CHAPITRE V
Le pays du hongo. — Vexations. — Les Vouagogo. Une muraille de Chine.
La plupart des expéditions africaines qui ont pour point de départ la côte orientale d'Afrique empruntent l'itinéraire suivant : Zanzibar, lieu de formation des caravanes ; Bagainoyo, premier relai; puis successivement l'Oussagara, l'Ougogo, le Mgounda Mkali, l'Ounyanyembé ; de là, elles se rendent soit à Oudjidji, soit à Karéma, tous deux sur le lac Tanganika, soit encore chez Mtésa, dans l'Ouganda, au lac Victoria Nyanza.
C'est aussi cet itinéraire que nous parcourrons dans la question qui nous occupe, d'autant que les caravanes arabes elles-mêmes ont adopté depuis longtemps cette route, dont ne s'écartent que les seuls convois d'esclaves en destination de divers points du littoral oii s'eflFectuent les embarquements clandestins.
Déjà nous avons vu les Arabes à Zanzibai*, nous y avons mesuré leurs forces militaires et l'appui qu'on serait en droit d'en attendre ; nous les avons rencontrés ensuite dans rOussagara, où, malgré certaines maladresses commises à leur égard, on peut encore espérer d'eux un cordial appui et les plus réels services. En poursuivant nos investigations, nous allons successivement retrouver la puissance arabe établie sur les confins de l'Ougogo et dans son quartier général de l'Ounyanyembé.
Il faut avoir voyagé dans l'Afrique centrale pour bien comprendre ce que ce mot Ougogo renferme d^ennuis, de
vexations, de dangers, de difficultés, de ruineuses dépenses pour l'infortuné Blanc appelé à traverser le pays oii fleurit le hongo. Tout ce que Ton peut écrire à ce sujet, une fois le voyage terminé, sera fatalement en dessous de la vérité: comment rendre, en effet, ces peines intimes, ces mille petites misères physiques et morales, ces tracasseries mesquines qui, narrées séparément, sembleraient à d'aucuns puériles, mais qui, prises dans leur ensemble, forment un faisceau de douloureuses épreuves dont le souvenir même a quelque chose de répulsif et d'agaçant ? Quelques détails en donneront peut-être une faible idée.
Je prends la caravane au moment où elle arrrive en vue d'un village de l'Ougogo. La fatigue est générale : on a fourni une longue traite au milieu des porrys et des plaines sablonneuses qu'un soleil ardent transformait en fournaise ; les gosiers sont desséchés, les poitrines haletantes ; plus de chants, de cris, de babillages si chers aux nègres en marche : on n'entend que la respiration sifflante des porteurs et, de temps à autre, une plainte arrachée par la fatigue ou la soif.
N'importe, on poursuit sa route, on se presse : le village est là-bas, c'est Kanyényé, on y trouvera des vivres et le repos.
Déjà le camp est établi, les tentes sont dressées, quand arrive une troupe de Vouagogo armés qui, de l'ordre de leur chef, vous invitent à transporter vos pénates ailleurs; généralement l'endroit qu'ils vous indiquent comme étant affecté à la halte des caravanes est situé à l'autre extrémité de la plaine ; on parlemente, rien n'y fait, il faut obéir : on dirait d'un clan de Bohémiens que la police fait déguerpir et qu'elle parque dans quelque terrain vague.
Le camp établi, il s'agit de chercher de Teau, car chacun meurt de soif. Or, dans l'Ougogo, il n'y a ni fleuves, ni lacs, ni rivières : le pays a la forme d'un vaste cirque oîi fort heureusament il pleut pendant trois mois de l'année ; les indigènes recueillent l'eau du ciel en fouissant des puits dans, le sable à proximité de leurs demeures, et l'on se figure aisément l'étrange boisson que l'on trouve là-dedans vers la fin de la saison sèche.
Mds qui est altéré n'y regarde pas de si près, et l'on
court en hAte vers ces trous providentiels, lorsque de nouveaux guerriers s^élancent et s'opposent à oe qu'une seule goutte d'eau soit puisée avant que le sultan du lieu en ait donné l'autorisation et fixé le prix de cette haute faveur.
C'est l'impôt sur la soif.
Il faut donc retourner au camp, défaire des ballots, en extraire des étoffes, les expédier au chef, qui vous les retourne, jugeant le cadeau trop mince ; Ton entame alors d'interminables palabres; il s'agit de faire de nouveaux envois de présents; oh discute, on débat, on se fâche, tout cela en proie à une soif qui vous étrangle.
Lorsque le gracieux souverain daigne enfin accepter vos cadeaux, les pourparlers recommencent sur le fond de la question, e'est-à-dire sur le prix de l'eau; à certaines époques de l'année, et dans maints endroits les prétentions des chefs à cet égard sont tellement exorbitantes que l'on doit faire appel à toute la patience humaine pour ne pas céder àla colère ; toute révolte, d'ailleurs, serait vaine. Bref, après des discussions sans fin, on se voit autorisé à prendre de l'eau dans un puits indiqué, mais seulement après une certaine heure du jour et quand, au préalable, les troupeaux de l'endroit y auront une fois encore bu tout leur soàl.
Toutefois ce n'est là que le début des tortures réservées à l'infortuné voyageur, car il lui reste à présent à endurer le supplice du hongo, cet arbitraire impôt de passage que perçoivent les chefs les plus minuscules du pays.
D'abord, mille ruses sont inventées pour retarder les négociations, pour retenir la caravane le plus longtemps possfbie, afin d'obliger les porteurs à acheter les denrées du village. Dans ce but, sa majesté noire se dit indisposée ou absente, ou bien elle prétexte que la journée est trop avancée pour entamer des affaires sérieuses ; le plus souvent aussi le chef se grise à plaisir, et son ivresse, qui dure phisieurs jours, est un prétexte sacré pour ne pas se vouer à la chose publique ; on a beau être furieux, il faut, bon gré, mal gré, attendre que l'intéressant monarque ait cuvé son pommbé.
Enfin, les débats commencent, et l'on ne peut s'imaginer l'astuce, la cupidité, l'âpreté au gain, la fourberie de ces chefs vouagogo ; si Fon cédait à leurs exigences prjemièreS)
e'est la earavaae entière qu'il faudrait leur livrer. Tout ce qui se dépense alors de paroles oiseuses, de discussions idiotes, de vaines menaces, d'artificieuses flatteries, c'est inénarrable; s'il n'est secondé par un bon interprète, par un chef de caravane fidèle, intelligent et dévoué, l'Européen est eerlain de se trouver dépouillé de tout ce qu'il possecie./
,,$oû)i ee l*appert encore les Arabes sont très-précieux ; ils e^tîenn^l k passage de l'Ougogo dans des conditions bieki âuV^emeûi favorables que celles qui nous sont faites, da^yiitïfee de présents, de tribut et d'achat d'eau, nous laissons ffénéralement aux mains de ces chefs rapaces la maj^uve partie de nos marchandises de route.
^ ne hongo terminé Ton se remet en marche tout joyeux ; maif , hélas I c^uelques pas plus loin on se trouve sur le terlitèlvQ d'un autre chef avec qui le même jeu est à recommënèer. Et il en va de la sorte pendant un mois, un long mois durani lequel on épuise toutes les gammes de la eolèf e et le plus clair de ses ressources ; tout cela pour franchir une distance relativement minime qu'aisément Vùn parcourrait en sept eu huit jours d'étapes régulières.
Quant à la résistance isolée, elle est matériellement impossible. Le Vouagogo a même ceci de beau dans le caractère, c'est que, seul parmi les peuples africains que j'ai rencontrés, il a le sentiment de la solidarité très-haut placé. Que si, poussé à bout par la convoitise d'un chef, vous vous décidiez à lui résister, et qu'usant de la force, vous parveniez même à traverser impunément son territoire, bientôt des cris stridents répétés au loin avertiront les peuplades voisines du danger qui les menace. Aussitôt chacun de courir aux armes ; partout sur votre route vous ne rencontrerez que des ennemis ligués pour vous combattre, et bientôt, enveloppé par le noÈabre, vous succomberez infailliblement.
Les Yeuagogo forment, d'ailleurs, une race très-remarquable, et, tout d'abord, on serait même tenté de leur reconnaître les caractères d'un peuple autochthone, tant ils tranchent au moral, comme au physique, sur les autres nègres que le voyageur est à même d'observer sur sa route.
Mais un examen plus sérieux prouve qu'il n'en est pas
âinsi : les grandes dissemblances qui existent entre les peuplades mêmes de TOugogo trahissent, au contraire, leurs croisements avec les naturels des pays limitrophes, et partant nous démontrent que le Mgogo n'est, en somme, qu'un produit de tribus errantes ou de peuples éougrés.
Ainsi, au nord, il tient des VouahounÂa et des Vouamassaï; qui, eux, représenteraient plutôt la raceptimi^ tive, race léonine, nomade, guerrière ; aussi le? Vouagogo du Nord sont-ils les plus remuant0, les plus beBi(^ux de la contrée. Au sud, ce sont les Youaldmbou, laboureur^ pour la plupart, qui peu à peu &e sont implantés dans Fôu* gogo; à Test, on reconnaît la mâle prestance dés 'fils db rOussagara, et, à Touest, le caractère rapace, finaud, tTpre au gain, voire un peu perfide du Yoimyamouési.
Mais, au fond, le Mgogo a les vertus et les vices dW peuple tout primitif, peuple irritable, orgueilleux, jaldui de ses droits, fier de son champ de sorgho qu'il aime et qu'il a arraché par le travail de ses bras à la plaine aride ou à la jungle qui borne son village. Il est déjà pasteur, mais il est encore et surtout guerrier.
A l'appel de son chef, au premier cri d'alarme, il laisse son champ et son tembé, et il accourt, armé de toutes pièces, flairant le carnage et la rapine. Ses armes sont l'arc, les flèches, une poignée de zagaies et un rungou ou casse-tète; il porte au bras un bouclier de peau d^éléphant bariolé de rouge, de noir et de blanc, et sur la tète une dépouille d'oiseau ; accroché sur l'épaule droite pend un manteau rouge brique, et rouge brique aussi sont les tatouages dont il agrémente son corps et sa figure. Son manteau, drapé à la romaine, n'est qu'une parure qui ne lui couvre que le torse.
Lorsqu'il s'élance ainsi, hurlant comme une bête fauve, bondissant dans la jungle, à demi-abrité derrière son bouclier et brandissant sa lance, le Mgogo a réellement bel air, et l'on se prend à regretter que tant de fierté et d'orgueil ne serve qu'à l'endurcir dans la sauvagerie et le brigandage. Au fond, je ne le crois cependant pas très^ourageux ; il accourt vers vous avec tous les simulacres d'un, combat acharné, mais il suffit souvent d'une attitude décidée pour l'arrêter ; très-fort pour une guerre de guérillas, il attendra le pagazi attardé, l'assassinera et volera sa
charge, mais il reculera devant qui lui résiste. En un motj c'est un brigand guerrier^ mais nullement un valeureux soldat.
Et le jour où, lasso de cette muraille de Chine que rOugogo oppose aux efforts de la civil isati ou et du commerce, l'Europe voudra faire sentir sa force à ce peuple trop enclin à confondre la patience avec la faiblesse, il suffira relativement de peu d'efforts pour arriver à briser cette barrière, fléau des expéditions européennes et terreur des caravanes marchandes.
Car il n'y a pas à se le dissimuler, c'est par la conquête seule que Ton pourra dompter ce peuple Mgogo et triompher de ses instincts cupides, qui toujours vont croissant.
Or, cette conquête, TEuropéen ne peut songer à la faire ; à l'Arabe seul revient co rôle ; et c'est une œuvre qu'il entreprendrait volontiers si, dans ses efforts j il se voyait secondé par nous.
En apportant à ce travail non-seulement l'appoint de notre prestige, mais aussi nos sentiments humanitaires, l'assujettissement de TOugogo n'aurait aucun caractère do cruauté ou d'extermination, et c'est le plus grand pas que l'on pourrait faire pour oumr décidément l'Afrique centrale à la civilisation et au coirimcrcCp Aussi longtemps que subsister^ cette muraille de Chine ^ tout ce que nous tentons, tout ce que nous établissons au-delà de TOugogo, c'est peine perdue, efforts inutiles^ frappés 'à l'avance d'une stérilité radicale.
Etant donc établie la nécessité de réduire TOugogo sous un joug équitable pour mettre fin aux exactions indignes qui y sont passées à l'état de loi, étant donné que seuls les Arabes disposent des forces nécessaires'et suffisamment acclimatées pour arriver au but quon se propose; mais étant également bien admis qu'au nom de l'humanité et pour sauvegarder nos intérêts futurs il est indispensable que dans ce travail nous nous joignions k eux, voyons si ridée d'une occupation de TOugogo entre dans le domaine dés choses possibles.