E?Das, Sa]omon Reinach, Fries
L'hypothèse, car il est entendu que ce n'est qu'une hypothèse, mérite considération puisque, d'autre part, on n'est pas parvenu à fixer l'origine de l'alphabet phénicien. La comparaison entre caractères égéens et phéniciens restera forcément incertaine tant que la valeur des signes égéens ne sera pas déterminée.
Nous devons, en somme, laisser provisoirement en suspens la question de Torigine de l'alphabet; mais, nous pouvons envisager un problème pour lequel nous possédons des documents plus sûrs, celui de la diffusion de l'alphabet.
Quel est l'alphabet type et comment s'est-il propagé?
Il est admis, même par MM. Evans et Salomon Reinach * que l'alphabet type est l'alphabet phénicien d'où dérivent tous les alphabets sémitiques et grecs. En ce qui concerne l'alphabet sabéen, nous avons constaté une plus grande affinité avec les alphabets grecs qu'avec le phénicien et, si les alphabets grecs dérivent du phénicien, nous sommes contraints d'admettre la succession suivante : phénicien, grec, sabéen. Mais puisque les Grecs possédaient depuis longtemps une écriture, il n'est plus certain a priori que l'alphabet phénicien soit antérieur aux alphabets grecs. Il y a lieu, tout au moins, de l'établir.
On fait valoir, en faveur de la dépendance de l'alphabet grec par rapport à l'alphabet phénicien, les arguments suivants* :
r L'identité primitive des caractères;
T L'ordre alphabétique identique de part et d'autre ; les
1. s. Reioach, V Anthropologie, 1902, p. 10 : « Les alphabets actueUement en usage chez les peuples civilisés dérivent tous de Talphabet phénicien : c'est là un lait souvent affirmé et qui n'est pas contestable. »
2. Nous avons communiqué le 10 mars 1905 un résumé de cette discussion à la Société Asiatique; cf. Journal Asiatique, 1905, I, p. 357-361.
.eltres grecques dites supplémentaires étant rejetées après Me tau ; '
3"" La tradition des auteurs classiques ;
4° Le nom sémitique des lettres de l'alphabet grec.
Le premier argument établit simplement que les alphabets ;g)hénicien et grec dépendent l'un de l'autre.
L'ordre alphabétique appelle quelques observations. Il est identique de part et d'autre, à certains détails près. Pour l'alphabet grec, les abécédaires et la valeur numérique des lettres s'accordent pour rejeter après le ^t^z/ les lettres dites supplémentaires. Il semblé donc que cet ordre alphabétique est l'œuvre d'un groupe ethnique, soit grec, soit phénicien, qui n'utilisait pas ces lettres supplémentaires.
Cependant, il existe une légère différence entre l'ordre grec et l'ordre phénicien. L'upsilon, correspondant au waw^ n'occupe pas la place de ce dernier^ mais a été rejeté après; le tau tandis que le digamma a pris sa place. L'intérêt de ce fait tient à ce que, au moment oîi l'ordre alphabétique grec a été fixé à l'imitation de l'ordre phénicien, le digamma avait pris la valeur phonétique du e^â;2^; phénicien, alors que primitivement c'était Tupsilon qui correspondait au waw. L'upsilon, à ce moment, n'ayant plus d'équivalent dans l'alphabet phénicien, a été rejeté après le tau.
On ne peut faire grand cas des témoignages anciens, car ils sont contradictoires. Kirchhoff, bien que cette contradiction semble lui avoir échappé, ne se faisait pas d'illusion sur la valeur des renseignements fournis par les auteurs classiques sur l'origine de l'alphabet. « Le seul fait vraiment historique, rapporté par les traditions antiques, est celui de l'origine phénicienne de l'alphabet grec ; mais nous serions contraints de laisser en suspens cette question, si nous ne
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nous trouvions en état de la corroborer par ailleurs et de prouver qu'elle est fondée. Aussi bien, c'est uniquement la connaissance de Talphabet phénicien et non la tradition qui nous a donné cette assurance et qui, seule, pouvait nous la donner* ».
Cependant, les anciens eux-mêmes ont gardé le souvenir de l'écriture mycénienne et les Cretois qui l'avaient plus particulièrement pratiquée s'attribuaient l'invention de l'alphabet. M. Salomon Reinach a insisté notamment sur le passage de Diodore de Sicile (V, 74) qui accorde aux Phéniciens non l'invention, mais une transformation de l'écriture. Cette écriture « modifiée, dit Diodore, est devenue celle de la plupart des hommes et ainsi s'explique la désignation (de lettres phéniciennes) usitée chez les Grecs ' » .
On peut ajouter à cet important témoignage un autre texte auquel les récentes découvertes en Crète donnent une valeur inattendue. Au mot ^otvtxT^ïa ypiiLi^a-zoL^ Suidas note ceci : <c Les Lydiens et les Ioniens prétendent que les lettres sont appelées phéniciennes de leur inventeur Phoinix, fils d'Agénor. A cela les Cretois répondent que les lettres sont dites phéniciennes à cause de la coutume en usage, lorsqu'elles furent inventées, d'écrire sur des feuilles de palmier ». Ce n'est pas là une étymologie fantaisiste, car les (po(vixoYpa<po( tiraient leur nom des feuilles de palmier dont l'emploi comme matériel à écrire s'est conservé jusqu'à l'époque classique pour les prophéties d'Apollon et les actes des temples <•
1. A. Kirchhoff, Studien zur Geschichte des griechischen Alphabets*^ 1887, p. 1.
2. Salomon Reinach, Témoignages antiques sur récriture mycéniennej dans V Anthropologie, 1900, p. 497-502.
3. Athenische Mittheilungen, t. XI, p. 288; t. XIV, p. 254; et Roscher's Lexikon, II, 892. Comparer le procédé chinois d'écriture sur lamelles de bambou.
11 nous reste à examiner le dernier argument : le nom phénicien des lettres grecques. Ici, comme pour Tordre alphabétique, nous pouvons admettre l'action des Phéniciens* ; mais il ne s'ensuit pas que la chose ait été empruntée avec le nom. Si, par exemple, nous reconnaissons au grec ^ai-ruXCa une origine sémitique, il est cependant certain que les populations domiciliées en Grèce vénéraient des bétyles bien avant qu'elles aient pu emprunter le mot sémitique. Tous les jours nous observons qu'une vieille coutume reçoit chez nous un nom étranger et reprend sous lui une vogue nouvelle. On peut donc reconnaître le sémitisme des noms portés par les lettres grecques, sans être tenu d'en conclure l'origine phénicienne de l'alphabet grec.
La dernière tentative pour démontrer l'origine phénicienne les noms des lettres est due à M. Lidzbarski\ Le savant sémi- Lisant remarque très justement qu'on a eu tort d'utiliser les [loms sémitiques des lettres comme s'ils représentaient la orme primitive, tandis qu'en réalité l'orthographie de ces loms a certainement subi des modifications phonétiques à la mite d'un long usage et même sous l'influence d'une méprise mr leur signification». Partant de là, M. Lidzbarski recherche .e sens primitif des noms des lettres, même au prix de défornations considérables qui restent forcément hypothétiques. Parmi les solutions proposées, deux nous intéressent plus particulièrement. La forme ancienne dnlamed phénicien est, croit-on, celle d'un aiguillon pour les bœufs. Cependant, l'aiguillon ne se dit pas lamed^ mais malmad ou malmed. Il faut
1. Noeldeke, Die semitischen Buchstabennamen, dans Beitrdge zur semit. Sprachenwissenschaftf p. 124-136, repousse pour le nom des lettres grecques toute intervention de Taraméen.
2. Lidzbarski, Die Namen der Alphabethuchstahen, dans Ephemeris, II, p. 125-139.