si elle . a rallié 70 sociétés qu'elle nous a enlevées.

Du reste, le même fait s'est produit dans la coopération de crédit. Une fédération avait été fondée par MM. Rayneri et Rostand. Quelque temps après, un schisme s'est produit et M. Durand a fondé à Lyon l'Union

■yO LES Al'PLlCATIONS SOCIALES DE LA SOLIDARITE

des caisses rurales. Celte fois ce n'était pas les socialistes qui se séparaient des soi-disant bourgeois : c'était les catholiques qui se séparaient des libéraux. Ainsi toutes les sociétés françaises mettent en pratique pour elles-mêmes le principe qu'elles condamnent chez les individus : chacun pour soi !

Enfin il y aurait encore un degré plus élevé de solidarité, qu'on pourrait appeler la solidarité au troisième degré, c'est celle qui existe entre sociétés coopératives de diverses catégories et de buts différents : sociétés de consommation, de production, de crédit ; — ou même entre les coopératives et d'autres associations non coopératives mais qui pratiquent aussi la solidarité, telles que les mutualités, les syndicats professionnels, etc.

Cette solidarité est assez bien réalisée dans certains pays. Ainsi, en Allemagne, les grandes fédérations, notamment VAllgemeine Verhandde Berlin qui groupe 4 5oo sociétés, réunissent pêle-mêle sociétés de crédit, d'épargne, de consommation et de production, urbaines et agricoles. En Italie, les sociétés de consommation et les sociétés de secours mutuels marchent ensemble dans la même Ligue. En Angleterre, il n'y a pas de sociétés de crédit, mais entre les sociétés de consommation et les sociétés de production il y a les liens les plus étroits, notamment en ceci que presque toutes les sociétés coopératives de production trouvent dans les sociétés de consommation leurs principaux comman-

ditaires et leurs principaux clients. Ce sont les sociétés de consommation qui font vivre celles de production en leur fournissant les capitaux dont elles ont besoin et, ce qui importe encore plus que des capitaux, les commandes. Et par le fait qu'elles sont actionnaires de sociétés de production, elles se trouvent exercer sur celles-ci un pouvoir de gouvernement et de contrôle puisqu'elles participent aux assemblées générales et souvent même y ont la majorité des voix.

Mais en France, puisque même entre sociétés sœurs la collaboration est si difficile, il est aisé de deviner qu'elle le sera encore plus entre sociétés d'espèces différentes. Et en effet, non seulement il n'y a aucun contact entre les sociétés coopératives et les sociétés de secours mutuels ni avec les syndicats professionnels, ils s'ignorent absolument, mais il n'y en a même aucun entre les quatre grands groupes de coopératives, à savoir : les sociétés de consommation, les sociétés de production, les sociétés de crédit et les syndicats agricoles.

Cependant des efforts persévérants ont été faits pour établir des liens entre les sociétés de consommation et les sociétés de production, soit ouvrières, soit agricoles, et tous les Congrès ont proclamé cette nécessité. Ces liens semblent tout faits et noués par la nature même des choses, puisque celles-ci ont précisément pour but de vendre les denrées ou articles manufacturés que celles-là ont pour but de consommer. Quoi de plus naturel, semble-t-il, que les paysans des campagnes ou les pêcheurs de nos côtes, groupés en associations, vendent directement aux habitants des villes, groupés en sociétés de consommation, la farine.

le vin, la viande, le beurre, les œufs, le lait, les légumes, les fruits, le poisson, les huîtres, etc., que ceux-ci consommentP Et quoi de plus naturel que, dans la population ouvrière elle-même, les ouvriers groupés en associations de tailleurs, de cordonniers, de bonnetiers, de chapeliers, de verriers, de mineurs, etc., ne fournissent à leurs camarades, groupés en associations de consommation, les vêtements, chaussures, gilets de flanelle ou de tricot, chapeaux, ustensiles de ménage et charbon pour se chauffer ? Et qu'ainsi, en éliminant tous les intermédiaires, fabricants et marchands, qui prélèvent leur profit et leur fortune à la fois sur le peuple producteur et sur le peuple consommateur, ils ne réalisent par leur seule entente un régime économique vraiment nouveau ?

En effet a priori c'est un plan qui paraît aussi simple que grandiose et que nous avons souvent préconisé, mais dans l'application il n'en reste plus grand'chose, probablement parce que, malgré le grand mot de « lutte des classes » qui figure en tête de tous les programmes collectivistes, le sentiment de « solidarité de classe » fait complètement défaut à la classe ouvrière.

Il y a au contraire entre les unes et les autres bien des incompatibités d'humeur. D'abord les sociétés de production en France ne produisent guère les articles que les sociétés de consommation pourraient utiliser. Les associations de production sont surtout des entreprises de peinture, construction, mobilier, imprimeries, etc., et recherchent pour clients l'Etat ou les Municipalités. Elles ont par là nécessairement des attaches administratives et quasi-officielles qui déplaisent aux Sociétés

de consommation. Elles ont trop de banquets présidés par les hommes politiques en vue où l'on prononce trop de toasts et de discours — et où d'ailleurs les sociétés de consommation ne sont pas invitées. Les unes et les autres n'échangent... que des propos plutôt désagréables. Les associations de consommation disent des associations de production qu'elles ne sont que des sociétés de petits patrons qui n'émanciperont nullement la classe ouvrière mais permettent à leurs gérants d'aller en carosse. Et celles-ci ripostent en disant que les sociétés de consommation ne sont que des boutiques dont l'idéal ne dépasse pas celui d'un épicier en gros.

On peut citer cependant quelques cas où un rapprochement s'est accompli. Par exemple, l'association de production « des sacs en papier » produit un article très employé par les sociétés de consommation. Aussi ce sont celles-ci qui la font vivre. Un exemple plus célèbre est celui de la Verrerie ouvrière d'Albi. Ce sont les sociétés de consommation et surtout (je dois leur rendre ce témoignage parce que c'est le vérité) les sociétés à type socialiste qui lui ont sauvé la vie et ont assuré son succès, non seulement en souscrivant les actions, non seulement en s'engageant à lui acheter ses bouteilles avec une majoration de 20 pour 100 sur le prix du commerce, mais encore en lui prêtant de l'argent au moment où elle allait être déclarée en faillite. Ce fut un beau jour, et qui restera dans l'histoire de la coopération française et dans l'histoire de la solidarité, que cette soirée de décembre 1896 où, dans une assemblée générale de la Société VEgalitaire de Belleville convoquée spécialement, le délégué de la Verrerie ouvrière,

Ilamcliii, parvint à retourner une assemblée d'abord hostile — surtout les femmes — et à obtenir le vote d'un prêt de 65 ooo francs. Une autre Société V Avenir de Plaisance vota les 35 ooo francs nécessaires pour parfaire la dette de loopoo francs. Et du reste ces sommes furent remboursées très peu de temps après.

Mais ce sont des cas isolés, quelques élans d'enthousiasme, qui ne sauraient remplacer une collaboration persévérante et quotidienne.

En ce qui concerne les relations à établir entre les sociétés de consommation urbaine et les associations de production agricoles — il y a eu des commissions mixtes nommées à cet effet, et un grand nombre de tentatives ont été faites mais sans beaucoup de résultats ' . Ici ce sont d'autres causes de divisions : — politiques, les syndicats agricoles appartiennent généralement au parti catholique et conservateur, les'sociétés de consommation sont socialistes ou au moins radicales ; — économiques, les syndicats agricoles sont ultra-protectionnistes, les consommateurs sont naturellement plutôt libre-échangistes; — mais surtout le grand obstacle c'est que les uns veulent vendre leur produit le plus cher possible, plus cher qu'ils ne vendent au commerce, et les autres cherchent trop le bon marché et ne consentent pas facilement à payer un prix supplémentaire, pourtant bien justifié, pour la qualité.

I. On peut citer cependant l'association des paysans viticulteurs de Maraussan, dans l'Hérault, qui ont réussi à vendre tout leur vin à des sociétés de consommation, parce que cette association de Maraussan a su se donner une physionomie socialiste qui a frappé l'attention et lui a attiré des sympathies. Mais que d'autres, que je pourrais citer, ont échoué !

Messieurs, arrivé au terme de celte rapide revue il est temps de formuler quelques conclusions.

Qu'avons-nous constaté P

Les Français ne sont pas rebelles à l'association, quoi qu'on dise. On a relevé en France, dans une statistique récente, plus de /i5ooo associations de tout genre et ce n'est pas mal pour un pays où jusqu'à hier toute association constituait un délit. Mais le Français ne paraît apte qu'aux petites associations, aux petits groupements, nullement à ces grandes organisations ou fédérations qui se développent si facilement et avec tant de puissance à l'étranger. Et ce n'est pas seulement dans la coopération qu'on peut faire cette remarque, c'est dans tous les domaines. Les Sociétés de secours mutuels en Angleterre constituent des Fédérations, des (( Ordres », comme on les appelle, embrassent jusqu'à 700000 membres, comme celui dit (( des Originaux de Manchester », mais en France elles ne se sont décidées qu'à grand'peine à constituer quelques unions et une Fédération nationale qui n'existera encore que sur le papier. M. Legrain, le fondateur de la Ligue anti-alcoolique, constatait récemment avec découragement qu'il ne pouvait établir aucun lien, aucune solidarité, entre les sociétés locales, qu'elles ne répondaient même pas aux questionnaires. Et de même partout^ î

I. La politique nous fournit trop d'exemples pour qu'il soit utile de les citer. Je m'en souviens d'un cependant bien significatif. Il y a dans mon pays une petite commune qui est une des plus petites, sinon même la plus petite de France. Elle ne compte que 10 électeurs. Or, vous savez qu'il doit y avoir 12 membres dans les plus petits Conseils municipaux, c'est-à-dire 2 de plus qu'il n'y avait d'électeurs. 11 semble donc qu'il était difficile de se diviser en cette occasion. Hé bien ! point du tout. Il y a eu trois listes ! — et je crois même qu'il y a eu ballottage !

Le fait me paraît si caractéristique qu'il doit tenir à notre tempérament national. L'histoire nous apprend que notre vieille Gaule était divisée aussi en une multitude de clans et de cités qui n'ont jamais réussi à s'entendre, et quand je vois que nous ne réussissons dans notre Union coopérative qu'à grouper une petite minorité de nos i 900 sociétés françaises, je me console en me disant que Vercingétorix n'a pas réussi davantage à fonder une Fédération nationale !

Mais c'est un système trop commode que de tout expliquer par le génie national. Cherchons des raisons plus précises et plus spéciales à notre sujet. Elles sont assez faciles à trouver mais difficiles à avouer !

La première c'est la vanité ! Ceux qui font partie d'une petite société et qui sont arrivés aux honneurs, c'est-à-dire au Conseil d'administration, à la Commission de contrôle ou. à celle des achats, sont très pleins de leur importance. Quand le soir, assis derrière une tahle, parfois même recouverte d'un tapis vert quoique rarement, ils font comparaître devant eux les fournisseurs qui leur parlent chapeau bas, quand ils leur dictent leurs conditions et parfois les morigènent — ce sont là des joies auxquelles ils ne sont pas disposés à renoncer. Et elles s évanouiraient pourtant s'il fallait se contenter d'écrire une lettre de commande au Magasin de gros. Le comité d'achat ne serait plus qu'un bureau en sousordre, une sorte de boîte aux lettres. Il rentrerait dans le néant. La résistance aux Fédérations, c'est pour les membres des comités quelque chose comme la lutte des communes contre la royauté.

Le second obstacle est pire, c'est la malhonnêteté. Je

voudrais le passer sous silence, mais il s'est révélé dans ces derniers temps d'une façon trop scandaleuse pour qu'il soit possible de l'ignorer. Il est incontestable que dans un grand nombre de grandes sociétés l'usage d'accepter des (( pots de vin » des fournisseurs est devenu courant. La tentation est si facile pour un ouvrier qui est payé 3 ou 4 francs par jour et qui voit passer entre ses mains des milliers de francs de valeurs ! elle est d'autant plus facile qu'il peut croire ne faire tort à personne. S'il refuse, la société n'en paiera ni plus ni moins : c'est sur le bénéfice du fournisseur que le pot-de-vin est prélevé en apparence. Parfois au lieu d'argent, ce sont de petits cadeaux en nature — une caisse d'oranges pour Madame. Mais les scrupules s'émoussant avec l'habitude, on arrive parfois à des actes de véritable piraterie. On a connu une Société qui achetait 3o ooo hectolitres de vin et les délégués chargés de cet achat exigeaient des vendeurs jusqu'à 2 et 3 francs par hectolitre ! Aussi sont-ils vite devenus riches ! Et du reste le fait était si bien connu par les membres de leur propre société qu'on avait soin de les changer tous les ans, afin que tous, ou du moins que le plus grand nombre possible, eussent leur tour. Cette société a fait son petit Panama : elle a gâché la plus belle situation et aujourd'hui un nouveau conseil s'efforce à grand'peine de la relever. Elle n'est pas la seule ! Mais sur ce point, je dois signaler le rôle très bienfaisant joué par les Universités populaires. Ce sont elles qui, dans deux cas au moins à ma connaissance, ont réveillé la conscience des coopérateurs et pris en mains le balai. Or il est clair que tous ces tripotages deviendraient

impossibles du jour 011 ces Conseils ne seraient plus appelés à traiter directement avec les fournisseurs, mais seulement par l'intermédiaire d'un Office central, d'un Magasin de gros. Cette institution n'aurait donc pas seulement pour effet de ranimer l'esprit solidariste mais de réveiller en même temps le sentiment de la moralité. Non seulement nos associations en France ne parviennent pas à s'unir mais encore il n'est pas rare que celles qui existent ne finissent par se diviser en deux ou trois. Vous voyez un jour dans une petite ville une société de secours mutuels ou de consommation : vous repassez dix ans après : vous constatez qu'il y en a trois. Ah! pensez-vous, ça marche bien : elle a fait des petits. — Point du tout! c'est tout simplement l'ancienne société qui s'est coupée en trois morceaux. Il ne faut pas confondre ces deux opérations : la multiplication et la division. Il est vrai que celle-ci aussi est une façon de multiplier, je le veux bien, mais c'est ce qu'on appelle la multiplication par segmentation ou scissiparité : elle est propre aux organismes inférieurs, aux infusoires et aux protozoaires. Les êtres supérieurs se multiplient par union, par conjugaison, et il en est de même des institutions sociales. Chez les peuples qui ont vraiment l'esprit social et solidariste, c'est Vunion qui est le véritable mode de reproduction sociale, tandis que chez les peuples qu'on pourrait appeler asolidaires, c'est la division qui est le mode de reproduction ! et celui-ci ne crée que des œuvres faibles, débiles, à courte lin, et toujours prêtes à se manger entre elles. Il est vrai que ce mode de reproduction est plus rapide que l'autre. Aussi le France est-elle de tous les pays du monde,

LA COOPERATION -yQ

sans excepter l'Angleterre et l'Allemagne, celle qui compte le plus de sociétés coopératives et de sociétés de secours mutuels — rien que l'année dernière il en est né un millier — mais dans le nombre il en est qui ne comptent que 5o, 3o, voire 20 membres, c'est-à-dire qu'elles appartiennent à la catégorie des infiniment petits, des animalcules microscopiques. Au lieu d'une Union coopérative comme en Angleterre ou en Suisse, elle en a deux, mais qui à elles deux n'en font pas une passable. Au lieu d'une fédération d'achats, elle en a 20, mais qui toutes réunies font moins d'affaires que la seule de Suisse. Au lieu d'un journal coopératif tirant à 60000 exemplaires comme le Coopérative News, ou le Journal coopératif suisse, elle en a une douzaine dont aucun ne fait ses frais. . .

Mais il est temps de conclure, et cette conclusion c'est que la coopération est un moyen de transformation sociale très puissant, j'ai presque envie de dire tout-puissant, quand elle est fondée sur la solidarité : mais elle est impuissante quand ce fondement lui fait défaut. Or il lui fait très souvent défaut en France. Il est donc à craindre que la coopération ne donne chez nous que des résultats médiocres et ne réussisse jamais à réaliser ce que j'ai appelé la République coopérative, c'est-à-dire un régime social fondé sur l'association des bonnes volontés. Il est vrai que nous pourrons la voir très probablement se réaliser dans d'autres pays. Cette perspective peut suffire à réjouir un coopérateur internationaliste, mais elle ne saurait suffire à consoler un Français !

Par Henri Monod,

conseiller d'Etat,

directeur de l'assistance et de l'hygiène publiques,

membre de l'Académie de médecine.

Mesdames, Messieurs,

La santé publique est un sujet qui ne pouvait manquer d'être abordé dans la série de ces conférences. Il devait l'être, car plus que tout autre il jette une éclatante lumière sur le fait social qui est la raison d'être de notre groupement, la solidarité humaine. La plupart d'entre nous croient entendre encore les nobles paroles qu'a prononcées M. Léon Bourgeois en inaugurant nos réunions. Vous vous rappelez avec quelle hauteur et quelle netteté il nous montrait que nous dépendons les uns des autres, qu'héritiers des générations antérieures, la possession des biens de tout genre dont nous jouissons, et de la vie elle-même, nous constitue débiteurs envers nos contemporains et envers les générations futures. Mais oii donc cette solidarité est-elle plus indéniable qu'en matière de santé publique ? Tous les faits que j'aurai à citer l'attestent avec autorité. A chaque instant, chacun de nous, sans qu'il s'en doute, influe

Applic. de la solidarité. 6

sur la santé, peut-être sur la vie d'êtres humains qu'il ne connaît pas, qu'il ne connaîtra jamais : des êtres humains que nous ne connaissons pas, que nous ne connaîtrons jamais, qui sont depuis longtemps disparus, influent a chaque instant sur notre santé, sur la santé de ceux que nous aimons, sur les conditions essentielles de notre bonheur. Ce n'est donc pas assez de répéter, après un premier ministre de l'Angleterre, que « le souci de la santé publique est le premier devoir d'un homme d'Etat ». Ce n'est pas même assez de dire que ce souci est un devoir pour le citoyen, car la solidarité sanitaire ne connaît pas de frontières. Peut-être, au moment oii je parle, quelque faute contre l'hygiène, qui fera un jour des victimes autour de nous, s'accomplit-elle sur les bords du Gange ou dans un des ports de l'Inde ; peut-être un autre acte, celui-là dans l'ordre scientifique, qui sauvera des milliers et des millions d'hommes d'un mal aujourd'hui triomphant, s'accomplit-il, au moment oii je parle, dans quelque lointain laboratoire étranger. Toute l'humanité peut souffrir des méfaits hygiéniques ; des bienfaits de l'hygiène, toute l'humanité peut profiter. Non, ce n'est pas assez détendrela parole de Disraeli aux habitants d'une même patrie ; il faut dire que le souci de la santé publique, avec l'accomplissement des obligations que sa protection impose, est un devoir pour tout honnête homme.

Le titre qui a été donné à cette conférence * est plus ambitieux que mon dessein présent. On peut considérer la santé publique sous des aspects divers et en donner

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