CHAPITRE V
LE PANTHÉON SAFAITiQUE
A.llât en Arabie, chez ies Nabatéeos et les Palmyréniens. — Son identification ancienne avec Aphrodite Ourania, Astarté et Atargatis, plus récente avec Athèna. — Dédoublement d'Allât en al-*Ouzzâ et Manât, ou en al- *Ouzzâ et Roudâ, comparé au dédoublement de 'Athtar en Azizos et Monimos, ou'^^'Azîzou et en Arsou . — Allât chez les Safaïtes. — Formules religieuses usuelles.
De même que le Christianisme triomphant a détruit les monuments religieux et la littérature religieuse du paganisme gréco-oriental, llslâm, qui proclamait avec plus de rigueur encore le Dieu unique, a anéanti les cultes païens partout oti il a porté ses armes.
La formule chrétienne, si souvent gravée sur les linteaux de porte, eîç ©eàç ixévoç, est le premier acte de foi de F Islam : là ilâha illâ Ulâh^ il n'y a pas d'autre dieu qu'AUâh ». Le Prophète polémique contre les Juifs et les Chrétiens, mais il vitupère contre les païens qui, s'ils refusent leur témoignage à l'unité de Dieu, doivent sur le champ être passés au fil de l'épée.
Cependant, en secret et à la faveur de certains compromis, des groupes restreints, comme les Sabiens de Harrân enMésopotamie, gardèrent la foi de leurs ancêtres. Le Chi'isme outré, particulièrement l'Ismaélisme auquel se rattachent, en Syrie, les Nosaïrîs et les Druzes, fut la dernière ressource des réfractaires. Mais le succès de ces doctrines hétérodoxes n'a fait que retarder l'évolution religieuse : aujourd'hui, ces
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anciens païens ne constituent plus que des sectes musulmanes.
Les résistances sérieuses à la foi nouvelle ne vinrent pas des populations nomades, ralliées très vite autour de la bannière des premiers Khalifes par le succès des armes musulmanes. Les religions arabes antéislamiques, déjà fortement entamées par le judaïsme et le christianisme^ ont donc été radicalement supprimées dès les premiers temps de Tlslâm; D'ailleurs, si le Prophète détruisit les idoles, il conserva la pierre noire, cet ancien bétyle, dans le sanctuaire de la Kabah et adopta les rites pratiqués sous le paganisme dans le temple de la Mecque. Il lui suffit de les démarquer en les rattachant au cycle d'Abraham.
Les païens convertis abandonnaient jusqu'à leur nom : un *Abd al-'Ouzzâ ou adorateur de la déesse al-'Ouzzâ devenait un 'Abd ar-Rahmân « adorateur du Miséricordieux » ou un *Abd AUâh. Souvent, cependant, ces changements sont le fait des écrivains postérieurs dont l'orthodoxie était plus farouche*. On saisit ainsi sur le vif le travail de purification qui altère les textes aux époques de fanatisme religieux et dont la Bible offre de si nombreux exemples.
On conçoit que nous soyons réduits à mal connaître les cultes arabes antéislamiques, et nous devons d'autant plus le regretter que nous eussions trouvé là des formes religieuses très primitives. La reconstitution géniale de Robertson Smith, toute prématurée qu'elle fût, en a montré tout l'intérêt. Depuis, on s'attache à recueillir les moindres vestiges échappés au naufrage.
Les inscriptions safaïtiques nous fournissent la liste précieuse et probablement complète du panthéon d'un groupe arabe non encore assimilé par les Syriens. Les textes grecs
\ . Wellhausen, Rente arabischen Heidentums *, p. 8-9.
et latins, nabaléens, palmyréniens, nous renseignent sur la diffusion de ces mêmes divinités arabes parmi les Syriens, ils marquent aussi les principaux lieux de culte en territoire sédentaire. Nous trouvons jusque dans les auteurs classiques un écho de cette pénétration des éléments arabes en Syrie.
Cet ensemble de documents constitue le plus sûr de nos renseignements sur les cultes païens des Arabes du nord. Car, en dehors des mentions fugitives du Coran, nous ne trouvons dans la littérature arabe que les fragments du Kitab eU Asnâm (livre intitulé « les Idoles »), insérés par Yâqoût dans son dictionnaire géographique. M. J. Wellhausen les a réunis et magistralement commentés ^
Pour interpréter ces documents fragmentaires et disparates, pour les relier les uns aux autres, nous devons faire appel à la connaissance, chaque jour plus précise, desanciennes religions sémitiques et des faits religieux en général.
La déesse Allât est la divinité le plus souvent mentionnée — plus de soixante fois, — dans les textes safaïtiques.
Les auteurs arabes ont particulièrement gardé le souvenir de la déesse Allât vénérée dans le sanctuaire de TTâ'if prèsde la Mecque, parce que c'est elle que doivent viser les versets du Coran que nous examinerons tout à l'heure. La vallée fertile dans laquelle s'élevait la ville de Tâ'if, était consacrée à la déesse. Là, était son himâ ou territoire sacré — comparable au haram et comme lui frappé d'interdiction rituelle. Ainsi, dans le himâ d' Allât à Tâ'if, il était interdit de tailler
1. J. Wellhausen, Reste arabischen Heidentums, 2* éd., 1897. Le Kitâb el- Asnâm, aujourd'hui perdu, est l'œuvre d'Iba al-Kalbi qui vivait au u* siècle de l'Hégire.
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certains arbres et de chasser les animaux. La même idée rendait sacrés les poissons dans certaines sources de Syrie ou les animaux élevés dans l'enceinte du temple de la Déesse Syrienne à Hiérapolis. Tout ce qui vivait dans le domaine réservé de la divinité participait de son caractère sacré.
On n'a pas remarqué que cette notion était au fond du mythe coranique de la chamelle de Sâlihet qu'elle lui donnait toute sa signification. Mohammed exaltait ses fidèles en leur montrant que bien d'autres prophètes avaient été méconnus avant lui. Il aimait à raconter, entre autres, que le prophète Sâlih avait jadis été envoyé au peuple de Thamoûd pour le converfir au culte du vrai Dieu. Le premier acte de Sâlih fut de consacrer une chamelle à AUâh*. Il dit aux Thamoudéens : « 0 mon peuple ! cette chamelle-ci est la chamelle d'AUâh, elle sera un signe pour vous ; laissez-la paître tranquillement sur la terre d'Allah, ne lui faites aucun mal ; un châtiment terrible le suivrait de près" ». Ne reconnaissant pas AUâh, les Thamoudéens tuèrent la chamelle ; mais, en même temps, ils consommèrent leur perle. Les auditeurs de Mohammed comprenaient qu'AUàh était le vrai Dieu, car il avait anéanti un peuple qui avait osé tuer une chamelle de son hiraà.
Le sanctuaire d' Allât à Tâ'if contenait le bétyle de la déesse, pierre quadrangulaire blanche, donc en calcaire. Audessous du bétyle était ménagée une cavité appelée Ghabghab où l'on gardait le trésor de la déesse : vêlements de prix, bijoux, encens, or et argent. Il est assez curieux de
1. Les commentateurs ne comprenant plus cette légende ont imaginé, pour corser le récit, que 3âlih avait miraculeusement fait sortir la chamelle d'un rocher. Aucune des cinq versions coraniques (Coran, VII, 71-77; XI, 64-71; XX VI, 141-158; LIV, 23-31; XGI, 11-14) ne mentionne ce trait merveilleux.