CHAPITRE Vï
Conquêtes des Arabes dans VOugogo. — Mounié Mtuana. Le Mgounda-Mkali.
Mon-seulement cette occupation est chose possible, nonseulement elle s'impose à la situation, mais déjà même les JÊmes ont mis la main à l'œuvre. L'événement date de 1880, précisément à l'époque où je venais de quitter l'Ounyanyembé, au moment où j^ traversais l'Ougogo en retour vers la côte ; je crois même être le dernier Européen qui soit passé à Mdabourou, frontière occidentale de l'Ougogo pendant que ce pays se trouvait encore sous la domination d'un chef indigène; deux .jours après mon départ, les Arabes se sont rendus maîtres de ce district, en ont réduit les habitants, et, fort heureusement ma caravane était déjà à une distance suffisante pour n'avoir pas à supporter le contre-coup de ces luttes, toujours fatal aux Européens en marche.
Les Arabes ont donc compris qu'il y a une nécessité absolue de posséder un point de relai entre l'Oussagara et rOunyanyembé ; si jamais poste hiw^italier eût été utile pour les expéditions européennes, c'est sans contredit celui qu'on aurait dû établir entre l'Ougogo et le Mgounda Mkali.
11 y a là une lacune que peut seule expliquer la difficulté de fonder une station dans ces parages intermédiaires. La difficulté existe, c'est vrai ; mais à tout prix il la faut vaincre, afin que les expéditions ne soient pas à la merci des Vouagogo et des.bandes du Nioungou, lafin qu'elles trouvent à mi-route le ravitaillement qui leur est indispensable pour réparer les brèches du hongo et la défense qui leur est absolument nécessaire pour affronter le passage du Mgounda-Mkali
Les Arabes, eux, ont eu la perspicacité etl$ force voulues pour venir à bout de cette entreprise ; si l'Européen ne peut créer par lui-même un poste de défense, du moins qu'il recoure donc à eux, puisqu'ils ont les moyens de le seconder
Depuis plusieurs années déjà, les Arabes se sont établis
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à Mounié Mtuana, position naturelle très-forte^ située aux confins occidentaux de TOugogo et commandant les di\^erses routes du Mgounda-Mkali. Mounié Mtuana est gouverné par un Arabe de Mascate qui a donné son nom à Tendroit ; cet Arabe, vassal du sultan de Zanzibar, dépend également du Gouverneur de Taborah, avec qui il reste en communications continuelles, rendant ainsi aux caravanes amies les plus immenses services.
C'est à la suite d'une entente entre les Arabes de Taborah et ceux de Mounié Mtuana que fut décidée, en i880, Tattaque de Mdabourou dans TOugogo ; Said-Bai gaah y a certainement donné son assentiment secret; s'il avait osé y prêter directement la main les résultats eusiicnt été bion autrement favorables, mais l'Angleterre ne lui permet pas de s'ingérer dans les affaires politiques de TAfiique centrale.
En détruisant la puissance des Vouagogo à Mdabourou, les Arabes ont accompli une œuvre d'une inappréciable portée ; ce district était, en eiret, celui où les expéditions avaient à supporter les plus onéreuses, les plus arbitraires vexations.
La première fois que j'y passai avec Cadenhead et Roger, nous y laissâmes un monceau colossal d'étoffes, de marchandises de toutes sortes, et pendant vingt-cinq jours nous y fûmes retenus par la taquinerie du sultan n*!;gre ; lorsque plus tard j'y revins seul, ce même sultan exigea non-seulement un hongo très-élevé, mais je me vis en outre forcé de lui livrer mes propres habits : depuis les souliers jusqu'au chapeau, y compris une paîro de lunettes qu'il avait aperçue dans un coin de ma tente. Il entendait être habillé comme moi.
Pour ne pas compromettre toute ma caravane, jo me vis contraint de céder ; heureusement mon trousseau était encore suffisamment garni pour que je pusse satisfaire la fantaisie de cet étrange monarque, sans être réduit moimême à adopter son primitif costume.
Au reste, ma défroque ne lui a pas porté bonheur, puisque deux jours après mon départ Mounié Mtuana attaquait le village de Mdabourou, en soumetlaît les habitants et contraignait mon détrousseur à s'enfuir au cœur deTOugogo^
dans le Kanyényé, où plus tard il succomba sous une în- Cîn sion des Vouahoumba du Nord.
Ce qui rendait io district de Mdabourou encore plus dangereux, c'était l'alliance intime de son chef avec le Nioungou, son voisin du Mgounda-Mkali.
;^ A l'instar de Mirambo, le Nioungou entretient dans ces solitudes de nombreuses bandes de Rougas-Rougas peur qui Io pillage des caravanes est un jeu, une occupation favorite et une source de richesses.
Le voyageur tombe ainsi de Charybde en Scylla; aux difficultés, au ï vexations, aux ruineux impôts de l'Ougogo succèdent dans le Mgounda-Mkali les fatigues, les privations, les dangers de toute nature. Là-bas, c'est l'agglomération d'hommes, les exigences des chefs qui sont à redouter ; ici G*estla solitude, le désert, l'aridité; là-bas, on est énervé de ne pouvoir avancer qu'à pas lents, de devoir consacrer un mois entier h franchir quelques lieues; ici l'on parcourt en douze à quinze jours et à marches forcées un espace immense, quatre fois grand comme tout l'Ougogo.
Dans ces porrys désolés il n'y a ni villages, ni plantations^ ni eau, ni vivres : c'est le pays aux douloureuses lit ikésas durant lesquelles on chemine, sans fin, nuit et jour, sans s'inquiéter de qui reste en arrière, car le salut de tous commande la cruauté de l'abandon pour qui s'attarde; c'est qu'à tout prix il faut atteindre le point désiré où le guide a signalé la présence d'un peu d'eau, heureux torsqu*cn y arrivant on ne se trouve pas devant une mare fétide et desséchée.
C'est à de telles fatigues que se joignent les attaques incessantes du Nioungou, maître et seignepr de ces solitudes, dont les bandits harcèlent les malheureuses caravanes, tuant et volant les porteurs assez imprudents pour s'écarter du sentier. Sur tout ce parcours on ne rencontre ni plantations, ni villages; rien que l'immensité déserte, le boîs maigre que fuit le gibier lui-même.
On comprend quelle nécessité il y a d'apporter en cet endroit un peu de soulagement, d'air, de secours aux caravanes européennes; il est indispensable qu'une force respectable et protectrice s'établisse à cheval sur ces deux points ennemis de toute civilisation, l'Ougogo et le Mgounda-Mkali.
Le poste de Mounié Mtuana remplirait parfaitement ce rôle si les Européens voulaient se joindre aux Arabes pour fonder là- bas un relai sérieux. Car si le Mgounda-Mkali est désort, dangereux et désolé, ce n'est pas à dire pour cela qu'il soit stérile ; rien n'empêcherait, au contraire, de le cultiver, d'y creuser des puits comme Ton fait dans TOugogOj d'y établir des villages; bientôt alors les Rougas- Rougas s'éloigneraient, se replieraient dans leurs solitudes et la route deviendrait aisée et libre.
Une alliance avec les Arabes nous donnerait d'emblée un poste à Mounié MLuana, qui certainement est T endroit le mieux cboisi pour rétablissement d'une station de secours. De là à s'avancer dans FOugogOj il n'y a qu^un pas ; ce pas, je Y ai signalé, les Arabes l'ont déjà franchi.
Mais qu'on y prenne garde ; ils ne sont pas gens à tirer les marrons du feu pour les autres ; si nous les laissons travailler seuls, qu'arrivera-t-ii? C'est qu'ayant accompli cette évolution sans nous, ils n'auront pas à nous eu faire bénéficier. Lorsqu'ils seront maîtres deTOugogo, ils affranchiront leurs propres cnravanes de tout impôt ; mais les Européens y resteront soumis comme par le passé, et ce sera justice.
D'ailleurs, avec la force de résistance que j'ai signalée à Zanzibar, les Arabes ne parviendront pas au but que j'indique; ils pourront réduire quelques chefs de l'Ougogo aux environs de leui*s établissf;meïUs, mais quant à entreprendre un mouvement sérieux à cet égard, ils ne le feront qu autant qu'ils se sentiront vigoureusement appuyés par les armes du sultan de Zanzibar, par le concours moral des Européens.
Pom^ cela, il faut que les Puissances intéressées mettent la main à la pâte, il faut que Ton combatte énergiquement la politique qui consiste à soutenir on Afriqmîl'élémentnègre, l'élément bandit au détriment de l'élément arabe; cette politique qui domine à Zanzibar esta tout point de vue désastreuse : elle ne peut qu'occasionner des bouleversements continuels ; elle vient à rencontre des efiforts tentés par les divers pays de l'Europe; elle ruine, en nu mot, les intérêts de tous pour préparer le protectorat au profit d'un seul.